Politique / Économie

Donald Trump peut-il faire éclater le multilatéralisme?

Temps de lecture : 5 min

Sur la forme, les récentes attaques de Donald Trump contre la France et l'Europe n'ont rien de surprenant. La véritable préoccupation tient à son unilatéralisme forcené.

Donald Trump et Emmanuel Macron à l'Élysée, le 10 novembre 2018 | Saul Loeb / AFP
Donald Trump et Emmanuel Macron à l'Élysée, le 10 novembre 2018 | Saul Loeb / AFP

Il suffisait de voir sa mine renfrognée, lors de la cérémonie du 11-Novembre à l’Arc de Triomphe –seule l’arrivée de Vladimir Poutine lui avait redonné le sourire– pour imaginer qu’il ruminait quelque chose de désagréable.

Son arrivée avait été précédée par une première salve accusant Emmanuel Macron, coupable à ses yeux d’avoir évoqué la nécessité d’une défense européenne. Puis, dès son retour, un véritable bombardement, combinant pêle-mêle les prix à l’export des vins français, l’impopularité du chef de l’État français, l’attitude du pays pendant l’Occupation allemande et, toujours, la défense européenne.

Désaccord déjà connu

Une remarque en passant aurait dû nous mettre la puce à l’oreille. «C’était le meilleur moment de ces journées», avait-il lâché après sa visite au cimetière américain de Suresnes. Ces journées avaient été, il est vrai, parsemées de contrariétés pour Donald Trump: il n’était pas au centre, mais un parmi d’autres; et, surtout, Emmanuel Macron avait fait le procès du nationalisme fauteur de guerres, comme aimait à le répéter François Mitterrand, que le président français avait opposé au patriotisme et au multilatéralisme.

Ces escarmouches, qui nous ont à notre tour plongés dans ce qui fait l’ordinaire de la vie publique américaine, laquelle est rythmée par les tweets matinaux du président, font paraître bien ridicules les démonstrations appuyées dont les deux leaders nous avaient gratifiés lors de la visite d’Emmanuel Macron aux États-Unis. Souvenons-nous de cette journaliste américaine qui constatait que les gestes chaleureux de Donald Trump à l’égard d’Emmanuel Macron contrastaient avec son attitude distante à l’égard de Melania Trump.

Ce décalage entre ce qui paraissait au départ un habile calcul de la part du président français –tout le monde le moque et le sous-estime, c’est donc le moment de se rapprocher de lui– et le cynisme brutal que Donald Trump inflige à ses partenaires a pu alimenter, aux États-Unis, l’image d’un président français certes intelligent, mais si naïf...

En fait, le discours du 11-Novembre et l’organisation d’un «Forum pour la paix» dédié au multilatéralisme étaient déjà dans l’adresse qu’Emmanuel Macron avait prononcée devant le Congrès américain. Le désaccord était donc déjà sur la place publique. La mauvaise surprise, pour Emmanuel Macron, a sans doute été de constater que son amitié démonstrative ne lui valait aucune protection.

Sur le fond, aujourd’hui, Donald Trump s’arroge le monopole du ridicule. Car sa demande principale est que l'Europe participe davantage à l’effort de défense collectif. Les réponses française et allemande –Angela Merkel l’a clairement marqué devant le Parlement européen– consistent à faire naître un pilier européen de cette défense transatlantique. C’est ce que la France et l'Allemagne appellent une défense européenne. Et c’est ce que Emmanuel Macron a expliqué de vive voix au président américain. Lequel reproche donc à la France et à l’Allemagne de vouloir faire ce qu’il leur demande, c’est-à-dire contribuer davantage à la sécurité collective.

Chantage bilatéral

Mais Donald Trump est aussi fondamentalement dangereux. Il déconstruit, pierre à pierre, un édifice né à la Libération et qui a permis à ce que l’on appelait hier encore l’Occident de se développer dans une paix relative.

Derrière son slogan de «l’Amérique d’abord», il s’agit de remplacer le multilatéralisme, patiemment élaboré pendant un demi-siècle, par l’unilatéralisme américain. Le principal point d’application de ce changement stratégique est évidemment le protectionnisme et les guerres commerciales que le président américain a choisi de lancer, notamment en direction de la Chine, mais pas seulement.

Souvenons-nous simplement que ce multilatéralisme, aujourd’hui décrié, a permis ni plus ni moins une sortie de la crise financière mondiale de 2008. On n’ose imaginer ce que le «chacun pour soi» prôné par Donald Trump aurait produit en pareilles circonstances.

S’agissant de l’Europe et de sa sécurité, rappelons-nous que Donald Trump est celui qui nous a fait comprendre qu’aux yeux des États-Unis, désormais, l’Europe a perdu sa valeur stratégique. Rappelons-nous qu’il a décrété, dès le début de son mandat, que l’Alliance Atlantique était «obsolète» et que les États européens «ne sont pas des alliés mais des concurrents économiques».

En elle-même, d’ailleurs, l’Union lui pose problème puisque dans ses méthodes de gouvernement, il applique ses préceptes de chef d’entreprise: seuls comptent des bras de fer bilatéraux, pays par pays, qui doivent déboucher selon lui sur le meilleur deal possible pour lui-même.

Au fond, Donald Trump se comporte –comme le font d’ailleurs tous les chefs d’État– en représentant de commerce. Une seule chose l’intéresse: vendre des armes américaines. C’est une attitude qui lui a réussi en Pologne, laquelle avec l’argent européen lui achète des avions F-35, et hier encore avec la Belgique, qui a elle aussi consenti à l’achat d’avions américains.

Mais d’une façon générale, cette sorte de chantage bilatéral fonctionne: ainsi, par peur de la guerre commerciale dont il menace l’Europe, un certain nombre d’États européens rechignent à imposer comme ils le devraient les GAFA. La timidité allemande sur ces sujets n’a pas d’autre raison que d’essayer d’éloigner les foudres commerciales de Donald Trump.

Montée des périls

La dangerosité de la période que nous vivons tient aussi au fait que, pour la première fois dans notre histoire, les États-Unis jouent dans le même camp que la Russie, qui cherche elle aussi l’éclatement de l’Union européenne.

Cet éclatement est aussi l’objectif des mouvements populistes et extrémistes européens. L’action de la Russie en faveur de ces partis d’extrême droite est peut-être moins préoccupante que le rôle d’inspirateur en chef des extrémismes et des populismes que joue Donald Trump lui-même. C’est lui qui, par les mots qu’il utilise, par sa propagande incessante, par son obsession anti-immigration, anti-médias, pro-suprématistes, donne le ton et, comme on dit aujourd’hui, libère la parole.

Emmanuel Macron a évoqué récemment l’entre-deux-guerres pour décrire notre situation. Il y a au moins deux éléments qui peuvent en effet y faire penser: l’isolationnisme américain, aujourd’hui augmenté d’une agressivité commerciale, et la montée des extrémismes un peu partout sur le vieux continent.

Cela ne veut pas dire que les deux périodes se ressemblent, mais cela signifie que les ingrédients d’une montée des périls sont bien là. Et pourtant, «en même temps», les États-Unis et la France, les États-Unis et l’Union européenne sont encore liées par une communauté de destins. Pour combien de temps?

Jean-Marie Colombani

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