Égalités / Société

Pourquoi se revendiquer «transfuge de classe» alors qu’on ne l’est pas?

Temps de lecture : 8 min

Prolétariser ses origines sociales permet de mettre en valeur une trajectoire individuelle soi-disant liée au mérite, ou à une maîtrise polyvalente des différents codes et des rites sociaux.

Le terme «transfuge» désigne des personnes qui ont connu des mobilités ascendantes. | Samuel Zeller via Unsplash License by
Le terme «transfuge» désigne des personnes qui ont connu des mobilités ascendantes. | Samuel Zeller via Unsplash License by

La chanteuse Chris (ex Christine and the Queens) approuve lorsqu'un présentateur la décrit comme une «transfuge de classe» et ajoute qu'elle a dans son corps «une mémoire des muscles de la classe ouvrière». Kev Adams essaie de casser son image de privilégié en déclarant qu'il a dû grandir «à cinq dans 90 m2», ajoutant «j'appelle pas ça rouler sur l'or».

Problème: Chris est fille d'un père professeur d'université et d'une mère enseignante en lycée et Kev Adams a grandi à Neuilly, son père travaillait dans l'immobilier, sa mère était cadre dans la finance (si l'on en croit leurs pages Wikipédia respectives). Les désigner comme des «transfuges de classe» est bien loin d'aller de soi –et les affirmations de Chris ou de Kev Adams ont suscité leur lot de moqueries.

Ce n'est certes pas la première fois qu'une personnalité prolétarise ses origines sociales –Laurent Wauquiez avait ainsi raconté (entre autres) être le fils d'un employé alors que son père était directeur d'une banque privée– mais les propos de Kev Adams ou de Chris semblent relever moins du mensonge que d'une méconnaissance du monde social associé à une stratégie plus ou moins consciente de storytelling. Mais quel est l'intérêt de se revendiquer transfuge?

A priori, quand on parle de transfuge de classe, on pense plutôt aux parcours d'Annie Ernaux (qu'elle raconte dans des ouvrages comme La place ou Une femme), fille d'ouvriers devenus petits commerçants, elle-même professeure agrégée, écrivaine, première de sa famille à faire des études supérieures; ou d'Édouard Louis (raconté dans En finir avec Eddy Bellegueule), écrivain, dont le père, ouvrier, a connu de longues périodes de chômage.

Annie Ernaux et Édouard Louis sont des transfuges de classe car ils ont vécu, par rapport à leurs parents, un changement de classe sociale; une transformation radicale de leur capital économique, mais aussi culturel, scolaire et social. Ce n'est pas le cas de Chris qui, fille de parents professeurs, a bénéficié d'un minimum de capital économique et de la transmission d'un fort capital scolaire et culturel1 –et ne parlons même pas de la difficile enfance de Kev Adams à Neuilly. Mais si les grands-parents de Chris étaient ouvriers, pourquoi se focaliser sur la profession de ses parents? Qu'en dit la sociologie: une artiste à succès, fille de professeur d'université, peut-elle être transfuge de classe?

Connotation historiquement péjorative

Le cas du ou de la transfuge de classe appartient, en sociologie, aux études de mobilité sociale. La mobilité sociale est une problématique qui apparaît dans les écrits aussi bien de Marx que de Tocqueville, sans être vraiment conceptualisée jusqu'aux travaux de l'émigré russe Pitirim Sorokin, fondateur du département de sociologie à Harvard, qui définit en 1927 la mobilité sociale comme «le mouvement d'individus ou de groupes d'une position sociale à une autre et la circulation des objets, valeurs et traits culturels parmi les individus et les groupes». Malgré les écrits de Sorokin, l'étude de la mobilité sociale disparaît quasiment pendant l'entre-deux-guerres.

Ce n'est qu'après la Seconde Guerre mondiale qu'ont lieu en France les premières grandes enquêtes sur la mobilité sociale: l'enquête de l'Ined (Institut national d'études démographiques), menée en 1948 par Marcel Bressard et celle de l'Insee (Institut national de la statistique et des études économiques) en 1953, qui tentent de mesurer la mobilité sociale d'hommes en comparant leur déplacement social (autour de 40 ans) à l'aune de la situation de leur père (à la sortie du système scolaire).

Les études suivantes ont pluralisé ces perspectives: la mesure de la mobilité sociale s'est étendue aux femmes, en comparant d'abord leurs trajectoires uniquement à celles de leurs pères, puis à celles de leurs mères. La dernière enquête sur la FQP (Formation et qualification professionnelle) de 2017, dont les résultats sont toujours en train d'être analysés par l'Insee, interroge non seulement la mobilité sociale des individus mais leur sentiment de mobilité pour mesurer l'écart entre mobilité sociale réelle et mobilité ressentie. Cette étude permet d'illustrer des variations selon le sexe des personnes concernées: ainsi les femmes ressentent davantage un sentiment de déclassement social par rapport à leur père que par rapport à leur mère2.

Les critères choisis pour mesurer la mobilité sociale ont donc évolué, mais on évalue le plus communément cette mobilité par rapport aux parents de l'individu concerné (et non par rapport aux grands-parents). Selon le sociologue Camille François, maître de conférences à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, c'est le critère «le plus usuel et pertinent» pour mesurer un réel changement social. Le terme «transfuge» désigne alors, dans ces recherches, des personnes qui ont connu des mobilités ascendantes (ou descendantes, même si alors l'usage du terme transfuge est bien moins fréquent) par rapport à leur parents. Ces personnes sont passées, le plus souvent, d'un milieu paysan ou ouvrier vers un milieu plus doté en capitaux scolaires ou culturels, même si le terme peut éventuellement décrire des situations de déclassement.

Mais le mot «transfuge» et sa connotation historiquement négative sont marquées par leur origine «littéraire»: les mobilités sociales ont été mises en récit par la littérature avant de faire l'objet de réelles enquêtes sociologiques. Le terme, dans le langage courant, a en effet d'abord été péjoratif: le transfuge désigne le traître, celui qui abandonne son camp. Dans la littérature, le transfuge, c'est le déraciné, celui qui n'est pas à sa place, celui qui en souffre ou en profite. Des auteurs réactionnaires comme Maurice Barrès (Les Déracinés, 1897) ou Paul Bourget (L'Étape, 1902) appellent ainsi à ne pas remettre en cause un ordre social qui leur semble être un ordre naturel et dénoncent des politiques républicaines d'égalité qui, en promettant la mobilité sociale, créeraient des situations de désaffiliation.

Pour Camille François, la longue focalisation de la sociologie sur la situation de transfuge comme expérience pathogène (conflits intérieurs, clivages du moi) est issue de cette tradition littéraire, et se retrouve dans une certaine mesure dans les écrits contemporains d'auteurs ou d'autrices comme Annie Ernaux, qui décrivent des situations de conflit de loyauté et d'identité entre le milieu d'origine et le milieu d'arrivée.

Glamourisation et invisibilisation

Les recherches actuelles en sociologie tentent d'explorer la mobilité sociale en ne la réduisant pas à une conscience tragique ou à un sentiment d'illégitmité. Paul Pasquali, dans son ouvrage Passer les frontières sociales, Comment les «filières d'élite» entrouvrent leurs portes, interroge aussi bien les formes de contradiction ressenties par la ou le transfuge que les stratégies visant à les réduire, voire les réconcilier. Être transfuge n'est plus une tare. Qu'on soit artiste ou responsable politique, il semble être devenu de bon ton, de nos jours, de se proclamer transfuge et de raconter –voire de s'inventer– des origines prolétaires. Ce qui peut faire grincer des dents.

Tatiana*, fille d'un père ouvrier et d'une mère au chômage, qui travaille à présent dans la culture, déclare ainsi ne pas comprendre cette «tendance»: «On glamourise une situation qui n'est pas glamour. Quand Kev Adams parle de ses 90m2 à Neuilly je me sens insultée. Moi j'aurais bien aimé grandir dans 90m2, à Neuilly ou ailleurs, comme j'aurais bien aimé pouvoir demander à mes parents de m'aider à faire mes devoirs ou partir en vacances».

Laura*, dont le père était chaudronnier et la mère mécanicienne en confection, n'est même pas étonnée de cette méconnaissance sociale: «On invisibilise le monde ouvrier. Ces gens-là n'ont jamais mis les pieds dans une usine, ils n'ont aucune conscience de notre monde. Ils ne peuvent pas se le représenter». Pour la jeune femme, qui travaille à présent à l'université, ce serait notamment le rôle de l'école que d'inculquer à chaque élève quelque chose «qui ferait société», qui permettrait de dépasser des expériences personnelles ou familiales, pour prendre conscience de la complexité du monde social.

«Le fort ralentissement de la progression de la “mobilité sociale observée” n’est pas sans lien avec la recrudescence contemporaine des inégalités entre groupes sociaux»

Se revendiquer transfuge, quand on est fille ou fils de prof d'université, pose le problème de l'usurpation d'identité et de captation de la parole des personnes directement concernées: quand Chris déclare qu'elle ressent la «mémoire des muscles de la classe ouvrière», on peut considérer qu'il s'agit d'un ressenti qu'elle est en droit d'exprimer. Mais on peut aussi penser qu'il est possible de s'affirmer comme sujet politique et de s'engager auprès de la classe ouvrière sans parler à sa place. Cette prise de parole peut contribuer à esthétiser et par là invisibiliser la pénibilité toujours subie par 6,3 millions d'ouvrières et d'ouvriers. Rappelons qu'en France, alors qu'un homme ayant un emploi sur trois est un ouvrier, seules 3% des personnes interviewées à la télévision sont des ouvriers.

D'après le sociologue Camille François, prolétariser ses origines sociales, se revendiquer transfuge alors qu'on ne l'est pas, permet surtout de mettre en valeur une trajectoire individuelle soi-disant liée au mérite, ou à une maîtrise polyvalente des différents codes et des rites sociaux. Mais au-delà des stratégies (conscientes ou inconscientes) individuelles, cette mythification de la figure du transfuge permet de brouiller une réalité de notre monde contemporain: le fait que les inégalités, en France, sont loin de se résorber. Selon Camille François, «on constate depuis 1993 que la “mobilité sociale observée” –autrement dit la part totale des individus socialement mobiles dans la population– a fortement ralenti sa progression. Or ce retournement de tendance historique n'est pas sans lien avec la recrudescence contemporaine des inégalités entre groupes sociaux, en matière de revenus, d'accès à la propriété résidentielle ou aux biens culturels légitimes, et bien entendu en matière de trajectoires scolaires». L'égalité des chances, ce n'est donc toujours pas pour aujourd'hui.

En octobre 2018, une enquête menée par Nicolas Berkouk et Pierre François a révélé que le concours d'admission à l'École polytechnique favorisait les grandes prépas et la reproduction sociale, en soulignant qu'il n'y avait qu'1% d'enfants d'ouvriers admis, et que pour réussir le concours, mieux valait donc être fille ou fils de cadre ou de profession intellectuelle supérieure. Une enquête qui rappelle les travaux de Pierre Bourdieu sur la reproduction scolaire dans Les Héritiers. Exalter la figure du ou de la transfuge, n'est-ce pas privilégier l'exception pour oublier les lois de reproductions du monde social... et les choix politiques qui les expliquent?

*Les prénoms ont été changés.

1 — Si on suit une analyse strictement bourdieusienne, Chris appartient, avant et après le début de son succès de chanteuse, à la fraction culturelle des classes dominantes. Qu'elle gagne bien plus d'argent que ses parents n'empêche pas qu'elle appartienne à la même fraction de classe (la sociologie essayant de relativiser le rôle du capital économique par rapport aux autres capitaux). Retourner à l'article

2 — Sur cette enquête et pour un bilan bibliographique sur les recherches en mobilité sociale, voir l'article de Julie Pagis et Paul Pasquali «Observer les mobilités sociales en train de se faire. Microcontextes, expériences vécues et incidences socio-politiques», Politix, 2016/2 (n° 114), p. 7-20. Retourner à l'article

Laélia Véron

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