Monde

La macabre vérité sur la publicité anti-avortement du Super Bowl

William Saletan, mis à jour le 09.11.2010 à 9 h 22

Un lobby opposé à l'avortement a diffusé une pub de 30 secondes sur l'histoire édifiante de la mère d'un joueur de foot US.

Les Saints de la Nouvelle Orléans ont remporté le Superbowl 2010 ce dimanche soir face aux Colts d'Indianapolis (31-17). Avant le match, la polémique s'était concentrée autour d'une pub anti-avortement.

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Tim Tebow, star des terrains universitaires et gagnant du trophée Heisman ne sera pas ce dimanche sur la pelouse du Super Bowl. Mais il en est déjà l'une des figures centrales. «Focus on the Family» («attention à la famille»), un lobby opposé à l'avortement, fera passer une pub de 30 secondes où l'on verra Tebow avec sa mère, Pam. Selon le communiqué de presse publié par l'association, les Tebow «vous feront part d'une histoire personnelle centrée autour du thème de la “célébration de la famille, de la célébration de la vie”».

L'histoire, visiblement, tourne autour de la naissance de Tim, en 1987, quand ses parents étaient missionnaires aux Philippines. Selon les dires de Pam rapportés dans le Gainesville Sun, elle avait contracté une amibiase et était tombée dans le coma peu avant sa grossesse. Pour faciliter sa guérison, on lui avait donné de fortes doses de médicaments. Ensuite, les médecins lui annoncèrent que le fœtus était endommagé. Le diagnostic faisait état d'une rupture placentaire, un décollement prématuré du placenta de la paroi utérine. Ils lui prédirent un enfant mort-né et lui conseillèrent d'avorter.

Mais Pam s'opposait à l'avortement, et avait foi en dieu. Elle refusa. Aujourd'hui, sa récompense prend la forme d'un fils en pleine santé, athlétique et célèbre. «J'ai toujours été un ardent [pro-vie] parce que c'est pour cela que je suis là, car ma mère a été une personne très courageuse», a récemment déclaré Tim aux journalistes. Car c'est là la morale de l'histoire : choisissez la vie. Dave Andrusko, rédacteur en chef des National Right to Life News, le dit avec éloquence: « Ce jeune homme exceptionnel est capable aujourd'hui de partager ses nombreux dons parce que, et seulement parce que, Pam Tebow a dit non à l'avortement et oui à la vie.»

Mourir en couches

L'histoire de Pam est certainement très émouvante. Mais en faire un guide pour décider si l'on avorte ou non, elle est spécieuse. Les docteurs ont le droit de faire part de leurs préoccupations quant à  la poursuite de grossesses comme la sienne. Des ruptures placentaires ont tué des milliers de femmes et de fœtus. Et il va sans dire que certaines de ses femmes croyaient en dieu et avaient dit non à l'avortement. Mais elles n'ont pas fini avec un fils qui gagne le Heisman. Elles ont fini mortes.

Etre morte, c'est juste le premier problème quand on meurt en couches. Un autre problème, c'est que le fœtus que vous tentez de sauver meure avec vous. Et un troisième problème, c'est que vos enfants bien vivants perdent leur mère. Un quatrième problème, c'est que si vous aviez choisi l'avortement, vous auriez très bien pu retomber ensuite enceinte et mettre au monde un nouveau bébé, mais maintenant ce n'est plus possible. Et aujourd'hui, les Tebow ont démontré l'existence d'un cinquième problème : vous pouvez en faire une pub télé.

Choisir la vie

Dimanche, on ne verra pas toutes les femmes qui ont choisi la vie et ont trouvé la mort. On verra juste les Tebow, parce qu'ils sont en vie et heureux d'en parler. Dans le monde des affaires, on appelle cela le biais de survie: les fonds communs de placement ratés disparaissent, laissant derrière eux ceux qui ont réussi, créant l'illusion que les fonds communs de placement ont tendance à battre les moyennes du marché. Dans le cas des Tebow, le biais de survie est à prendre au pied de la lettre. Si on vous diagnostique une rupture placentaire, vous avez le droit de choisir la vie. Mais ne soyez pas sûr et certain que c'est la vie que vous récolterez.

La rupture placentaire est une chose rare. Le détachement d'avec la paroi utérine peut être partielle ou totale. Dans la plupart des estimations, cela concerne moins d'1% des grossesses. Plus il est globalement diagnostiqué, moins il est fatal, en moyenne, même si les cas les plus subtils sont aussi les plus dangereux.

En 2001, l'American Journal of Epidemiology a publié une analyse de 7,5 millions de grossesses aux Etats-Unis ayant eu lieu entre 1995 et 1996. La rupture placentaire était documentée dans 46 731 de ces grossesses. 6% des grossesses normales se terminaient par la naissance de bébés avec un poids de naissance trop bas qui leur faisaient courir le risque de problèmes de santé à long-terme. Près de la moitié des grossesses avec décollement placentaires ont donné naissance à ce genre de bébés. 10% des grossesses normales se sont terminées en naissances prématurées, contre la majorité des grossesses à décollement.

La longue liste des complications

Dans les grossesses normales, le taux de mortalité périnatal — la mort du fœtus après 20 semaines de gestation, ou la mort du bébé dans les 4 semaines après la naissance — s'élevait à moins d'1%. Chez les grossesses avec rupture placentaire, le taux s'élevait à près de 12%. Si le total des grossesses avec rupture placentaire aux Etats-Unis pendant ces deux ans s'élevait à 46.731, le nombre de fœtus et de bébés morts à cause d'une rupture placentaire était de 5.570.

Et ce sont juste des chiffres américains. Dans des pays moins développés, des études ont trouvé des taux plus élevés de mort périnatale. En Thaïlande, une étude de 2006 sur 103 grossesses avec décollement attestait d'un taux de 16%. Au Soudan, un inventaire de près de 1000 cas, entre 1997 et 2003, montrait un taux de 20%. En Tunisie, un compte-rendu de 2005 sur 45 cas trouvait un taux de 38%.

Si vous ne voyez moralement pas de différence entre un fœtus aux premiers stades de son développement et un fœtus plus avancé, ou bébé, vous pouvez faire valoir que tout taux de mort périnatale inférieur à 100% vaut mieux qu'un avortement anticipé. Mais quid des femmes subissant une grossesse à décollement? Pour elles, les complications potentielles incluent des saignements internes, des chocs hémorragiques, des dommages au foie, des embolies et des insuffisances cardiaques. L'étude thaïlandaise reporte des chocs hémorragiques dans 19% des cas. Au Burkina Faso, une analyse de 2003 sur 177 grossesses avec rupture placentaire montre un taux de mort maternelle de 4%. Au Pakistan, une étude de 2009 sur 106 cas a trouvé un taux de mort maternelle de 5%. Dans la plupart des estimations, la rupture placentaire serait responsable de 6% de morts maternelles.

La chance plus que le courage

Je ne peux pas vous dire quels médicaments Pam Tebow a reçu, et quel était le degré de gravité de sa rupture placentaire. Je lui ai posé la question via Focus on the Family il y a trois jours, et je n'ai pas reçu de réponse. Mais rappelez-vous, elle était missionnaire aux Philippines. Le taux de mortalité périnatale et maternelle par rupture placentaire dans cette région devait être plus proche de ceux du Pakistan ou du Burkina Faso que de celui des Etats-Unis. Elle et son fils ne sont pas là aujourd'hui grâce à son courage, mais par chance.

Et n'oubliez pas non plus son âge. Pam est entrée à l'Université de Floride à 17 ans, et a eu son diplôme en 1971. Ce qui fait qu'elle avait 37 ans en 1987, quand elle a été diagnostiquée de de sa rupture placentaire. Avec son mari, ils priaient littéralement pour avoir un autre bébé. Dans cette situation, à son âge, mener à terme une grossesse compromise augmente encore plus les risques: non seulement vous pouvez perdre votre bébé, mais la capacité d'en faire un autre. C'est une raison supplémentaire pour laquelle les médecins ont pu lui conseiller l'avortement — et pourquoi certaines femmes l'acceptent.

Une pensée pour les morts et les mortes

Les mouvements pro-vie ont toujours lutté contre l'invisibilité de la vie non-née: des millions de bébés avortés chaque année, cachés dans des utérus derrière des portes closes. Comment ouvrir les yeux du monde à quelque chose qui ne se voit pas? Chez Tim Tebow, l'invisible devient visible: un enfant qui peut raconter son histoire parce qu'il n'a pas été avorté. «Si sa mère avait suivi les conseils de son médecin», nous dit LifeSiteNews, «il aurait simplement grossi le rang des statistiques de l'avortement.»

Mais ce qui est vrai de l'avortement, l'est aussi des complications de la grossesse. Si la rupture placentaire de Pam Tebow avait tourné autrement, son fils et elle grossiraient aujourd'hui le rang des statistiques de la mortalité maternelle et périnatale. Et vous ne sauriez rien de son histoire, comme vous ne savez rien de celles de ces femmes qui sont mortes à cause de leur grossesse.

Et que savez-vous des femmes qui ont choisi d'avorter dans des circonstances similaires? Vous ne verrez jamais leurs larmes déplorant la perte de la vie. Vous n'entendrez jamais leurs prières pour une autre chance. Peut-être les verrez-vous bercer leurs bébés ou rire avec leurs nourrissons. Mais avez-vous fait la connexion? Connaissez-vous leur histoire? Le choix de Pam Tebow était-il le seul pour célébrer la vie et la famille?

Pam a fait un choix courageux, et a élevé un bon fils. Que les Américains qui verront cette pub célèbrent sa vie. Qu'ils célèbrent sa chance, aussi - et qu'ils aient une pensée pour toutes les femmes et tous les bébés qu'on ne verra pas à la télé.

Wiliam Saletan

Traduit par Peggy Sastre

Image de une: Le Super Bowl 2009. REUTERS/Steve Nesius

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