Société / Économie

Les «gilets jaunes» ou le monde du travail abandonné

Temps de lecture : 8 min

On pouvait s’attendre à ce que les syndicats, officiellement chargés de défendre le monde du travail, s’emparent du sujet. Ce n'est pas le cas.

Des policiers évacuent des «gilets jaunes» lors d'une manifestation contre l'augmentation des prix du carburant, le 9 novembre 2018 à Albert (Somme). | Philippe Huguen / AFP
Des policiers évacuent des «gilets jaunes» lors d'une manifestation contre l'augmentation des prix du carburant, le 9 novembre 2018 à Albert (Somme). | Philippe Huguen / AFP

La France connaîtra-t-elle un véritable blocage samedi 17 novembre? Il est encore trop tôt pour le dire même si certains signes de préparatifs laissent penser qu’elles et ils seront nombreux à sortir leur gilet jaune ce jour-là. D’ores et déjà, la mobilisation est massive sur les réseaux sociaux –là où elle est née– et dans l’opinion. 65% des Français approuvent ce mouvement et 78% des ouvriers et employés (contre seulement 46% des cadres) lui apportent leur soutien, selon un sondage BVA pour La Tribune.

Perçue d’abord comme une révolte fiscale contre l’augmentation des taxes sur les carburants, la mobilisation des «gilets jaunes» s’est peu à peu gonflée d’autres significations (des cahiers de doléance appelant à la suppression de l’augmentation de la CSG sur les retraites pourraient même être remplis). Le journaliste Jean-Laurent Cassely y voit, à juste titre, une «révolte de la France des ronds-points».

Il remarque en effet une opposition entre deux modes de vie: d’un côté, les personnes –plutôt urbaines– pour qui la «bagnole» est un repoussoir et ces blocages un véritable égoïsme social se souciant seulement de pouvoir continuer à polluer comme avant; de l’autre, celles pour qui l’automobile n’est pas seulement un objet utilitaire qu’on pourrait remplacer par des transports en commun ou des véhicules électriques, mais un «objet de culture, d’esthétique, de loisir. Du tuning à la photo artistique, elle reste un signe de statut pour une partie de la population, alors même qu’une autre partie de la France s’éloigne de plus en plus de ce modèle de civilisation automobile au point d’en ignorer les codes». De ce point de vue, le rond-point est le marqueur de cette «civilisation automobile». C’est autant un symbole de liberté permettant de ne jamais vraiment s’arrêter en s’insérant dans un flux continu que le symbole d’une contrainte impliquant de freiner sa course, à l’instar des radars ou de la limitation de vitesse à 80 km/h, autant d’obligations, d’ailleurs, qu’une France privilégiée ferait peser sur l’autre plus fragile.

L’augmentation du prix du carburant, associée à une certaine culpabilisation des Françaises et Français qui ont quotidiennement besoin de leur voiture –en leur expliquant qu’ils sont responsables de l’aggravation de la dégradation de la santé du climat–, n’est pas seulement perçue comme une agression contre un mode de vie, elle est aussi vécue comme une atteinte à la possibilité de travailler, un camouflet infligé à celles et ceux qui sont obligés de prendre leur voiture pour se rendre à leur travail ou occuper leur emploi.

On pouvait donc s’attendre à ce que les syndicats, officiellement chargés de défendre le monde du travail, s’emparent du sujet et soutiennent à leur tour le mouvement du 17 novembre. Mais rien n’est moins vrai.

Priorité aux luttes contre l’extrême droite et le changement climatique

Les réactions syndicales aux blocages prévus le 17 novembre reflètent moins les préoccupations des «gilets jaunes», travailleurs de villes moyennes et du périurbain peinant à boucler les fins de mois, que celles de chaque organisation.

Ainsi, la CGT dénonce le mouvement parce qu’elle y reconnaît «clairement une mobilisation d’extrême droite». Elle s’interroge toutefois sur «l’apparent engouement massif pour cette mobilisation […] alors qu'[elle] pein[e] à créer un rapport de force suffisant». La centrale de Montreuil voit bien que «pour certains, ce genre de mobilisation, et la réponse aux revendications portées, apparaissent plus compatibles avec leur niveau d’engagement et plus atteignables en terme revendicatif». Tandis que «la société civile organisée, dont font partie les syndicats, serait déconnectée des préoccupations, disqualifiés tant sur le fond que sur la forme, pour contester et porter un certain nombre de sujets et obtenir des résultats».

Pour la CGT, les mobilisations en un clic ne valent rien. Elle appelle donc à une manifestation classique contre le chômage et la précarité le 1er décembre à Paris. Peu importe, comme on a l’a montré ailleurs, que la manifestation de République à Bastille ne fasse plus recette, il ne faut rien changer… C’est un peu, en creux, la position adoptée par François Hommeril, le patron de la CFE-CGC lorsqu’il explique au Monde que les syndicats sont toujours «gênés» quand «un mouvement de la société civile prend une forme qu’[ils] aur[aient] pu organiser»; il dénonce, lui aussi, le manque d’indépendance politique.

«Le modèle actuel n’est pas écologiquement soutenable»

De son côté, la CFDT «comprend et soutient les salariés qui manifestent leur mécontentement face à une nouvelle hausse des prix du carburant». Mais «l’appel au blocage du 17 novembre n’est pas la réponse la plus adaptée». En effet, le véritable objectif de la CFDT est de lutter contre le réchauffement climatique, ce qui «nécessite un changement de comportement dont nous ne pouvons plus faire l’économie». Condamnés d’un côté parce qu’ils seraient trop proches de l’extrême droite, les travailleurs des villes moyennes et du périurbain le sont cette fois-ci parce qu’ils ne comprennent pas l’urgence climatique.

C’est en quelque sorte la position de Sud-Solidaires qui rejette l’extrême droite et «le modèle actuel (qui) n’est pas écologiquement soutenable». Le syndicat appelle donc à «travailler sur les alternatives énergétiques mais aussi sur l’accroissement des réseaux de transport en commun»... mais aussi sur l'augmentation des salaires. Tout en un!

Empêtrée dans une crise liée à la démission de son secrétaire général, Force ouvrière est quant à elle muette sur le sujet: elle ne consacre sur son site qu’une revue de presse à la grogne fiscale et a réalisé l’exploit d’envoyer un communiqué consacré à la hausse des carburants pour demander une «prime transport» sans mentionner la journée du 17 novembre. Il n’y a que le syndicat Unité SGP Police FO qui s’est démarqué de la Confédération en demandant à ses policiers adhérents de ne pas verbaliser les manifestants le 17 novembre. Une manière de soutenir ces derniers et de répondre à ce qui apparaît comme l’une des craintes majeures des «gilets jaunes»: être pénalisés par la gendarmerie et la police ou subir des provocations de leur part.

Quoi qu’il en soit, derrière ces réactions officielles, c’est une part du monde du travail, composée de salariés modestes et de retraités, de routiers au long cours et de transporteurs locaux, de livreurs et de représentants, de professions libérales et d’auto-entrepreneurs, qui est ainsi abandonnée par les organisations syndicales et renvoyée, de fait, dans les bras de ceux qui cherchent à capter le mouvement à leur profit, extrême droite en tête. La critique des syndicats adressée aux «gilets jaunes» est en quelque sorte une prophétie auto-réalisatrice.

Les organisateurs des blocages du 17 novembre l’ont d’ailleurs si bien compris qu’ils se méfient en retour des syndicats. Dans un post Facebook publié le 12 novembre sur l’une des pages les plus suivies du mouvement, Éric Drouet se situe directement en réaction aux organisations syndicales. Prenant exemple sur Mai 68 –la référence la plus citée dans les commentaires sur Facebook, peut-être aussi la référence historique la mieux identifiée en matière de mouvement social populaire– il explique que ce que les syndicats ont obtenu en négociant, l’État le leur a repris depuis. Il invite donc à ne pas présenter de revendications qui pourraient faire l’objet de négociations. Ce n’est pas la peine, ce n’est pas le sujet non plus.

À l’heure de l’individualisation des relations sociales, le conflit organisé ne fait plus recette: soit on se débrouille par soi-même, soit on passe à l’action directe à partir d’une mobilisation sur les réseaux sociaux. Ce qui donne à cette journée de blocage du 17 novembre un visage particulier à cheval entre un mouvement de citoyens, de consommateurs, de contribuables et de travailleurs. C’est à partir d’une de ces positions dans la société que les «gilets jaunes» prennent la parole –d’où le blocage essentiel des ronds-points– non à partir d’un lieu officiel (une adhésion à un syndicat, un boulevard où manifester, une préfecture où négocier…). Cela les éloigne un peu plus des syndicats et les rend proprement incompréhensibles alors qu’il s’agit d’une manière d’être sociale qui est en jeu.

La révolte du «back office» de la société?

À la suite des réflexions de Jean-Laurent Cassely rassemblées dans son ouvrage La révolte des premiers de la classe (Arkhe éditions, 2017), j’avais proposé une grille d’interprétation des phénomènes sociaux reposant sur une différence entre un back office de la société, composé d’une classe de serviteurs dont le travail est contraint et souvent invisible, et un front office où le travail se fait dans la lumière et peut aisément être mis en scène dans une narration de soi ou sur les réseaux sociaux. Plus phénoménologique que statistique, fondée sur l’expérience vécue du travail, cette distinction (pondérée par le degré d’autonomie dans son travail) me paraissait compléter les oppositions en termes d’inclusion ou d’exclusion, de niveau de diplôme, d’intégration à la mondialisation, de dispersion géographique ou de sédentarisation, en réinstallant le travail au centre de la compréhension politique.

Le 17 novembre, c’est une partie de ce back office qui compte donner de la voix et se rendre visible. C’est l’alliance de tous ceux qui ne veulent pas rester à la remorque d’une société qui semble ne plus vouloir d’eux, de ce qu’ils sont et qui leur renvoie au visage le signe de leur extrémisme, de leur ringardise, de leur pollution…

«Une foule qui comprend les raisons de son mécontentement et qui en connaît les solutions nécessaires est une communauté vivante, dont il est impossible de ne pas tenir compte»

Toutefois, cette mobilisation se fait dans un style propre à la représentation du monde que partagent ces travailleurs du back office: le blocage du flux des échanges routiers émane paradoxalement de ceux qui en sont aussi les plus dépendants. C’est pour cette raison que le blocage a été initialement prévu un samedi –ce que ne comprend pas la CGT qui en fait un de ses axes de critique du mouvement: le samedi, c’est le moment où ces travailleurs contraints disposent d’un peu de temps à eux qu’il peuvent alors investir dans des combats sociaux.

C’est aussi un des risques que prennent les «gilets jaunes»: passé ce samedi de blocage, le mouvement est-il susceptible de se maintenir durant la semaine comme le demandent les organisateurs? En d’autres termes, une grève de la voiture et des ronds-points est-elle possible en dehors de structures organisées de type syndicales? Une rotation des bloqueurs va-t-elle se mettre en place au risque d’affrontements avec la police? Un financement participatif sur une plateforme numérique de crowdfunding peut-il voir le jour comme une marque de soutien à un mouvement né à l’origine sur les réseaux sociaux? A priori, le mouvement cherche encore ses marques et réfléchit aux débouchés politiques de son action en même temps qu’il en prépare les modalités concrètes pour le 17 novembre et les jours suivants.

Fernand Pelloutier, l’organisateur des Bourses du travail qui furent à la naissance du syndicalisme au XIXe siècle, voulait que les travailleurs possèdent «la science de leur malheur» afin de n’être pas, comme le dit pertinemment le poète américain Wendell Berry, «une foule dont le mécontentement n’a pas dépassé le niveau des slogans»; ajoutant aussitôt qu’«une foule qui comprend les raisons de son mécontentement et qui en connaît les solutions nécessaires est une communauté vivante, dont il est impossible de ne pas tenir compte». C’est cette «science de son malheur» que les travailleurs du back office de notre société tentent plus ou moins maladroitement de mettre au jour à travers l’action directe; une science directement appliquée, pourrait-on dire. Dommage que les syndicats ne le comprennent pas, eux, si prompts pourtant à enfiler leurs gilets fluo.

Denis Maillard

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