Santé

«Le monde devient étrange quand on n'a plus envie»

Temps de lecture : 6 min

[C'est compliqué] Cette semaine, Lucile conseille Noémie, une jeune femme qui, depuis la fin de sa relation avec l'homme qu'elle aime, n'a plus envie de rien dans son existence actuelle.

«J’ai connu un jour un bonheur si intense que quand cette bulle a explosé, elle a emporté mes envies avec elle.» | Tiago Bandeira via Unsplash License by

«C’est compliqué» est une sorte de courrier du cœur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c’est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes. Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse: cestcompl[email protected]

Vous pouvez aussi laisser votre message sur notre boîte vocale en appelant au 07 61 76 74 01 ou par Whatsapp au même numéro. Lucile vous répondra prochainement dans «C'est compliqué, le podcast», dont vous pouvez retrouver les épisodes ici.

Et pour retrouver les chroniques précédentes, c’est par là.

Chère Lucile,

Mon histoire est certainement très banale, mais j’ai les plus grandes difficultés à la vivre. Je n'ai plus d'envies.

J’ai été en couple pendant quatre ans avec un homme que j’aimais et aime toujours profondément. Nous étions vraiment très complices, jusqu’à ce qu’il prenne ses distances et finisse par me dire qu’il ne m’aimait plus. Que faire contre ça? J’ai beau l’aimer de toutes mes forces, ce n’est pas suffisant. Alors j’ai pris mes affaires et je suis partie. J’ai déménagé, changé de ville, de région, de travail.

Je suis retournée dans la ville que j’avais quittée pour m’installer avec lui, la ville où j’avais déjà des repères. Dans mon malheur, j’ai eu de gros coups de chance. Ma sœur a pu m’héberger au pied levé dans un studio attenant à sa maison, j’avais mon propre espace. J’ai retrouvé un travail en quelques semaines seulement, et il me plaît vraiment. Le management est bienveillant, les projets ambitieux et l’équipe formidable. Puis j'ai retrouvé un appartement à moi. Ma bande d’amis de l’époque est toujours là, et sitôt arrivée, j’étais invitée partout, comme si je n’étais jamais partie.

Seulement voilà: rien de tout ça ne m’apporte du plaisir.

Au moment de la rupture, j’ai fait un épisode dépressif; je ne dormais plus, je ne mangeais plus, j’ai perdu une dizaine de kilos en un mois. Surtout, j’ai perdu l’envie. L’envie de tout: de manger donc, mais aussi de lire, de sortir, de rire, de vivre. On me disait: «Quand tu auras déménagé / retrouvé un travail / revu tes amis / pris des vacances / laissé du temps au temps / vu un psy, tout ira mieux», mais j’ai fait tout ça et, un an plus tard, rien ne va mieux.

Voir mes amis est une épreuve. Plus rien ne m'intéresse chez eux. Ils m’invitent, alors j’y vais, je me force, mais je me sens aussi seule en leur présence que chez moi.

J’ai repris le théâtre, ma passion d’avant, parce qu’il me semblait que c’était la chose à faire. Je n’y prends plus aucun plaisir.

Je suis partie en vacances. Avant, j’étais obsédée par les voyages. Je partais en sac à dos sur un coup de tête ou bien je passais des semaines entières à préparer le trip suivant. Après la rupture, je me suis dit: «Pars voyager, ça a toujours été ton oxygène.» Je suis partie seule d’abord, et je n’ai fait que pleurer. Puis je suis partie avec une amie, et je n’ai fait que me retenir de pleurer. Je n’ai profité de rien. Je n’avais pas envie d’être là, mais pas envie d’être ailleurs non plus. Envie de rien.

La plupart de mes amis sont des hommes et je travaille dans un milieu masculin. Je me fais beaucoup draguer. J’ai même eu droit à deux déclarations enflammées récemment. Cette séparation a ébranlé mon estime de moi, mais je sais que je plais toujours. Comme le reste, je m’en moque. J’ai éconduit ces prétendants en disant que je n’étais pas prête. En vérité, je n’ai pas envie d’être draguée. Pas envie de plaire. Pas envie de séduire.

Je n’ai envie de côtoyer personne. Pourtant, j’ai aussi une peur vertigineuse d’être seule.

J’ai essayé plusieurs psys différents, mais ça ne m’a pas aidée. Mon psychiatre actuel s’obstine à chercher dans mon passé des traumatismes qui n’existent pas. Personne ne m’a abandonnée, je me suis toujours sentie très aimée par ma famille, je n’ai pas de lourd secret. J’ai juste connu un jour un bonheur si intense que quand cette bulle a explosé, elle a emporté mes envies avec elle.

Le monde devient étrange quand on n'a plus envie. On est comme de l’autre côté du miroir, on voit le monde s’agiter, mais on est incapable d’y prendre part. Vivre sans envie est complètement dénué de sens. On existe pour rien.

Surtout, c’est très difficile à faire comprendre aux personnes autour de soi. Pour elles, il suffit de se bouger, sortir, voir des gens, laisser passer le temps. Le temps est passé, je sors, je vois des gens, et j’en suis toujours au même point.

«Qu’on me donne l’envie, l’envie d’avoir envie»... J’ai l’impression d’être condamnée à vivre dans une chanson de Johnny. Ça non plus, je n'en ai pas envie.

Noémie.

Chère Noémie,

Sortir de la dépression, ça ne se fait malheureusement pas comme y entrer. Il faut du temps, des petites améliorations qui s’accumulent, et puis un jour, on est sortie d’affaire. Mais ça reste fragile, longtemps. Précaire, même. Vous avez besoin d’accepter ce travail de longue haleine. Un an pour se reconstruire quand toute sa vie s’effondre, ça paraît bien peu.

Vous allez devoir faire preuve de patience, vous engager dans une relation avec un praticien ou une praticienne en qui vous avez confiance. Il faut essayer. Si vous n’avez plus envie de rien, essayez juste d’avoir envie d’essayer d’aller mieux. Si les voyages ou le théâtre ne vous font plus rien, arrêtez de vous acharner.

Vous ne pourrez de toute manière pas reconstruire votre vie comme elle était avant, quand l’homme que vous aimez en faisait partie. Mais la vie, c’est aussi une infinité de possibles. Vous n’avez pas tout essayé. Vous n’avez pas encore essayé d’être vraiment, vous, une personne différente. Changer d’espace et de ville peut marcher, mais nous ne sommes pas toutes égales face au deuil d’une relation –et face au deuil tout court.

Encore une fois, un an, ce n’est rien. Vous avez besoin d’aller mal pour aller mieux. C’est sain, c’est important. Je comprends votre frustration. Mais pour moi, vous reportez sur vous la colère que vous devriez ressentir contre cet homme qui vous a blessée. Ces sentiments négatifs que vous accumulez et que vous ne tournez que vers vous, ils vous alourdissent.

Vous avez le droit d’aller mal. Vous n’avez même pas besoin d’excuse. Et surtout, vous n’êtes fautive de rien. Face à l’injustice de cet amour qui s’est éteint sans prévenir, vous avez tous les droits d’être en colère. Peut-être aussi que si vous savez ce qui ne vous plaît plus, vous devriez arrêter de vous soumettre à des diktats absurdes. Si vous n’allez pas mieux, je pense que c’est aussi parce que vous vous obligez si fort à aller mieux.

Écoutez-vous: pleurez si vous avez envie de pleurer, criez si vous avez envie de crier. Mangez des pizzas pendant deux semaines, regardez encore et encore et encore le même film, enfermez-vous. Vous vous trouvez actuellement dans un entre-deux douloureux. Mais laissez vous enfin, et une bonne fois pour toute, aller au fond pour mieux remonter.

Rien ne vous oblige à faire ce qu’il faut, à faire semblant que la vie a continué, que vous êtes une adulte fonctionnelle. Non, vous n’êtes pas bien. Votre vie s’est arrêtée, mais rien ne dit qu’une autre vie ne peut pas reprendre. Laissez s’effacer ce que vous pensiez être votre quotidien pour renaître plus forte. Vous aurez peut-être d’autres passions, d’autres talents, vous changerez de ville pour aller encore ailleurs dans un endroit inconnu, vous aurez de nouveaux amis. Peut-être, au fond de vous, avez-vous l’impression d’être un peu revenue à la case départ. Mais là, en réalité, la nouvelle partie n’a pas encore commencé.

Lucile Bellan Journaliste

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