Égalités / Société

Les féministes divisées avant la marche du 24 novembre contre les violences sexuelles

Temps de lecture : 5 min

S'il y a toujours eu des divisions, le paysage actuel est beaucoup plus éclaté que dans les années 1970, avec une multitude d'associations aux revendications spécifiques.

Manifestation à l'appel de #NousToutes pour dénoncer les violences sexistes et sexuelles, le 29 septembre 2018, place de la République à Paris. | Zakaria Abdelkafi / AFP
Manifestation à l'appel de #NousToutes pour dénoncer les violences sexistes et sexuelles, le 29 septembre 2018, place de la République à Paris. | Zakaria Abdelkafi / AFP

Sur Twitter, elle est labellisée sous le hashtag #NousToutes. Le 24 novembre prochain aura lieu une grande marche contre les violences sexistes et sexuelles. Une marche qui s’organise depuis des mois sous la houlette de la militante Caroline De Haas et qui cette année promet d’être très fournie. Mais des voix discordantes se font entendre: s’estimant être «au premier rang des violences sexistes et sexuelles» mais pas «au centre» de la marche, un collectif d’associations a fait scission.

Au lieu de dire «Nous toutes», elles disent #NousAussi, en critiquant leur «effacement des luttes féministes». Elles, ce sont l’association de féministes musulmanes Lallab, le collectif afroféministe Afro-Fem, l’association Handi-Queer, le groupe La Chapelle Debout, le Strass (Syndicat du travail sexuel) ou encore l’association parisienne pour les personnes trans*, Acceptess-T. En tout une cinquantaine d’associations qui, dans un texte sur Mediapart, appellent à rejoindre la marche, mais en quelque sorte «à côté» des organisatrices:

«En disant “nous aussi”, nous voulons faire entendre les voix de celles pour qui les violences sexistes et sexuelles sont une expérience inséparable du racisme, du validisme, de la précarité, qui définissent nos quotidiens: les violences sexuelles que nous subissons sont souvent pour nous l'aboutissement de notre domination matérielle, économique et sociale dans chacun des aspects de nos vies, que ce soit au travail, à la fac, dans la rue, à la maison ou face à des policiers. [...] En disant “nous aussi”, nous nous assurons que les luttes des travailleuses du sexe soient parties prenantes des luttes féministes, et dénonçons à leurs côtés le harcèlement policier dont elles font l'objet et qui favorise les violences quotidiennes auxquelles elles doivent faire face.»

Crispations autour de la prostitution et du racisme

À côté de cette première voix discordante a surgi une deuxième, sous le slogan #PasToutes, à qui il «apparaît totalement incompatible de dénoncer les violences faites aux femmes aux côtés d’associations légitimant la pornographie et la prostitution». Ce deuxième groupe est beaucoup plus petit, organisé essentiellement autour de quelques personnalités féministes très anti-prostitution, les militantes Francine Sporenda, Emma Lan, Victoria Kandisky et Claire Guillard, membres entre autres du groupe Féministes Radicales en Lutte. Ces militantes ne participeront pas à la marche:

«Nous, féministes luttant contre TOUTES les violences sexistes et sexuelles, y compris la prostitution, avons décidé de ne pas nous joindre à la manifestation Nous Toutes le 24 novembre 2018, et par ce communiqué, nous en expliquons les motifs. [...] Nous refusons de défiler auprès d'associations présentant la prostitution et la pornographie comme émancipatrices et empouvoirantes», expliquent-elles.

D’autres associations ont également annoncé leur refus de participer, comme Femmes pour le Dire, Femmes pour Agir (FDFA). Il s'agit d'une association abolitionniste fondée par la psychanalyste Maudy Piot, devenue progressivement aveugle, et qui a lutté pendant une grande partie de sa vie jusqu'à son décès l'année dernière contre la double discrimination que subissent les femmes handicapées. L'organisation a annoncé via un communiqué son refus de participer à la manifestation, en raison de l’opposition au sein de #NousToutes à la loi du 13 avril 2016 qui pénalise les clients de personnes prostituées:

«Nous ne pouvons pas nous joindre à une manifestation qui supporte dans ses rangs la présence de personnes réclamant l’abrogation de cette loi pour le plus grand profit du proxénétisme et niant outrageusement le quotidien destructeur des victimes de la prostitution. Nous ne pouvons pas nous joindre à ces personnes qui ne respectent pas la liberté d’expression, musèlent la parole de leurs contradicteurs et les agressent.»

«L’idée de #NousToutes était de se focaliser sur les questions qui rassemblent, mais c’est nier les difficultés rencontrées par un certain nombre de femmes et les invisibiliser»

#PasToutes et FDFA ont été échaudées par la participation à la marche de Morgane Merteuil, ex-porte-parole du Strass, le Syndicat du travail sexuel. Morgane Merteuil a depuis quitté le mouvement, mais son départ n’a pas réussi à ramener dans le giron les plus ferventes abolitionnistes. Osez le féminisme a également pris ses distances, appelant à manifester autour d’événements abolitionnistes le 23 novembre, marquant sa différence. Le Collectif féministe contre le viol (CFCV) s’est aussi retiré du comité de pilotage. «Faire consensus ce n’est pas faire avec des dirigeant-es de lobbys agresseurs», indique-t-il dans un mail.

Côté #NousAussi, l’opposition en interne de certaines militantes de #NousToutes à l’emploi des mots «racisé» ou «islamophobie» a créé des remous. «L’idée de #NousToutes était de se focaliser sur les questions qui rassemblent, mais c’est nier les difficultés rencontrées par un certain nombre de femmes et les invisibiliser», commente Attika Trabelsi, coprésidente de Lallab. «On avait besoin de ne pas vider de son contenu politique une telle mobilisation», complète Lina El Soufi, vice-présidente de l’organisation.

«L’important c’est de travailler l’après», analyse Fatima Benomar, l’une des organisatrices de la marche du 24 novembre, qui espère pouvoir réussir à organiser une marche l’année prochaine avec toutes les associations de l’appel «Nous Aussi».

Mille-pattes

De telles divisions sont loin d’être nouvelles. Pendant des années a existé à côté du 8 mars une marche dissidente, sous la bannière du «8 mars pour toutes». «Oui il y a plus de crispations et de divisions que par rapport à il y a cinq ou dix ans, mais pas forcément plus que par rapport à la fin des années 1970. La question de l’unité est une maladie française. Il y a toujours eu des contradictions dans le mouvement féministe, les enjeux de ces contradictions changent selon les périodes. Dans d’autres pays il peut y avoir des groupes différents sans que cela empêche l’unité», estime l’historienne du féminisme Françoise Picq.

La multitude de noms de collectifs au bas de l’appel #NousAussi ne doit pas faire illusion, car bon nombre de ces structures sont très petites, parfois animées par une seule personne. «Le mouvement féministe a changé de nature: c’est un monde éclaté, très différent du monde du XXe siècle dans lequel les mouvements étaient sous-tendus par des personnes humaines et pas par des likes», complète Françoise Picq. Aujourd’hui, un seul individu peut avoir à lui tout seul un écho médiatique important, à l’image des Glorieuses, dont la renommée est complètement déconnectée de l’importance numérique de ce groupe, essentiellement basé autour de la personne de Rebecca Amsellem.

Les difficultés de #NousToutes à rassembler en disent finalement aussi long sur le mouvement féministe actuel que sur notre époque toute entière. La nébuleuse de groupuscules est à l’image d’une société de plus en plus éclatée en une multitude de revendications de droits spécifiques. La mobilisation du 24 novembre dira si cette multitude est un obstacle ou non à la construction d’un horizon collectif, et si ce mille-pattes parvient à marcher sur ses multiples jambes.

Aude Lorriaux Journaliste

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