Politique

La malédiction des Premiers ministres plus populaires que leur président

Temps de lecture : 8 min

Avant Édouard Philippe, six autres chefs de gouvernement ont été durablement mieux notés que le locataire de l’Élysée du moment. Aucun d’entre eux n’est devenu président de la République.

Édouard Philippe et Emmanuel Macron à la cérémonie de commémoration du centenaire de l'armistice de 1918, le 11 novembre 2018 à l'Arc de triomphe de Paris | Ludovic Marin / Pool / AFP
Édouard Philippe et Emmanuel Macron à la cérémonie de commémoration du centenaire de l'armistice de 1918, le 11 novembre 2018 à l'Arc de triomphe de Paris | Ludovic Marin / Pool / AFP

Édouard Philippe plus fort qu'Emmanuel Macron: excepté en mai 2017 et en janvier 2018, la popularité du Premier ministre a depuis le début du quinquennat toujours été supérieure à celle du président de la République.

En dix-huit mois, selon l'Ifop, Philippe bat Macron seize à deux –un score sans appel. Ce n'est pas la première fois que la situation se produit sous la Ve République, sans qu'elle n'ait pour autant constitué un gage de réussite future pour ceux qui en ont bénéficié.

Depuis près de soixante ans, l'institut de sondage mesure la popularité des chefs de l'État successifs et celle de leurs chefs du gouvernement, ce qui permet de comparer l'une à l'autre.

Chaban-Delmas, la première victime

Dans une étude passionnante publiée en 1971, il y a donc près d'un demi-siècle, le politologue Jean-Luc Parodi s'était longuement penché sur l'évolution de ces popularités au cours de la première décennie de la nouvelle République.

Est-il utile de préciser que pendant cette période, aucun des trois premiers ministres de Charles de Gaulle –Michel Debré, Georges Pompidou et Maurice Couve de Murville– n'a eu une popularité supérieure à celle du père de la France libre? Le général écrasait alors de son passé londonien et de sa stature les institutions de la République naissante, qui faisait ses premiers pas dans un contexte paroxystique avec le conflit algérien.

Mais Parodi souligne que le décalage de popularité entre le locataire de l'Élysée et celui de Matignon n'est pas resté figé au profit du premier entre 1959 et 1969. L'écart a eu tendance à se rétrécir par paliers au fil des années, pour s'estomper presque totalement avec l'arrivée au pouvoir de Georges Pompidou en 1969, après la démission du général de Gaulle, et la nomination de Jacques Chaban-Delmas comme Premier ministre. Du reste, celui-ci pulvérise à son arrivée le record de popularité de tous ses prédécesseurs; il sera aussi le premier à dépasser son président.

Jacques Chaban-Delmas et Georges Pompidou à l'aéroport d'Orly, le 13 février 1971 | AFP Photo

Seulement, cette brève suprématie dans l'opinion publique ne lui portera pas chance. Remercié par Pompidou en 1972, quelques mois après avoir pourtant obtenu un vote de confiance de l'Assemblée nationale, il se cassera ensuite les dents à l'élection présidentielle de 1974, en arrivant troisième au premier tour (avec 15,1% des suffrages exprimés), derrière François Mitterrand (43,2%) et Valéry Giscard d'Estaing (32,6%).

Avec Chaban-Delmas commence une malédiction qui poursuivra tous les Premiers ministres ayant l'outrecuidance de se montrer plus populaires que le président qui les a nommés.

Un autre institut de sondage, Kantar TNS-Sofres, permet de voyager dans la popularité des deux membres de l'exécutif à travers le temps. Depuis quarante ans, il mesure chaque mois la confiance que la population française place en son président et en son Premier ministre. L'exercice a commencé au milieu du mandat de Giscard, en 1978, alors que Raymond Barre avait succédé à Jacques Chirac à l'Hôtel Matignon depuis deux ans.

Jamais «le meilleur économiste de France», comme fut désigné Barre par VGE, ne supplanta le président en termes de popularité; sa cote a rarement franchi la barre des 40% entre octobre 1978 et mai 1981.

Dans le même temps, la popularité de Giscard n'est que rarement descendue en dessous de 50%, le basculement dans l'impopularité ne s'effectuant qu'à l'aube de l'année 1981, quelques mois avant la présidentielle.

Fabius et Rocard, même combat

Son successeur, premier président socialiste de la Ve République, allait rester quatorze ans à l'Elysée: le plus long «règne» d'un chef de l'État de toutes les Républiques, qui a usé sept Premiers ministres différents –encore un record– dont deux de cohabitation, Jacques Chirac de 1986 à 1988 et Édouard Balladur entre 1993 et 1995.

En mai 1981, Mitterrand démarre son premier septennat avec une cote de confiance de 74%; la défiance à son égard est à 20%. Le retournement intervient en juin 1983: sa cote de confiance tombe à 46%, alors que la défiance monte à 51%. Il coïncide avec le tournant de la rigueur qu'impose Jacques Delors, le ministre de l'Économie, pour remettre le pays sur les rails après trois dévaluations successives du franc.

Pour son premier ministre, Pierre Mauroy, la bascule a déjà eu lieu, au dernier trimestre 1982. Jamais plus sa cote de confiance ne sera supérieure à la défiance qui le frappe: il achève son bail à Matignon, en juin 1984, avec une cote de 25%. Sur ce terrain, Mauroy n'a jamais inquiété Mitterrand.

Les choses changent avec son successeur, Laurent Fabius, au lendemain des élections européennes de 1984, qui voient le Front national (FN) de Jean-Marie Le Pen talonner le PCF de Georges Marchais: 11% des voix contre 11,2%, et dix sièges obtenus pour chacune des deux formations. L'extrême droite s'installe dans le paysage politique hexagonal.

Pendant la quasi-totalité de sa présence à Matignon, Fabius a une cote de confiance supérieure à celle de Mitterrand. Le renversement au profit du chef de l'État se fait à l'approche des élections législatives de 1986, qui provoqueront la première cohabitation de la Ve République et l'entrée de trente-cinq députée et députés FN à l'Assemblée nationale. Jamais Fabius n'aura de destin présidentiel.

La nomination à Matignon de Jacques Chirac, chef de l'opposition de droite, s'accompagne d'un regain de popularité pour Mitterrand. Sa cote redevient positive en avril 1986 (56%), pour la première fois depuis février 1983, quand elle atteignait 50% tout juste. Et mis à part les deux premiers mois de cohabitation où les deux hommes font jeu égal, la popularité du Premier ministre ne sera jamais supérieure à celle du président de la République jusqu'à la fin de leur «colocation du pouvoir», en 1988. Mitterrand tirera même profit de cette cohabitation pour voir sa popularité grandir au fil des mois et être réélu pour un second septennat.

Avec l'entrée de Michel Rocard à Matignon, en mai 1988, un scénario ressemblant à celui de Fabius entre 1984 et 1986, mais de moindre ampleur et avec moins de constance, se reproduit. Le nouveau Premier ministre, rival malheureux de Mitterrand tout au long de sa carrière politique au Parti socialiste, approche la popularité du chef de l'État, le dépassant parfois, le talonnant souvent, pour enfin se faire décrocher au dernier trimestre 1990.

Michel Rocard et François Mitterrand dans le jardin de l'Elysée, le 10 mai 1990 | Daniel Janin / AFP Photo

Il sera remercié en mai 1991, sera remplacé par Édith Cresson –première femme à devenir chef d'un gouvernement sous la Ve République, mais qui le restera moins d'une année– et au bout du compte, Rocard n'entrera jamais à l'Élysée.

Édouard Balladur, tout ça pour ça

La brièveté du bail de Cresson et de celui de son successeur, Pierre Bérégovoy, annonce une fin de règne qui se matérialise par une nouvelle victoire de la droite aux législatives de 1993. Cette fois, c'est Édouard Balladur qui arrive à Matignon: Chirac, qui connaît les méandres de l'exercice face à Mitterrand, a refusé de s'y coller une seconde fois.

Tout au long des vingt-cinq mois qu'il passe aux commandes du gouvernement, Balladur bénéficie systématiquement d'une popularité supérieure –et de beaucoup– à celle du président de la République.

Il est vrai que Mitterrand est affaibli, politiquement comme physiquement. L'opinion sait que ce mandat sera le dernier pour l'éternel rival du général de Gaulle. Et puis, en réalité, une autre bataille se joue: elle est à droite et oppose Balladur à Chirac. Les «amis de trente ans» se livrent un combat à mort, où tous les coups bas sont permis, pour savoir qui représentera la droite à l'élection présidentielle de 1995.

Une fois de plus, la belle popularité du Premier ministre face au chef de l'État ne lui servira à rien. À l'heure fatidique, Chirac devance Balladur au premier tour de la présidentielle, et bat ensuite Lionel Jospin au second.

En mai 1995, à sa troisième tentative comme Mitterrand, Chirac entre à l'Élysée. Si lui et son Premier ministre Alain Juppé entament ce septennat avec une belle popularité, l'état de grâce ne va pas durer longtemps. Au bout de quatre mois, le changement de ligne politique est catastrophique. Chirac, qui a fait campagne sur la «fracture sociale», se voit imposer par Juppé la priorité à la lutte contre les déficits –avec, en tête de liste, la réforme des régimes de retraite.

Dès lors, les deux hommes vont rivaliser d'impopularité. Et cette séquence s'achève par la «dissolution de confort» de l'Assemblée nationale que le secrétaire général de l'Élysée, Dominique de Villepin, a réussi à vendre au président de la République.

Jospin, un échec retentissant

Cette brillante idée se solde par le retour d'une majorité de gauche au palais Bourbon, en juin 1997. Battu deux ans auparavant à l'élection présidentielle, Jospin est appelé à Matignon pour la troisième cohabitation de la Ve République. Il va y rester cinq ans.

Pendant toute cette période, à deux exceptions près sur soixante mois, la confiance dans le Premier ministre socialiste sera toujours supérieure à celle placée dans le chef de l'État RPR –un record. Et pourtant, patatras, la malédiction du chef de gouvernement plus populaire que son président va également s'abattre sur Jospin.

Lionel Jospin et Jacques Chirac au château de Vincennes, le 5 février 2002 | Patrick Kovarik / AFP Pool

À la présidentielle de 2002, le chef de file de la gauche est non seulement battu par Chirac au premier tour, mais il est aussi devancé par Jean-Marie Le Pen. Ses espoirs d'Élysée s'envolent, il annonce son retrait de la vie politique, la gauche et le pays sont plongés dans la sidération.

Vainqueur au second tour par K.O., grâce à «l'unité nationale» contre le leader d'extrême droite, Chirac est réélu pour un mandat de cinq ans, la Constitution ayant été modifiée par référendum pendant la cohabitation.

Le nouveau premier ministre, Jean-Pierre Raffarin, débute son bail avec une popularité plus forte que celle du président, mais dès le début 2003, il passe derrière et y restera jusqu'à son départ. Son successeur, Dominique de Villepin, a globalement une meilleure popularité que Chirac, mais elle reste médiocre.

Avec la victoire de Nicolas Sarkozy en mai 2007 s'ouvre la seconde plus longue période de supériorité populaire du Premier ministre, François Fillon en l'espèce, sur le président de la République. Le profil de ces soixante mois d'attelage Sarkozy-Fillon ressemble beaucoup aux soixante mois de cohabitation Chirac-Jospin. La confiance mise dans Sarkozy ne sera supérieure que neuf fois à celle placée dans Fillon.

Et le Premier ministre subira lui aussi un revers présidentiel en 2017, en n'arrivant que troisième au premier tour remporté par Emmanuel Macron devant Marine Le Pen.

Manuel Valls, aux portes de la présidentielle

Après le mandat de Nicolas Sarkozy s'ouvre le quinquennat de François Hollande (2012-2017). Des trois Premiers ministre du second président socialiste de la Ve République, un seul a eu une popularité supérieure à celle du chef de l'État tout au long de son séjour de trente-deux mois à Matignon: Manuel Valls. Il faut dire que celle de Hollande avait déjà sombré dans les profondeurs lors de son accession à la tête du gouvernement.

Pas plus que ses prédécesseurs en popularité, Valls ne profitera pas de cet atout pour s'ouvrir la voie vers l'Élysée. Devancé par Benoît Hamon au premier tour de la primaire de gauche en janvier 2017 (31% contre 36%), il est battu au second tour par le même candidat.

Rallié au macronisme après la dernière élection présidentielle, Valls a donné sa démission de son mandat de député en octobre 2018. Ne voyant aucune perspective à court terme dans l'espace politique français, il a rejoint la vie politique espagnole pour briguer la mairie de Barcelone.

Par ce geste, il s'est ajouté à la liste des chefs de gouvernement qui, ayant eu longuement une popularité supérieure au président qui les avait nommés, n'ont pas été très chanceux sur la route qui devait les mener à la plus haute fonction de l'État. Comme s'il existait une funeste fatalité.

Olivier Biffaud Journaliste

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