Culture

En traduction de poèmes, une faute de rythme est plus grave qu’un faux-sens

Temps de lecture : 6 min

Une traductrice chevronnée expose les méthodes de traduction et leurs limites, au travers d’un cas concret traité avec clarté et probité.

Il s’agit de restituer au plus près la beauté d’un poème. | Thought Catalog via Unsplash License by
Il s’agit de restituer au plus près la beauté d’un poème. | Thought Catalog via Unsplash License by

Dans ce petit ouvrage, Sophie Benech à qui on doit notamment des traductions d’Isaac Babel, de Svetlana Alexievitch ou de Varlam Chalamov, se livre au difficile exercice d’expliquer comment bien traduire un texte, et, plus particulièrement –et ce n’en est que plus difficile– un poème. Pour cela, elle analyse six traductions du même poème d’Anna Akhmatova, «Une élégie du nord». Ainsi, elle montre concrètement à quelles difficultés sont confrontés ses traducteurs ou traductrices, ce qui légitime leur choix de traduction et dans quelle mesure ce choix peut sembler plus ou moins pertinent.

Défense et illustration de la traduction

Comme le souligne d’emblée Sophie Benech, la traduction de la poésie ne peut se faire par amour du poème qu’on veut faire partager: il s’agit de restituer au plus près, malgré une inexactitude nécessaire, la beauté d’un poème. Il y a, l'autrice en est évidemment consciente, une impossibilité de traduire parfaitement ou exactement un poème car «un poète joue avec les sonorités de sa langue, avec l’aura des mots, avec le lien conscient ou inconscient, personnel et/ou commun à tous les locuteurs d’une même langue, qui existe entre le sens et son expression incarnée».

Dans chaque langue, les mots ont un rapport spécifique lié au passé ou au présent de ce peuple. Un bon exemple de cette relation est donné dans le poème d’Akhmatova qui évoque ses voisins d’appartement, ce qui ne fait pleinement sens que pour qui a connu en URSS les appartements communautaires –il en va de même pour l’image du nom des villes qui change, qui constitue un souvenir fort pour celles et ceux qui ont connu les changements de nom de villes ou de rues pour des raisons politiques en URSS et qui, sans explication, pourra sembler obscur à quelqu’un qui ne voit pas à quelle situation renvoie ce vers.

Chaque mot dans sa langue est plus ou moins consciemment mis en rapport avec ses racines, avec les refrains de chansons qu’il évoque spontanément, avec l’impression que produit sa seule sonorité. L'ensemble constitue ce que la traductrice appelle son «soubassement, [son] terreau».

«Un poème est un flux, il doit s’écouler librement comme une respiration, du moment qu’on ne trahit ni le sens, ni le rythme, ni la musique profond»

En effet, un poème est intraduisible en ce que pour être traduisible, il devrait être possible de séparer ce qu’il exprime et la façon de l’exprimer, ce qui est l’exact contraire du poème, dont on ne peut dégager un sens indépendant des mots qui le constituent. Très souvent, par exemple, entre deux langues, les termes pour dire une même chose sont très différents, ce qui n’est pas sans incidence sur la poésie. Sophie Benech évoque à ce propos le fait que svod et «voûte» désignent la même chose en ayant des sonorités qui se font écho; tel n’est pas le cas pour «fleuve» et rekà, le premier étant beaucoup plus doux que le second.

De plus, comme le poème forme un tout organique, la réussite de l’ensemble est plus importante que l’exactitude de chaque détail: «Des choix qui, dans le détail, semblent erronés ou légèrement infidèles, peuvent sonner juste pris dans l’ensemble du poème. Un poème est un flux, il doit s’écouler librement comme une respiration, du moment qu’on ne trahit ni le sens, ni le rythme, ni la musique profonde. Un léger faux-sens est moins grave qu’une faute de rythme». Parmi les tests pour évaluer une traduction, il peut être pertinent de lire tour à tour l’original et la traduction afin de vérifier que la mélodie et le rythme restent les mêmes.

Il arrive aussi parfois, comme le dit Sophie Benech, que le traducteur doive s’écarter de l’original parce que s’il lui est trop fidèle, il risquerait de s’enferrer dans une ambiguïté qui n’existe pas dans la langue d’origine et qui est due à des expressions toutes faites –comme le remarque Benech à propos de la traduction de plusieurs traducteurs de «comme en un rêve» par «comme dans les rêves», car «comme en rêve» peut avoir en français un sens particulier qu’il n’a pas en russe.

Un exercice pratique

Le poème dont Sophie Benech examine des traductions différentes est un poème de 1945 sur la mémoire et le souvenir de la grande poétesse russe Anna Akhmatova. Cette dernière, née à la fin des années 1880, connaît la gloire dès les années 1910, et incarne le mouvement poétique de l’acméisme (mouvement russe du début du XXe siècle qui dénonça les excès du symbolisme et aspire à une osmose entre la terre et l'être humain). À partir de 1917, la vie d’Akhmatova est triste et, à de nombreuses reprises, endeuillée: ses proches sont tués ou envoyés en camps, elle vit dans la misère et est réduite au silence. Comme ailleurs chez Akhmatova, le monde intérieur et le monde extérieur, dans le poème dont Benech examine les traductions, entrent en résonance et le cadre joue un rôle aussi important que les émotions décrites. Et les détails concrets servent de vecteurs d’une idée ou d’une sensation –la traductrice rappelle à titre d’art poétique ce qu’écrit Akhmatova «Si vous saviez de quels débris se nourrit / Et pousse la poésie, sans la moindre honte, / Comme les pissenlits jaunes». Cela se manifeste dans le difficilement traduisible jeu sur les divers registres de la langue, alternant expressions triviales et vers solennels.

Portrait d'Anna Akhmatova par Kuzma Petrov-Vodkin. | State Russian Museum in St. Petersburg via Wikimedia Commons License by

Le poème sur la traduction duquel se penche Sophie Benech décrit la mémoire comme une demeure qui se transforme au fil du temps. Elle est d’abord une belle construction habitée avant de se transformer en une maison que nous n’habitons plus, livrée à la poussière, où nous n’allons guère plus que de temps en temps et qui nous devient de plus en plus étrangère. Puis, après avoir oublié cette bâtisse, quand nous y retournons, nous n’y reconnaissons plus rien.

Ce que fait ressortir la minutieuse analyse des différentes traductions proposées de ce poème, ce sont les différents choix qu’ont faits les traducteurs et traductrices –à chaque fois personnels– et qui sont motivés par ce qu’elles et ils veulent absolument faire ressortir du poème dans leur traduction, au prix de quelques effets indésirables mais consécutifs à ces choix. Certains rajoutent des vers à l’original pour retranscrire tous les détails qu’ils estiment importants dans le poème –quitte à en altérer le rythme– quand d’autres taisent certains détails pour sauvegarder la concision de l’original, essentielle à leurs yeux. Il existe, de plus, des ambiguïtés qui nécessitent que le traducteur ou la traductrice fasse un choix personnel, comme par exemple le fait de choisir en français un article défini ou indéfini, quand le russe n’en possède pas.

Ainsi, «bien souvent, là où il existe dans l’original une ambiguïté, un flou qui laisse un choix d’interprétation au lecteur, le traducteur ne peut, pour des raisons inhérentes à sa langue, respecter ce flou, il est obligé d’opérer ce choix à la place du lecteur». De même, une difficulté surgit quand il s’agit de rendre l’effet de trois longs adjectifs dont le dernier signifie «d’adieu». Le choix est alors de garder la notion de baiser d’adieu (et perdre la juxtaposition d’adjectifs) ou de garder la succession des trois adjectifs (quitte à perdre la notion d’«adieu»). Traduire, c’est renoncer et c’est choisir (de même à propos du choix de traduire une image par celle de la moisissure ou de la cendre, que l’original russe autorise toutes deux).

Après ce cas pratique de traduction commentée, le lecteur réalise, au sens où il en prend une conscience aiguë, l’impossibilité de réussir une traduction, chose qu’il savait peut-être, mais d’un savoir tout théorique et livresque, abstrait et vague. Ce choix de partir d’un exemple, de le travailler et d’en faire le centre de l’analyse, change de bien des ouvrages consacrés –trop abstraitement, souvent, malheureusement– à la traduction et donne à voir et sentir, plus qu’à seulement lire et comprendre, le merveilleux et nécessaire échec de cette quête qu’est la traduction parfaite. Mais que ne tire-t-on pas d’un tel échec!

Yoann Colin

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