Société / Monde

Quand le Canada était antisémite

Temps de lecture : 3 min

[Blog You Will Never Hate Alone] Le 7 novembre, Justin Trudeau s'est solennellement excusé pour l'attitude de son pays lors de la Seconde Guerre mondiale. Notamment visé, le refus par les autorités de l'époque de laisser entrer des juifs fuyant le nazisme.

Reflections of Canada | Dennis Jarvis via Flickr CC License by
Reflections of Canada | Dennis Jarvis via Flickr CC License by

Mercredi 7 novembre, devant la Chambre des communes, le Premier ministre canadien Justin Trudeau a présenté ses excuses à la communauté juive pour l'attitude de son pays lors de la Seconde Guerre mondiale. Plus précisément, il a demandé pardon aux neuf cent sept passagères et passagers juifs du paquebot Saint-Louis qui, parti de Hambourg le 25 mai 1939 en direction de Cuba, trouva partout porte close et erra de La Havane aux côtes américaines et canadiennes avant de finir son périple dans le port d'Anvers. Personne n'en voulait, ni à Cuba, ni aux États-Unis, et encore moins au Canada.

C'est un fait largement méconnu sur lequel est revenu le Premier ministre lors de son discours: de tous les pays alliés ayant eu à combattre lors du conflit mondial, le Canada fut –et de loin– le pays qui recueillit le moins de réfugiés juifs: à peine 5.000, une misère. La faute à un gouvernement résolument antisémite qui ne voyait dans le juif qu'une source de problèmes, au point d'adopter une prise de position résumée par une formule restée célèbre: «Aucun, c'est déjà trop

Pareil raisonnement faisait consensus dans l'appareil d’État: le juif ne pourrait s'adapter à la réalité du pays, le juif était incapable de travailler la terre, le juif ferait passer son intérêt personnel avant celui du pays, le juif vivrait en vase clos sans se fondre dans la masse citoyenne, le juif provoquerait des désordres au sein de la population, le juif aurait des pratiques incompatibles avec les mœurs chrétiennes, le juif serait par nature inassimilable, le juif n'aurait pas le goût du travail.

À aucun prix les juifs ne devaient entrer au Canada. Ce n'était même pas une question d'argent. Des juifs plus que fortunés se virent refuser un visa d'entrée pour la simple raison qu'ils étaient juifs. Des médecins, des scientifiques, des écrivains aussi. On ne voulait simplement pas de juifs. Qu'ils fussent pauvres, riches, pratiquants, athées, instruits ou simples travailleurs.

Et face à la demande incessante de visas, malgré les pogroms, les nuits de Cristal, les premières exactions, exécutions, meurtres de masse, le Canada demeura inflexible: les juifs resteraient à la porte. Dès lors, ce furent d'autres portes qui s'ouvrirent, celles des chambres à gaz et des fours crématoires.

Il y avait déjà de l'antisémitisme au Canada à cette époque: comme aux États-Unis, des professions leur étaient interdites, ainsi que certaines universités, clubs de sports, cafés, restaurants –même si de toute évidence, il n'avait rien à voir avec la virulence de celui pratiqué alors en Europe. Il n'empêche, le juif n'avait pas bonne presse et quand la situation se dégrada dans l'Allemagne hitlérienne, personne ne s'émut outre mesure de leur sort. Après tout, ce n'étaient que des juifs –des sous-hommes, ou presque.

Consciemment, au lieu de leur tendre la main, au lieu de leur permettre de s'établir loin de la furie nazie, au lieu de faciliter leur venue et de les laisser rentrer par milliers, on s'en détourna. Et on les condamna à la déportation. À l'extermination. À la mort.

Il faut méditer cet exemple.

Même dans un pays bâti par des immigrants et pour des immigrants, les juifs, victimes de clichés surannés et d'odieux fantasmes, n'étaient pas les bienvenus. Quel contraste avec le Canada d'aujourd'hui, terre de tolérance qui peut s'enorgueillir de recevoir des immigrants du monde entier. Quel symbole, aussi.

À l'heure où l'on prend tant de précaution à accueillir les migrants, ces nouveaux juifs, où chacun se rejette la responsabilité de les accueillir, où l'on multiplie les obstacles afin de les empêcher de quitter des pays devenus des enfers, il serait bon de réfléchir sur notre part de responsabilité et se souvenir que les égoïsmes et les peurs d'hier n'ont pas disparu de nos consciences.

À nouveau, nous refermons des portes. À nouveau, nous prétextons que ces gens-là n'ont rien à faire chez nous. Qu'ils ne causeront que désordre et chaos. Qu'ils ne partagent pas nos valeurs. Qu'ils sont trop différents pour réussir le pari de l'intégration.

Nous n'en voulons pas. À aucun prix. Qu'ils meurent. Qu'ils disparaissent. Qu'ils rentrent chez eux se faire massacrer. Ce n'est pas notre problème; nous avons déjà nos soucis.

«Aucun, c'est déjà trop», disait le Canada en 1939.

Quatre-vingts ans après, nous en sommes toujours là.

Un jour prochain, dans un siècle ou dans vingt ans, faudra-t-il aussi leur demander pardon?

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