Parents & enfants / Culture

«Mon père alcoolique et moi», dans les coulisses de l’alcoolisme parental

Temps de lecture : 5 min

Dans un manga autobiographique qui déchire le coeur, Mariko Kikuchi explique comment l'alcoolisme de son père a détruit plusieurs vies.

Juste un verre | Fernando Mafra via Flickr CC License by
Juste un verre | Fernando Mafra via Flickr CC License by

Fin septembre, les éditions Akata sortaient Mon père alcoolique et moi, oeuvre autobiographique de la mangaka Mariko Kikuchi. Sous le pseudonyme de Kaoru Ozawa, l'artiste s’est spécialisée dans les mangas sous forme de reportages dans lesquels elle se mettait en scène vivant des expériences extrêmes. Vivre comme une SDF, se rendre dans la forêt d’Aokigahara (où se suicident de nombreux Japonais et Japonaises)…

Mais si l'autrice a signé Mon père alcoolique et moi sous son vrai nom, c'est bel et bien pour raconter son enfance et témoigner de la difficulté de se construire en tant qu’adulte après avoir subi la violence de l’alcoolisme parental. Le dessin simple, presque naïf, contraste avec l’intense dureté de son récit. Et il n’y a rien de honteux à avoir plusieurs fois les larmes aux yeux pendant la lecture de cette oeuvre forte et salvatrice.

Petite, Mariko dessinait. Mais elle jonglait surtout avec un quotidien rythmé par les crises de son père. Celui-ci souffrait d’un alcoolisme lié à des pressions sociales typiquement japonaises, lesquelles ont contribué à faire éclater la cellule familiale et à brouiller les cartes des rôles parents-enfants.

Au nom du team building

Au Japon, les employés de bureau sont en effet invités à aller boire entre collègues après le travail afin créer du lien au sein de leur entreprise et d'évacuer la tension du stress. C'est souvent dans un état déplorable, parfois plusieurs soirs par semaine, que les hommes rentrent à la maison où les attendent femmes et enfants.

Couverture de l'ouvrage | éditions Akata

Le père de Mariko boit non seulement pour son travail, mais également avec ses voisins qui l’accompagnent dans son vice. Et sa famille ne partage avec lui que des moments de gêne, de malaise et d’angoisse. Épuisée par cette vie, la mère de Mariko se suicide. Ses deux petites filles se retrouvent alors seules à gérer la maison.

Mariko se construit dans la colère, celle de voir son père ne jamais remplir son rôle. Cette colère l’accompagne à l'âge adulte, à laquelle s'ajoute la peur étouffante de reproduire les schémas parentaux. Sans le vouloir, en voulant se protéger, Mariko s’enferme dans une nouvelle relation qui la détruit. Elle trouvera finalement le courage de témoigner de son enfance et des violences qu’elle a subies. De son propre aveu, Mariko Kikuchi est loin d'avoir achevé son processus de reconstruction.

Desperate housewives

En janvier dernier, la chanteuse Kelly Clarkson, mère de quatre enfants, se confiait au magazine People: «Les enfants sont un défi quotidien. Le vin est essentiel». Derrière cette déclaration, qu’on espère teintée d’humour, se cache un phénomène autrement plus préoccupant. Au Canada, l’alcoolisme maternel est presque vu comme salvateur, dans la continuité du cliché de la bourgeoise américaine des zones pavillonnaires qu’on voit toujours avec un verre à la main.

Le phénomène est tel qu'à Toronto s'est lancé le Mommy Wine Festival, qui se tient en septembre et dont le slogan est «Baby on the hips, wine on the lips» (traduction libre: «Un bébé sur la hanche, fais péter la boutanche»). La revendication de la fameuse mère indigne, en opposition à la mère parfaite, mène à ce besoin de se réapproprier un geste que la société refuse aux mères, de la minute où elles apprennent leur grossesse jusqu’à bien après l’accouchement: celui de boire de l’alcool.

Trailer du Mommy Wine Festival 2018

Le magazine féministe canadien Gazette des femmes cite Catherine Paradis, analyste au Centre canadien sur les dépendances et l’usage des substances, qui s’inquiète d’une banalisation de l’alcool consommé par les mères:

«Ça fait plusieurs années qu’on constate ce phénomène, qui a commencé avec des blogues et des livres, comme Les chroniques d’une mère indigne. La trame de fond est toujours la même: les mères sont débordées, et pour “endurer” la vie de famille, vaut parfois mieux être légèrement intoxiquée. Au début, on se posait la question: était-ce faire preuve de sexisme de s’inquiéter de cette tendance? Parce qu’après tout, on ne s’en fait pas autant pour les pères qui boivent…»

Le cliché, bien connu, est moqué par l’humoriste Amy Schumer dans un sketch parodiant la série américaine Friday Night Lights, où elle interprète la femme du coach. Plus le sketch avance plus Schumer s’envoie des verres de vin blanc de plus en plus impressionnants jusqu’à atteindre une taille absurde.

Bleu, blanc, rouge

Ce motif est également visible jusqu’en France, notamment chez les mères désabusées du film La Vie domestique d’Isabelle Czajka, où on ne déguste des grands crus Nespresso que pour attendre l'heure où l'on pourra déboucher une bouteille sans se sentir trop jugée. Sans doute à cause de notre tradition viticole, les pères semblent avoir historiquement le monopole de la consommation d’alcool dans l’imagerie populaire française.

Dans La Guerre des boutons, qui date de 1962, une scène voulue comme légère et humoristique vient entrecouper les multiples batailles des enfants. Les pères des deux «camps» se retrouvent tous pour boire allègrement au beau milieu d’un champ. Ces mêmes pères qui maltraitent physiquement et/ou psychologiquement leurs enfants à un autre moment du film.

Mon père alcoolique et moi a tout pour devenir un témoignage de référence. Refusant d’avoir des enfants, effrayée à l’idée de porter en elle le gène de l’alcoolisme, en colère contre celui qui a été la victime d’un système absurde, Mariko Kikuchi est peut-être détruite à jamais. Le manga porte également en lui la dénonciation des violences faites aux femmes, du poids de la société patriarcale, de l’hypocrisie du monde des adultes.

Avec une justesse folle, Mariko Kikuchi nous fait voir le monde à hauteur de ses yeux d’enfant: un monde d’adultes qui ne lui donne aucune place, aucun amour, aucune protection. Plus que l'alcool lui-même, le véritable ennemi de la petite fille devenue jeune femme semble réellement être ce père intoxiqué, et donc toxique. Il n'est pas certain qu'on puisse apprendre un jour à être le fils d'un enfant, comme le chante Dominique A. Ou plutôt sa fille.

Je le vois personnellement avec d’autant plus que de violence que j’étais la première à plaisanter lorsque j'étais une jeune mère sur le fait que mon bébé allait finir par confondre mon odeur naturelle et celle du vin. Mais quel parent est sérieusement prêt à se voir considéré avec un tel regard?

Lucile Bellan Journaliste

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