Égalités / Culture

Faut-il se fier à la représentation des minorités dans les séries américaines?

Temps de lecture : 8 min

Le débat autour de la présence d’Apu dans «Les Simpson» l’a rappelé avec virulence: il est plus que temps de s’interroger sur la place des minorités dans les séries américaines.

Issa Rae dans «Insecure» | Capture écran via YouTube
Issa Rae dans «Insecure» | Capture écran via YouTube

Dans un monde où l'écho de mouvements tels que Me Too et Black Lives Matter ne cesse de se faire entendre, les occasions de porter sur le devant de la scène la question de la parité dans le milieu des séries ne manquent pas.

Lorsque le scénariste/producteur/réalisateur Ryan Murphy a révélé la deuxième saison d'American Crime Story, consacrée à l’assassinat de Gianni Versace, tout le monde y a vu l'occasion de faire le point sur les rapports qu'entretient l'Amérique avec sa minorité gay; quand Pose est apparu sur les écrans de FX, on s’est dit que rarement une série avait aussi bien raconté les aventures de trois femmes trans* au cœur des années 1980, au point de se permettre des scènes de sexe assez précises –bien que pudiques–, imaginées par deux scénaristes elles-mêmes trans*: Our Lady J, échappée de Transparent, et Janet Mock; quand Seven Seconds est sorti sur Netflix, on avait une occasion de pointer du doigt les tensions raciales qui existent encore et toujours aux États-Unis.

Scénarios plus réalistes

Les exemples sont nombreux, et soulèvent tous un certain nombre de questions: est-ce une vraie révolution ou une simple réaction à la politique des quotas? La présence de personnages non-blancs ou non-hétéros à l'écran signifie-t-elle forcément un traitement pertinent des inégalités à la télévision? Les séries centrées autour de personnages issus des minorités –ethniques, sociales, sexuelles, etc...– font-elles nécessairement écho aux politiques actuelles? La représentation de ces dites minorités est-elle différente selon que la série est produite et diffusée sur des networks ou des chaînes privées comme HBO?

Bien évidemment, pareille question n’appelle pas de réponse simple. Sa complexité ne doit cependant pas servir d’alibi pour ne pas risquer d’y répondre. Un exercice auquel se prête volontiers Anne Crémieux, maîtresse de conférences à l'Université Paris Nanterre, spécialisée dans les séries et les questions LGBT+: «La différence n’est pas si importante qu’on aimerait le croire, ou le faire croire. La vérité, c’est que les networks finissent par avoir moins de moyens que les chaînes du câble, qui ne dépendent pas des publicités mais des abonnements. Quand Netflix produit une série comme Sense8, par exemple, je suis persuadée que [l'entreprise] sait que ça ne fera pas de grandes audiences; [elle] cherche simplement à développer un marché de niche et à enregistrer les abonnements de personnes LGBT+.»

Dans la foulée, Anne Crémieux tient également à préciser que «les networks cherchent eux aussi à repousser leurs limites». Et c’est vrai: il suffit de regarder une série comme This Is Us, diffusée sur NBC, pour comprendre que les personnages afro-américains sont traités avec la même force, la même puissance et la même profondeur que les personnages blancs.

On y suit notamment le quotidien de Randall Pearson, un personnage afro-américain élevé au sein d’une famille blanche, sans que jamais les scénaristes ne masquent les difficultés que cette situation suppose: enfant, il aimerait jouer à la piscine avec des amis noirs, se demande pourquoi personne n'est comme lui dans son quartier et souhaite rejoindre une université majoritairement afro-américaine plutôt que d'aller à Harvard; adulte, il part à la recherche de son père biologique et cherche à aider une communauté noire vivant dans un immeuble insalubre.

«Ce qui est intéressant dans This Is Us, poursuit Anne-Marie Paquet-Deyris, spécialiste du cinéma, des séries télé et de la littérature américaines, c’est que l’on voit à parts égales le problème que Randall rencontre en tant qu’enfant adopté, mais aussi en tant qu’enfant issu d’une minorité. Il s’agit d'une écriture très fouillée, quelque chose qui nous permet de comprendre les répercussions diverses que cela va avoir sur son propre cercle familial, ce qui n’avait sans doute jamais été analysé avec autant de précision. Tout simplement parce que Dan Fogelman et ses scénaristes ont la volonté de représenter un tel personnage avec réalisme et complexité, et pas simplement en fonction des schématismes que l’on rencontrait encore beaucoup dans les années 1990.»

Cette idée d’un scénario de mieux en mieux maîtrisé et réaliste, Anne Crémieux la défend elle aussi: «Il faut rappeler que les minorités sont intégrées aux séries depuis l’apparition de ce format, même si elles ont longtemps été limitées à quelques attributs stéréotypés. Les Noirs, par exemple, n’étaient rien d’autre que des personnes noires de peau: ils n’avaient pas d’amis, n’étaient pas victimes de discrimination et n’avaient pas de caractéristiques propres. Aussi, les problèmes venaient systématiquement d’eux, jamais des Blancs… Aujourd’hui, ils passent des rôles secondaires aux rôles principaux et gagnent en rondeur et profondeur. Surtout, ils peuvent revendiquer leur identité, parler des choses dont ils sont victimes et des liens qu’ils ont avec leur communauté.»

Prise de conscience

Si la représentation ne cesse d’évoluer et semble être de plus en plus fidèle à la réalité, c’est aussi parce qu’il y a eu une vraie prise de conscience de la part des producteurs et de l’industrie hollywoodienne dans son ensemble. À l’image du personnage d’Apu dans Les Simpson, dont la disparation de la série a un temps été évoquée ces dernières semaines, en raison de caractéristiques visiblement trop problématiques et stéréotypées pour la communauté indo-américaine.

C’est le cas, par exemple, de l'humoriste Hari Kondabolu, qui à travers le documentaire The Problem With Apu explique qu’il s’est d’abord montré enthousiaste à l'idée d'avoir enfin un personnage indien dans une série populaire, avant de déchanter quand il a compris qu’Apu était le seul à le représenter à la télévision –de manière caricaturale, qui plus est. Et il n’est visiblement pas le seul: dans le documentaire, Aziz Ansari, Aasif Mandvi ou encore Hasan Minhaj révèlent eux aussi le malaise qu’ils éprouvent à la vue de ce personnage, qu’ils aiment, trouvent drôle, mais qui a pu leur faire du tort dans la vie de tous les jours.

«Il y a un décalage historique dans l’affirmation des droits des Afro-américains, qui se sont massivement fait entendre très tôt, et ceux des autres populations issues de l'immigration, précise Anne-Marie Paquet-Deyris. Ce n’est donc pas très étonnant que désormais, et avec plus de fréquence, des Indiens puissent trouver problématique la représentation stigmatisante d’un tel personnage.»

Si Les Simpson sont actuellement au centre des polémiques, ils ne sont évidemment pas un cas isolé. Par le passé, le Cosby Show était lui aussi critiqué pour ne pas être représentatif de la réalité du pays où le scénario se déroule. De même aujourd’hui pour Greenleaf, série produite par Oprah Winfrey, qui se focalise sur la bourgeoisie afro-américaine –«ce qui a au moins le mérite de raconter une autre facette de cette communauté, celle que ne montre pas des séries comme The Wire», nuance d’emblée Anne-Marie Paquet-Deyris.

À l’entendre, il n’y aurait d’ailleurs rien d’étonnant à ce que ces changements de représentation interviennent aujourd’hui à travers le médium sériel: «Actuellement, c’est là où se trouvent l’inventivité et la créativité, parce que l’image de marque du médium sériel a évolué et parce que le temps long de la série permet de mieux connaître un acteur sur la durée. Le point de vue sur les séries s’est modifié et les modes de représentation des minorités se sont modifiés. C’était souterrain depuis quelques années, notamment grâce à Six Feet Under, qui a vraiment donné le la avec la mise en scène d’un couple homosexuel et multiracial au début des années 2000, mais ça prend une plus grande ampleur ces derniers temps, avec une nouvelle génération de scénaristes, producteurs et acteurs qui ne viennent pas seulement des écoles d’écriture de scénarios et qui sont eux-mêmes issus des minorités.»

Exemples à suivre

Actuellement diffusée sur HBO, Insecure constitue à ce titre un excellent exemple. Parce qu’elle est écrite par des scénaristes venant majoritairement de la communauté afro-américaine et parce que, même si elle est avant tout pensée du point de vue de l’expérience noire en Amérique, elle ne se déroule pas dans un ghetto et met en scène des trentenaires plutôt aisés financièrement.

Au point de voir en Issa Rae, la productrice et actrice principale d’Insecure, la voix d’une nouvelle génération, au même titre que Lena Dunham pouvait l’être à la fin des années 2000 avec Girls? Anne-Marie Paquet-Deyris préfère simplement dire qu’Issa Rae est «un bon exemple de cette génération toute neuve, capable d’intégrer toutes sortes de problématiques et de nuances dans des projets forts.»

En France, cette notion de représentation semble également être au centre des débats. Depuis quelques mois, de nombreuses voix regrettent en effet l’absence d’un couple homosexuel dans la série de M6 Scènes de ménages. Ce qui n’a pas manqué de faire réagir le producteur de la série, Alain Kappauf, lequel précisait au Figaro qu'il déteste qu'on lui «force la main», que ce n'est pas un sujet «tabou», qu’il ne sait pas ce que de tels personnages pourraient «apporter de plus dans notre mécanique de comédie» et qu'il craint de «se retrouver piégés dans les clichés». Si tel est le cas, on ne peut que saluer la volonté de ne pas aller vers un récit mal maîtrisé. Mais il est difficile, bien évidemment, de savoir s’il dit vrai ou s’il refuse d’aborder l’homosexualité pour des aspects purement cosmétiques.

Reste qu’il existe des raisons d’espérer, comme en témoignent deux exemples récents: d’une part, ce bonus de 15% accordé par le CNC aux productions dont les huit postes principaux (réalisation, direction de production, scénario, direction photo, etc.) respectent la parité femmes-hommes; d’autre part, la création en février 2018 par une douzaine de réalisatrices, productrices et distributrices du collectif 50-50 pour 2020, visant à mettre fin à la sous-représentation des femmes à l’écran. Car si Fanny Herrerro est à l’écriture de Dix pour cent, avec Camille Cottin dans le rôle principal, et Pascale Ferran à la réalisation de la quatrième saison du Bureau des légendes aux côtés d’Éric Rochant, la situation est loin d'être parfaite.

«Évidemment, les grosses productions ne vont peut-être pas dépendre de ce bonus de 15%, explique aux Inrocks la productrice Laurence Lascary, membre du collectif 50-50 pour 2020. Mais la majorité des producteurs vont essayer de faire ce qu’il faut pour l’obtenir [...]. Le fait d’inclure davantage de femmes repose en grande partie sur les directeurs de production, puisque ce sont eux qui constituent les équipes. Cette mesure va inciter à rompre les habitudes.» Qu’elle se rassure: à travers des séries comme Orange Is The New Black, This Is Us ou Insecure, l’Amérique est en train d’indiquer la marche à suivre.

Maxime Delcourt Journaliste et auteur

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