Égalités / Culture

Enfin une chanson qui revendique la jouissance des femmes sans recours aux hommes

Temps de lecture : 7 min

Ode à la masturbation féminine, le nouveau clip de Bagarre propose un parcours initiatique jusqu’à l’extase. Un discours qui a tardé à éclore dans la société, comme dans l’industrie musicale.

«Index à l‘envers, majeur en l’air…» | Sharon McCutcheon via Unsplash License by
«Index à l‘envers, majeur en l’air…» | Sharon McCutcheon via Unsplash License by

Se masturber est devenu une quête pour elle. Elle, c’est l’adolescente au cœur du nouveau clip du groupe français Bagarre, sorti le 16 octobre: «Diamant». Morceau phare de leur premier album Club 12345, il invite toutes les jeunes femmes à se laisser aller aux plaisirs solitaires. Sans complexe. Juste parce que c’est normal et qu’il n’y a pas à en avoir honte.

Si Bagarre n’est pas le premier à vouer une ode à l’onanisme féminin dans une de ses chansons, il participe, à sa manière, au mouvement d’autonomisation du plaisir des femmes quand il y a encore vingt-cinq ans, au cœur des productions musicales, une nana ne se touchait qu’en incluant un homme dans ses pensées ou son geste, pour l’exciter.

Vêtue d'un pyjama, l'adolescente cherche dans un coin de cette maison au décor vintage un endroit pour pouvoir, enfin, assouvir son désir de plaisir solitaire. Dans le clip réalisé par Marion Dupas, l’héroïne est à plusieurs reprises entravée dans son chemin vers la découverte de son corps et de la jouissance. À commencer par ses parents –très déconnectés de leur sensualité– qui lui demandent de venir à table alors qu’elle entamait tout juste une vidéo-tuto de la YouTubeuse Charlie Rano sur la masturbation.

«Diamant tu te déshabilles, Tu n’es plus une petite fille, Ouvre les yeux, aime-toi, Sans couverture, allonge-toi», lui suggère alors Emmaï Dee, l’interprète de la chanson. L’ado est déterminée, elle se laisse guider par cette voix qui, telle une initiatrice, une grande sœur, lui donne le chemin vers ce diamant qui n’appartient qu’à elle. «En bas des reins tu es libre, En équilibre touche tes seins, Laisse-toi vibrer, et détends-toi», lui assène la chanteuse comme dernier conseil, avant de reprendre son refrain très pop: «Index à l‘envers, majeur en l’air…».

Seule voix féminine du groupe, entourée de La Bête, Majnoun, Maître Clap et Mus, Emmaï Dee est à l’origine du morceau. Parce que dans ce groupe uni comme jamais –tout a commencé en «se bourrant la gueule» et en faisant la fête dans des clubs parisiens–, chacun ou chacune vient avec un thème qui lui tient à cœur, et le travaille, jusqu’à en faire un titre.

«C’était important pour moi de traiter un sujet qui s’adresse aux femmes, confie Emmaï Dee. Avant l’écriture de ce morceau, je prenais mon féminisme un peu à l’envers: j’affirmais qu’il n’y avait pas de sujets de femmes et de sujets d’hommes et que j’écrivais en tant que moi.» Elle, qui souligne avoir été élevée comme son frère, a très vite compris qu’elle avait les mêmes droits que les hommes, y compris dans l’accès à son plaisir. «J’ai désormais enlevé mes œillères, en me disant: “Si toi tu y arrives, tant mieux, mais autour de toi il y a un milliard de nanas qui n’y arrivent pas et qui ont besoin d’aide ou de figures qui peuvent les accompagner”», explique-t-elle. Voilà la démarche autour de ce morceau.

C’est non seulement en travaillant avec le groupe, mais aussi en sondant ses copines qu’elle s’est rendu compte du problème. «Il n’y a pas forcément une vision pour et une vision contre [la masturbation], il y a le silence, souffle-t-elle, et c’est contre ça qu’il faut se battre le plus.» Pour le groupe, là où il y a silence, il y a malaise. «En fait ce qui entrave l’héroïne, ce ne sont pas juste ses parents, c’est un discours social, c’est un regard porté sur soi, et c’est ça qu’on a voulu faire passer de façon pop mais métaphorique en même temps», décrit Majnoun qui, comme l’ensemble du groupe, a bien conscience à l’inverse, de la banalité des représentations de la masturbation masculine.

Dans les productions culturelles au sens large, à commencer par les films («c’est la première blague de Scary Movie», note-t-il avec un trait d’humour), mais aussi en musique, dans des registres aussi variés que Doc Gynéco avec «Vanessa», The Who avec «Pictures of Lily», ou Billy Idol avec «Dancing with Myself».

Une bataille divisée contre l’omniprésence des hommes

Ces titres sur la masturbation masculine sont exclusivement chantés par les hommes. Il fut une époque où ceux portant sur la masturbation des femmes aussi. Comme si avant les années 1990, la gent féminine n’osait pas prendre la parole sur un sujet qui la concerne. Son sujet. Il y a eu par exemple Serge Gainsbourg avec «Variations sur Marilou» en 1976. Dite plus que chantée, cette musique est un poème qu’il nous susurre à l’oreille: «Elle arrive au pubis et très cool au menthol, Elle se self contrôle son petit orifice, Enfin poussant le vice jusqu'au bord du calice, D'un doigt sex-symbol s'écartant la corolle». Alain Bashung s’est aussi aventuré dans les méandres des caresses en solo, en 1991, avec «Madame Rêve», tandis qu’outre-Atlantique on découvre une jeune femme qui se touche dans «Darling Nikki» de Prince, en 1984.

Or, dans ces chansons, il n’est pas juste question d’une femme qui se masturbe pour son plaisir. Il est question d’une femme qui se touche soit pendant qu’un homme la regarde, ce qui va l’exciter, soit en pensant à un homme, ou à un pénis. Par exemple, «Madame rêve d'atomiseurs, Et de cylindres si longs, Qu'ils sont les seuls, Qui la remplissent de bonheur» sont les premières paroles de la chanson de Bashung.

Cet automatisme masculin est loin d’être anodin pour Julia Palombe, artiste qui traite de la sexualité depuis plus de dix ans dans ses musiques et autrice de Au lit citoyens! Le manifeste contre la société de la mal-baise, publié en 2016. «La masturbation est présentée souvent comme un placebo, une pratique par défaut, déplore-t-elle, la fille rêve d’un partenaire mais bon, elle n’en a pas donc elle se branle.»

Pour la suite, il faut aller aux États-Unis. Exception faite du titre surprenant d’Ophélie Winter en 2002, «Tout le monde le fait», qui arrive à l’évidence trop tôt, et n’atteint personne: «J'avais une page blanche et j'étais en studio le lendemain donc… “Tout le monde le fait” c'était une blague. Personne n'a compris que ça parlait de la masturbation. J'étais morte de rire», déclare-t-elle dans une interview en 2014.

Côté US, les femmes prennent enfin le micro entre les années 1980 et 2000. D’abord de manière très épisodique, et surtout très métaphorique. Comme Cindy Lauper et son «She Bop» en 1983 où elle veut découvrir «une nouvelle sensation» et sa «zone dangereuse». Puis de façon plus osée, comme Britney Spears avec «Touch of my hand» en 2003. C’est peut-être elle qui déclenche cette scission, entre celles qui incluent les hommes dans leurs attouchements solitaires, et celles qui revendiquent pouvoir se passer d’eux pour accéder à leur plaisir. Les plus cash à l’époque étant les Pussycat Dolls en 2005, avec «I don’t need a man».

C’est alors une petite mais puissante vague de chanteuses et girls bands qui s’emparent du sujet à partir des années 2010. «Il y a une exploitation de la masturbation dans une logique qui allie à la fois provocation et revendication féministe», assure François Kraus, responsable du pôle Genre, sexualités et santé sexuelle de l’Ifop. Les paroles sont plus chocs, les clips plus directs. Et pourtant, pour beaucoup, le chemin pour se libérer de l’emprise d’un mâle est encore très long.

Une pratique acceptée en solo, pas en duo

La subversive Lady Gaga chante dans «Sexxx Dreams» en 2013: «Quand je suis allongée dans mon lit, je me touche en pensant à toi». Miley Cyrus se branle dans son clip «Adore You» la même année, en pensant à celui qu’elle aime. François Kraus analyse ces représentations: «À cette époque, la masturbation était plus acceptable dans deux cas: une découverte de soi pour apprendre à se connaître et ensuite être plus épanouie dans le cadre du coït, d’une sexualité hétérosexuelle avec pénétration, ou lors d’un début de relation, pour exciter l’homme».

Il y a aussi celles qui se sont jetées dans la brèche ouverte par Britney Spears. Avec une vision «du plaisir féminin totalement déconnecté de la relation avec un homme», selon François Kraus. C’est le cas de Beyoncé et Nicki Minaj avec «Feeling Myself» (2014) ou de Hailee Steinfeld avec «Love Myself» (2015). Ou encore de Charli XCX qui fracasse l’idée de la nécessité d’un homme dans «Body of my own» (2014) où elle chante: «J'ai pas besoin de toi, mon toucher est meilleur».

Toutes ces femmes gardent un point commun: une hypersexualisation des représentations. Se toucher est à la fois sensuel et sexy, souvent excitant pour celui qui écoute. En France en revanche, la poésie est décidément préférée pour ce qui est des plaisirs solitaires féminins. La preuve avec Juliette Armanet, sa voix mélancolique, et son titre «L’Amour en solitaire» (2018), où dans sa traversée du désert amoureux, certains y lisent entre les lignes une femme qui se touche en pensant à son amour perdu. Le «Diamant» de Bagarre, avec ses traits d’humour et son esprit d’initiation, a opté lui pour un univers populaire, afin de s’adresser à monsieur et madame Tout-le-monde.

Pour Julia Palombe, si la parole commence à se libérer, il est possible d’aller encore plus loin. «En réalité, ce n’est pas seulement la masturbation mais tout le plaisir féminin qui est encore tabou, selon l’artiste, pas quand il est pris sur un aspect triste et dépressif, mais quand il est assouvi.» Elle voudrait qu’on parle de la masturbation en couple, et pas seulement comme un plaisir solo. Pink s’est autorisée à la faire en 2006. Mais pas sous le pan de l’extase. Dans «Fingers», elle chante l’histoire d’une femme, insatisfaite au lit, qui essaie de se toucher pendant que son compagnon dort à côté.

Plus rien depuis, d’un côté ou de l’autre de l’océan. Et si cette non-représentation de la branlette en couple en disait long sur l’acceptation des pratiques aujourd’hui? Les femmes seules qui se masturbent, ça passe encore. Mais se tripoter quand on est en couple = insatisfaction.

Clémentine Billé

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