Société / Culture

Pour expliquer la guerre aux enfants, le point du vue du poilu

Temps de lecture : 6 min

Pour en parler aux enfants, éditeurs et programmes scolaires ont choisi de centrer le propos sur les poilus et leur vie au front. Des soldats qui sont aussi nos aïeux et un moment particulier dans la transmission.

Tombe du soldat inconnu, Paris. | Jacques Demarthon / AFP
Tombe du soldat inconnu, Paris. | Jacques Demarthon / AFP

Pour apprendre à fumer sans crapoter au collège, on s'entraînait à avaler la fumée dans une grande aspiration en disait «Han! ma grand-mère est morte». J’avais toujours un peu mauvaise conscience, et même si ce n’est pas à cause de ma grand-mère, je n'ai finalement pas tellement fumé. Et puis cet été, mamie Fernande est morte. Elle avait 96 ans, ma grand-mère. Elle avait eu une longue vie et j'avais pu en profiter de longues années. Ce 11 novembre, elle aurait eu 97 ans.

L’année dernière, l’été 2017, elle a ressorti le carnet de guerre de son père. Pourquoi en 2017? Venait-elle de le retrouver? L’avait-elle toujours gardé? Et pourquoi a-t-elle décidé de le montrer à mon fils alors que moi, je ne l’avais jamais vu? Je ne le saurai jamais. Mon fils avait alors 8 ans et ça l’a beaucoup intéressé. C’est lui qui m’a appelée: «Viens voir maman, mais viens! Mamie me montre le carnet de son père». Ils ont parlé longtemps. Elle lui avait laissé manipuler le carnet. C’est un joli objet relié de format 10/18 environ. L’écriture est très datée et très belle, le récit plutôt factuel, assez répétitif, le soldat écrit beaucoup.

Carnet de campagne de Paul Déguillen. | Photos Louise Tourret

Paul y consigne ce qui fait ses journées: les déplacements, les pauses, l’achat d’un cache-nez, les lettres qu’il envoie à son épouse, Louise, et qui doivent être quelque part... mais où?

Les carnets, eux, sont revenus au fil des permissions. D’après ma mère, il y en a eu plusieurs mais je n’en ai vu qu’un. Il ressurgissait pour moi, là, cent ans après avoir été écrit, un objet historique, un objet familial, une archive, un souvenir, tout ça en même temps.

Et c’est ce qu'ont remarqué les historiens. Alexandre Lafon, conseiller historique et conseiller pédagogique de la Mission du centenaire de la guerre 14-18 le formule bien: un centenaire c’est un moment où la mémoire rejoint l’histoire. C’est aussi l’occasion de faire de la pédagogie sur une période et de réfléchir à la manière de faire des commémorations un moment d’apprentissage et de transmission intéressant et intelligent.

Se souvenir de nos aïeux

C'est ainsi qu'on s’est mis à se souvenir de nos aïeux et des carnets des poilus. «En ces temps de commémoration, une pensée pour mon arrière grand-père Albert Pinon, dont nous avons tous les carnets et les lettres du front, où il est mort en 1916, lors de la bataille d'Estrée. Nous avons pu les lire assez tard, car son épouse et mes grands-parents en avaient un peu honte: ils disaient qu'il écrivait “comme une femme”. Ce paysan étrange qui aimait écrire n'était pas à l'image des autres hommes du village. Il jouait aussi du violon, on a son carnet de chansons», écrit par exemple sur Facebook une enseignante, Françoise Cahen.

Ce rapport aux aïeux, c’est aussi la façon dont l'hebdomadaire Paris Match s'est saisit du sujet. La journaliste Valérie Trierweiler a choisir de parler «des hommes qui nous ont élevés», laissant «dans l’histoire familiale une présence transmise de génération en génération». Des hommes d'une époque qui paraît à la fois extrêmement lointaine, et qui sont pourtant des membres de notre famille. Même si l’hebdomadaire peut sembler aller un peu vite en décrétant que nous sommes «Tous enfants de poilus», Paris Match s’inscrit dans la note générale donnée aux commémorations du centenaire, qui passe par la personnalisation et le lien entre nos générations et celles des soldats qui se sont battus pour la France il y a un siècle.

Des destins individuels pour comprendre la guerre

En travaillant sur la question pour mon émission de France Culture, Être et savoir, j’ai constaté que les ouvrages aujourd’hui proposés au jeune public mettent à l’honneur les destins des poilus –collectivement ou individuellement–, et retracent le quotidien de simples soldats pendant les longues années de la guerre. Cette vision, «au ras du sol» pour reprendre une expression d’Alexandre Lafon, permet aux enfants de mieux saisir la réalité des combats. Cette manière de montrer la guerre est aussi le choix de l'Éducation nationale pour traiter de 14-18 en classe de première. Il ne s’agit pas de faire l’économie des causes et des conséquences de la guerre, mais d’en comprendre les enjeux pour les populations. C’est sans le dire, de l’histoire sociale et culturelle.

Parmi tous les ouvrages que j’ai lus et mis entre les mains de mes enfants, un des plus intéressants a été conseillé par la professeure de mon fils: le Journal d’un poilu de Sandrine Mirza, sorti en 2014. Un livre qui explique à la fois ce qu’est un carnet de guerre, présente des lettres de poilus et donne des explications sur la guerre et la vie pendant celle-ci.

L'ouvrage, qui est vraiment un bel objet, reproduit de nombreuses cartes postales et des lettres dont Sandrine Mirza m’explique qu’elles sont partiellement reformulées sur la bases de vrais courriers. Souvent très longs, ils évoquent l’attente, les combats, «la boucherie».

L’autrice m’a raconté ce qui l’avait poussée à faire de ses archives familiales un livre pour le jeune public: «L’idée du carnet de guerre vient des sources de ma famille. Les lettres sont celles échangées par André et Antoinette, mes arrières-grands-parents. Ma grand-mère me disait tout le temps: “Tu sais pépé, il a laissé son journal”. Vers 2012 je suis allée voir ma grand mère – j’étais déjà historienne et j’écrivais déjà pour Gallimard. Je m’attendais à quelques lettres, j’ai eu une valise qui contenait 410 lettres, 230 cartes postales, un dossier médical, des livres d’époques et des articles de journaux. Une matière exceptionnelle avec les courriers d’André et d’Antoinette très amoureux à l’époque, dès 1917, l’année de leur rencontre. Ils s’écrivaient tous les trois jours.»

Conçu pour les enfants, le livre permet de s’imaginer la vie et l’état d’esprit du poilu André, parti à la guerre, mais aussi celle d’Antoinette, âgée de seulement 16 ans quand elle rencontre son futur mari. Une vraie ado qui veut danser et s’amuser, qui aime la mandoline mais qui est contrainte de travailler dans une usine de munition et, plus tard, de cultiver le jardin pour se nourrir quand tout manque.

André et Antoinette se parlent beaucoup d'amour, s’envoient des fleurs. Elle invente des jeux pour le distraire dans les tranchés, comme cette lettre écrite en miroir dont on trouve un facsimilé. Succès garanti auprès des enfants. On y trouve aussi des reproductions de cartes à jouer, de cartes postales, d’un jeu de l’oie… et le texte de la chanson de Craonne, témoignage de l’expérience combattante de la Grande guerre. Plein d’anecdotes, l'ouvrage prend soin de recontextualiser sur le plan historique avec des cartes et une chronologie des batailles.

Rendre l'histoire à ceux qui ont combattu

Partir de ces récits individuel est un moyen de rendre l’histoire à ceux qui ont combattu et sont tombés pour la France, ceux qui, nombreux, n’ont pas vraiment parlé à leurs enfants et petits-enfants à leur retour du front. Les anciens combattants revenaient peu sur les horreurs qu’ils avaient vues et subies comme le raconte Sandrine Mirza: «André ne parlait jamais de la guerre. Il était très traumatisé quand il est revenu. Il disait que ceux qui se battaient en héros était tous morts et il est devenu très antimilitariste».

On sait l’échec de ce désir de paix dans la suite du XXe siècle mais l’évocation des soldats, de leur vie et de leurs sentiments, les traces qu’ils nous laissent et la mémoire orale qui se transmet dans les familles nous rappellent à chaque commémoration l’horreur de la guerre et la valeur de la paix. Car le 11-Novembre n'est pas un jour de victoire, mais un jour de paix retrouvée –la paix, fragile, qui se signe entre les chefs du monde et, surtout, le signal de la fin de la guerre, marquant le retour à une vie presque normale.

Pour ma mamie, ce n’était pas rien d’être née un 11 novembre, en 1921. Le jour de l’armistice était très fêté du temps de son enfance et il restait un magnifique symbole pour sa famille, qui avait attendu longtemps la naissance de ce bébé: ses tantes ne se sont jamais mariées et à cause de 14-18, ma grand-mère fut l’enfant unique et chérie d’un couple réuni, survivant à la guerre si meurtrière, entourée de celles qui n’avaient pas eu la chance de sa mère.

Voilà ce qu’elle racontait à mon fils, dernière personne de la famille à avoir entendu la fille d'un soldat de 14-18 lui raconter une guerre qui s'efface avec elle. Cent après, un peu de mémoire familiale s'envole et notre histoire devient «juste» de l'histoire.

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