Culture

«Crazy Rich Asians»: à la fin, c’est toujours Hollywood qui gagne

Temps de lecture : 3 min

La comédie sentimentale au casting entièrement asiatique a fait un triomphe aux États-Unis.

Un conte de fée où les millions de dollars tiennent lieu de baguette magique. | Warner Bros. Entertainment Inc. and Kimmel Distribution
Un conte de fée où les millions de dollars tiennent lieu de baguette magique. | Warner Bros. Entertainment Inc. and Kimmel Distribution

De cette variation sur le schéma de Cendrillon à Singapour, on ne se serait sans doute guère soucié, n’eut été le triomphe commercial obtenu aux États-Unis, très au-delà de la communauté asiatique qui était sa première cible.

Le film de Jon Chu raconte les tribulations de la Sino-Américaine (plus exactement de l’Américaine née de parents chinois) Rachel Chu accompagnant son Nick de fiancé chinois de Singapour, dont elle ignore qu’il est l’héritier de la plus riche famille de la ville-État.

Le scénario déploie des stratégies classiques, mais qui produisent des effets inattendus.

Crazy Rich Asians associe dépliant touristique coloré et dynamique sur les charmes de Singapour et notations ironiques sur les excès d’une bourgeoisie pourrie de fric à ne savoir qu’en faire et accro à toutes les nano-modes promues par internet.

Il ne manque pas de marteler le bon vieux message des vertus supérieures de liberté incarnées par les États-Unis, face aux sociétés malgré tout archaïques des autres continents.

Sauce américaine

La singularité est qu’ici, tous les personnages sont asiatiques –au moins ont des traits asiatiques. Il apparaît vite que CRA apparait à bien des égards la version orientale d’un précédent carton du box-office, Black Panther.

Les Asiatiques ont remplacé les Noirs, la romance Cinderella a remplacé le roman de formation copié sur Le Roi lion, et l’argent a remplacé les effets spéciaux et le vibranium.

Mais le principe demeure le même, y compris dans le caractère englobant du communautarisme (dans son sens américain) –de même que le film de Ryan Coogler prenait soin d’associer des signes venus des différentes parties de l’Afrique, la famille du prince charmant a des membres en Chine continentale, à Taïwan et à Hong Kong (le titre englobe toute l’Asie, mais c'est peut-être aller un peu vite en besogne).

Dans les deux cas, il faudra un ajout typiquement états-unien pour dénouer l’intrigue et faire triompher le Bien –en l’occurrence résumé à l’accomplissement de l’idylle entre Rachel et Nick.

La Cendrillon américaine face aux pouvoirs traditionnels asiatiques, souriants mais rigides. | Warner Bros. Entertainment Inc. and Kimmel Distribution

Selon l’approche actuelle, il est important que lesdites minorités visibles occupent davantage de place sur les écrans et dans les imaginaires. On peut aussi trouver que ces mondes fantasmatiques (les hyper-riches de Singapour après le royaume de Wakanda) servent surtout à l’assujettissement à un système de valeurs unique.

Le pays qui fait un triomphe à Crazy Rich Asians ne ressemble pas à l’idée simpliste qu’on se fait de l’Amérique de Trump. C’est pourtant bien le même, Trumpland, qui ne se résume pas à des rednecks abrutis d’évangélisme, de Budweiser et d’armes à feu.

Négation de la complexité

Cette Amérique qui associe primauté de l’appartenance communautaire, valeurs familiales, culte de l’argent, sentimentalisme simpliste et exotisme folklorique n’est ni d’une seule couche sociale, ni d’une seule opinion politique.

Warner Bros. Entertainment Inc. and Kimmel Distribution

Et ce cinéma de distraction soi-disant moins infantile que les histoires de super-héros à méga effets spéciaux en reconduit le système fermé –exactement comme l’autre triomphe du box-office actuel, le biopic de Freddie Mercury Bohemian Rhapsody, qui n’est pas seulement une évocation plate et convenue du parcours du leader de Queen, mais un film homophobe et réactionnaire.

Avec le triomphe de l’héroïne stigmatisée par sa belle-famille du «syndrome de la banane» (jaune à l’extérieure, blanche à l’intérieur), il s’agit de la négation de la complexité des enjeux d’identités et d’appartenance, il s’agit d’assignation à des modèles, à rebours de toute approche ouverte et vivante, comme celle de Kwame Anthony Appiah par exemple.

Il se trouve que le métissage dynamique, problématisé, associant Occidentaux et Chinois a une histoire, essentiellement construite autour des arts martiaux. Elle a même un héros historique, Bruce Lee, seule véritable star mondiale non-occidentale de l’histoire du cinéma.

Le recouvrement de ce récit par le storytelling fasciné par l’argent d’un conte de fées banalisant les différences est une très contemporaine et pas très réjouissante réponse à cette histoire autrement compliquée et passionnante dont Charles Tesson a proposé naguère un survol éclairant.

Crazy Rich Asians

de Jon M. Chu, avec Constance Wu, Henry Golding, Michelle Yeoh

Séances

Durée: 2h

Sortie: 7 novembre 2018

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