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Make España Great Again

Temps de lecture : 6 min

Entre relents franquistes, rhétorique tapageuse à la Trump ou discours anti-immigration, le petit parti espagnol Vox pourrait obtenir plusieurs sièges au Parlement européen en mai prochain.

Un homme porte un tee-shirt représentant le roi Felipe VI, le dictateur Francisco Franco et l'ancien monarque Juan Carlos I lors d'une manifestation organisée par Vox à Barcelone, le 6 septembre 2017. | Pau Barrena / AFP
Un homme porte un tee-shirt représentant le roi Felipe VI, le dictateur Francisco Franco et l'ancien monarque Juan Carlos I lors d'une manifestation organisée par Vox à Barcelone, le 6 septembre 2017. | Pau Barrena / AFP

Les médias l’attendaient presque. À vrai dire, le pays était devenu une exception, un cas à part, dans une Europe secouée par des spasmes nationalistes et xénophobes. «L’Espagne, ce pays où l’extrême droite n’existe pas», titrait même Le Monde il y a un peu plus d’un an.

Depuis, la donne semble avoir changé. Symboliquement, tout du moins. Le 7 octobre dernier, dans le palais de Vistalegre à Madrid, le parti Vox, créé en 2013 et clairement positionné à l’extrême droite, a rassemblé plus de 10.000 personnes lors d’un meeting et marqué les esprits –une démonstration de force que personne n’aura manqué de relever.

Retour de l’extrême droite

L’Espagne se redécouvre-t-elle une extrême droite? Pas vraiment, si l’on considère que Franco, qui a dirigé le pays entre 1939 et 1975 au prix du sang, est mort de sa belle mort et que ses affidés, à la faveur d’une transition démocratique placée sous le signe du pardon et de la concorde, ont aussitôt été réinjectés dans le système politique, par le truchement de l’Alliance populaire (AP) puis du Parti populaire (PP), principale force de droite, encore récemment au pouvoir.

«En un sens, Vox n’est pas une nouveauté, car il y a toujours eu une aile très droitière au sein du Parti populaire. En revanche, l’existence d’un parti en tant que tel, à droite du PP et en passe d’être représenté au Congrès et au Parlement européen, ça, c’est inédit», souligne Xavier Casals, politologue à l’Université Ramon Llull de Barcelone. Jusqu’alors, seuls quelques groupuscules se disputaient la droite du Parti Populaire et, pour certains, la nostalgie du franquisme.

«Il y a désormais une droite à trois têtes dans le pays, souligne Marie Franco, professeure à la Sorbonne Nouvelle, spécialiste de l'Espagne contemporaine: le PP, le parti du bipartisme avec le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), Ciudadanos, libéral, pro-entreprise, plutôt centriste, qui a lui émergé dans les années 2000, et puis Vox, à l’extrême droite.»

Comme dans bon nombre de pays, Vox se nourrit de la crise de la droite traditionnelle, qu’il juge trop laxiste et corrompue. «Vox a un programme beaucoup plus dur que le PP. Ça n’a rien à voir, pointe Sophie Baby, maîtresse de conférences en histoire contemporaine et spécialiste de l’Espagne. C’est un programme extrêmement nationaliste, qui veut carrément la suppression des communautés autonomes. Vox a clairement tiré profit de la crise catalane.»

À la faveur de cette crise, qui n’est toujours pas réglée, Vox réactive certains fondamentaux du franquisme. «Dans l’exaltation de la patrie et le refus de toute forme de régionalisme –qui va très loin, jusque dans les programmes éducatifs, la question linguistique, l’idée de revenir en arrière–, le programme de Vox est néo-franquiste. Il ne faut pas oublier non plus que José Ortega, l’un des fondateurs du parti, est une victime de l’ETA, qui a été séquestrée pendant des mois. Ce n’est pas anodin», poursuit la chercheuse.

Présentation officielle du parti Vox, le 20 février 2014 à Barcelone | Lluis Gene / AFP

«Un peu comme le FN il y a vingt ans»

Que trouve-t-on justement dans le programme de Vox et ses «100 mesures urgentes pour l'Espagne»? En premier lieu, cette emphase sur l’unité du pays et sa souveraineté, cette volonté de rompre avec le régionalisme et de restaurer l’ordre.

Vox fait un appel du pied aux nostalgiques de Franco en entendant abroger la loi sur la mémoire historique, portée par le gouvernement socialiste de José Luis Zapatero en 2007 et qui a permis la reconnaissance des victimes de la dictature franquiste.

Dans la même veine nostalgique et passéiste, le parti d’extrême droite compte créer un ministère de la Famille (nombreuse, si possible), s’oppose à l’avortement et défend les «traditions espagnoles». Il pourfend également sévèrement l’égalité femmes-hommes, dans un pays marqué par de grandes manifestations contre les violences sexistes. «C’est un parti très agressif, dans l’exaltation du drapeau, de la nation et de valeurs traditionnelles», souligne Sophie Baby.

Mais Vox ne rejoue pas simplement les airs du caudillo et avance aussi sur des thèmes plus largement partagés par les autres formations d’extrême droite en Europe. Ainsi de son obsession pour l’immigration et l’islam –des sujets qui n’occupaient jusqu’alors qu’une place marginale dans le débat public en Espagne, mais qui progressent peu à peu.

En dépit de son assise électorale encore faible, estimée entre 1% et 5%, le parti dicte surtout son agenda et oblige ses rivaux à se positionner. Lorsque José Ortega s’est rendu en visite à Ceuta et Melilla, lieu de passage des migrantes et migrants, les leaders des autres partis lui ont emboîté le pas et une discussion sur la sécurité et l’immigration s’est aussitôt nouée. Peu à peu, Vox a également invité Ciudadanos, à l'origine plutôt centriste, à se droitiser.

«Vox est un parti populiste, autoritaire et xénophobe, qui ressemble aux autres partis d’extrême droite en Europe. Il a d’ailleurs participé à plusieurs réunions internationales de l’extrême droite, en janvier 2017 par exemple, aux côtés notamment du FN et de l’AfD [Alternative pour l'Allemagne]. Il fait partie de cette famille. Vox, c’est un peu comme le FN il y a vingt ans», tient à souligner Pablo Simons, professeur de sciences politiques à l’Université Carlos III de Madrid.

Marie Franco confirme cette analyse: «Vox veut reproduire ce qu’a fait la Lega en Italie ou le FN en France.» Signe qui ne trompe pas, le parti espagnol a repris l'un des leitmotivs du Front national, celui de la préférence nationale: «Los españoles primero». Seule différence notable, son approche économique, qui se veut néo-libérale et ne défend pas de mesures protectionnistes.

Inspiration trumpienne

Plus surprenant, Vox prend des accents à la Donald Trump. Aussi emprunte-t-il le «Make America Great Again» pour en donner sa version, «España, grande otra vez». Sa solution face à la question migratoire? Construire un mur à la frontière sud du pays, à l’image de celui promis par le président américain à la frontière mexicaine.

Plus patent encore, Vox s’est attaché les services de Steve Bannon qui, après avoir dirigé la campagne de Trump, être passé par la Maison-Blanche et en avoir été éconduit, a jeté son dévolu sur l’Europe et créé une structure, The Movement, pour soutenir les mouvements d’extrême droite sur le vieux continent.

«C’est un parti très opportuniste. Il pioche dans le discours de Trump tout autant qu’il exploite la question migratoire ou catalane.»

Marie Franco, professeure à la Sorbonne Nouvelle, spécialiste de l'Espagne contemporaine

Dans la droite ligne de la stratégie esquissée par Bannon aux États-Unis, Vox mène une féroce bataille de l’information et s’appuie sur largement sur les réseaux sociaux pour distiller «sa» vérité. «Il existe une galaxie autour de Vox, explique Marie Franco. Il y a le parti, mais pas seulement. Depuis 2009, le syndicat d’extrême droite Manos Limpias [«Mains propres»] multiplie par exemple les dépôts de plaintes et les recours en justice, que ce soit contre les nationalistes catalans, le mariage homosexuel, l’avortement… Cela passe également par une utilisation extensive des réseaux sociaux et des médias. Je pense au groupe audiovisuel Intermedia, à Libertad Digital, à 13 TV et aux radios liées à l’Église. Ces médias sont très visibles et font le buzz; ils donnent leurs versions des faits. S’ajoute enfin la présence d’intellectuels d’extrême droite à la Zemmour, comme Jiménez Losantos ou Fernando Sánchez Dragó, présent au grand meeting de Vox à Madrid. Tous ont pignon sur rue et pèsent sur les débats.»

Le leader de Vox, Santiago Abascal, 42 ans, se targue lui d’être un homme neuf et d’incarner le changement, même s’il a fait ses classes au Parti Populaire.

Vox se présente finalement comme une sorte de synthèse populiste éminemment contemporaine. «C’est un parti très opportuniste, conclut Marie Franco. Il fait feu de tout bois. Il pioche dans le discours de Trump tout autant qu’il exploite la question migratoire ou catalane.»

Pour l’heure, ses adversaires tentent de l’ignorer, mais jusqu’à quand? Xavier Casals appelle en tout cas à la prudence. «À huit mois des élections municipales et européennes, rien n’est écrit, tout peut encore changer très vite, souligne-t-il, notamment si la situation évolue en Catalogne. Vox peut aussi bien crever le plafond que disparaître comme il est venu.» Reste qu’un climat politique particulier semble s’être installé en Espagne, et qu’il ressemble malheureusement beaucoup à celui de ses voisins européens.

Fabien Benoit Journaliste et réalisateur de documentaire

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