«Le cinéma reste le meilleur moyen d’éveiller les consciences»
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«Le cinéma reste le meilleur moyen d’éveiller les consciences»

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Fernando Solanas est l'invité d'honneur du dixième festival Un état du monde du Forum des images (16-25 novembre). Rencontre avec le célèbre cinéaste argentin.

C’est une figure historique qu’honore le dixième festival Un état du monde du Forum des images (16-25 novembre) en la personne de son invité d’honneur, Fernando Solanas. Son Heure des brasiers (1966-68) reste le modèle absolu d’un cinéma engagé, capable d’éveiller les consciences et de changer la donne politique.

Le grand Argentin est à Paris pour accompagner la programmation du Forum : il donnera une master class le 17 novembre à 18h, avant de présenter à 20h Le Voyage (1990), un road movie qui traverse la Patagonie. A ne pas manquer également le 18 novembre L’Heure des brasiers à 14h30, et en avant-première son documentaire Viaje a los Pueblos Fumigados à 17h30. Rencontre avec un géant du cinéma.

Comment est née votre conscience politique?

Toute ma jeunesse s’est déroulée dans une Argentine sous l’emprise de la dictature militaire et des coups d’état. Ma vocation première n’était pas le cinéma, mais la composition musicale. C’est ce que j’ai commencé par étudier. Mais il faut se rendre compte du climat de l’époque. D’abord le péronisme, bien sûr.

Puis, en 1958 arrive Arturo Frondizi. Trois ans après, le président Frondizi réautorise le parti péroniste dans certaines provinces. Aussitôt se produit un coup d’état militaire pour empêcher ça: Frondizi tombe. En 1963, arrive l’élection du président Illia, un radical, et trois ans après, en 1966, un nouveau coup d’état, parce que les militaires considéraient que le gouvernement d’Illia était inefficace.

Ce sont des années de lutte incroyable, une étape essentielle dans l’histoire de mon pays. On a assisté plusieurs fois à une mobilisation extraordinaire, l’occupation simultanée de toutes les usines de l’Argentine par exemple. Et bien sûr, la répression était très forte. Dans cet univers, avec la censure des médias, une société répressive, et l’arrière-fond d’insurrection populaire, j’en suis venu à délaisser la musique. Je voulais m’engager.

Et le cinéma vous est apparu comme le moyen de cet engagement?

Buenos Aires était une ville très cinéphile, avec beaucoup de ciné-clubs, de salles d’art et d’essai. J’adorais les classiques, notamment le cinéma muet, j’étais naturellement porté vers le cinéma. Mais il n’y avait pas d’école pour devenir réalisateur. Je suis donc entré à l’Ecole nationale de théâtre où j’ai passé trois ans. On étudiait l’histoire de l’art, du théâtre, l’improvisation, la dramaturgie, la scénographie, l’interprétation… ça m’a beaucoup marqué.

J’ai fait deux courts-métrages qui m’ont donné la certitude que je pouvais faire du cinéma. Le premier s’appelait Continuer à avancer. C’était la rencontre d’un couple d’adolescents, un court-métrage de 20 minutes. A partir de là, pour gagner ma vie, j’ai fait des publicités. Non sans ironie, car bien sûr le fond de ce que je souhaitais faire, c’était l’inverse : un film de protestation.

Vous vous êtes alors lancé clandestinement dans la réalisation de L’Heure des brasiers

J’avais une petite maison de production pour faire mes publicités, ça m’a servi de couverture. Je prétendais faire un documentaire sur l’Argentine à destination des Européens, mais personne ne savait de quoi il s’agissait vraiment. Sauf mes proches qui me disaient: «pourquoi fais-tu un film qu’aucune salle de cinéma ne diffusera?» La réponse, c’était que le public attendait un film comme ça. Un instrument de protestation, une contribution à la lutte contre la dictature.

Mais, au moment de mixer le film, je me suis rendu compte qu’il fallait partir. C’était trop dangereux de le finir en Argentine. L’époque était à une extraordinaire solidarité de la gauche internationale. Les frères Taviani et Valentino Orsini m’ont proposé leur aide. Grâce à eux, j’ai terminé le film à Rome. On était en 1968. Il y avait un petit restaurant où se retrouvaient pour déjeuner Marco Ferreri, Marco Bellocchio, Bernardo Bertolucci, Gillo Pontecorvo. En deux mois, je les ai tous rencontrés.

La nouvelle qu’un film argentin dénonçait la dictature et qu’il était dédié à Che Guevara s’est peu à peu répandue, créant une attente énorme et beaucoup de pression politique. Les réalisateurs italiens ont rédigé une déclaration adressée au gouvernement argentin exigeant qu’on garantisse ma sécurité. Tout le monde l’a signée : Fellini, Antonioni… En tout, quarante réalisateurs italiens. Que dire ? c’était extraordinaire.

Comment s’est passé votre retour en Argentine?

Je suis allé directement de l’aéroport à l’Institut de Cinématographie déposer la copie. Je savais que je mettais ma liberté en danger, que je pouvais aller en prison. Attention, ce n’était pas la dictature génocidaire qui est arrivée dix ans après. Il y avait alors 1500 prisonniers politiques, dont beaucoup de mes amis. S’il le fallait, j’étais prêt. Finalement, ils m’ont laissé tranquille pour éviter un scandale international.

L’Heure des brasiers est un essai cinématographique, un film en trois parties: d’abord la dénonciation, puis une réflexion sur les luttes récentes du peuple argentin et enfin une exploration des alternatives pour changer la situation. Le film est découpé en chapitres, avec des légendes, des citations d’auteurs et aussi de films.

Les salles officielles ne l’ont pas distribué, mais il a stimulé le développement d’un circuit de distribution cinématographique alternatif. Dans les labos, des travailleurs solidaires faisaient des copies clandestines. Au bout du compte, le film a eu 300 000 spectateurs en Argentine, grâce à des projections sauvages. Il a aussi été vu partout ailleurs: en Amérique du Sud, aux Etats-Unis, et même en Europe.

Jean-Luc Godard m’a interviewé en 1969 pour la sortie du film. Il m’a dit: «nous sommes contre les festivals, les chaînes de télévision… ce sont des armes du système; mais vous, vous dites le contraire.» Je lui ai répondu: «c’est tellement important qu’un film comme ça soit vu dans notre pays que je ne peux pas être contre les moyens de diffusion!» On ne voyait pas les choses de la même façon.

Votre vie a basculé à nouveau avec la dictature de 1976…

J’étais considéré par l’armée comme un terroriste idéologique, et menacé de mort, il fallait que je quitte le pays. Je suis arrivé au Venezuela sans visa. Ils ne m’ont pas laissé entrer dans le pays, j’ai donc passé deux jours entiers à l’aéroport sans savoir ce qui m’attendait. Enfin, mon frère m’a envoyé un billet et j’ai pu partir pour l’Espagne.

J’ai passé l’année à Madrid à attendre ma femme et mes enfants. Quand ils ont pu me rejoindre, la question demeurait: où aller? Je pensais à l’Italie mais c’était un moment trop compliqué là-bas, sur le plan politique. Je ne parlais pas français, mais l’impact de L’Heure des brasiers avait été très fort ici. Des amis comme Bertrand Tavernier m’ont incité à venir. J’en suis heureux, cela a été une expérience marquante.

En 1983, je suis revenu en Argentine. Quel moment extraordinaire! Le pays sortait de la nuit de la dictature et s’éveillait à la démocratie. Je le raconte dans mon film Le Sud (1988), le récit du retour d’un exilé sur une musique d’Astor Piazzolla qui dit toute la mélancolie, la tristesse de cette expérience, comme Tangos, l’exil de Gardel (1985), son film jumeau. Ce sont deux films sur l’identité culturelle, nationale, tous deux ont eu plusieurs millions de spectateurs en Argentine.

Vous êtes désormais sénateur mais poursuivez votre œuvre de documentariste…

Je présente au Forum des images mon nouveau film, Viaje a los Pueblos Fumigados, tourné pendant les mois de vacances des sénateurs. La fumigation c’est très commun en Argentine car c’est un pays de nature agricole. Les OGM ne marchent qu’avec une batterie de pesticides, autant de produits toxiques qui provoquent des maladies très graves et la mort. C’est une tragédie mondiale.

Une enquête de l’Office de recherche scientifique argentin avait prouvé il y a déjà dix ans l’effet désastreux du glyphosate sur les embryons. Mais la fumigation des glyphosates et d’autres produits chimiques qui sont de véritables poisons a continué. Les malformations se multiplient, les cancers, le diabète…

Moi-même j’ai découvert que des problèmes de santé que j’avais sont liés à des taux trop élevés de pesticides dans le sang. Je cherche à lutter de deux façons : par les films et par l’action politique. Mais la tâche est écrasante, et faire bouger les politiques est difficile. Le cinéma reste le meilleur moyen d’éveiller les consciences. Ça, j’y crois comme au premier jour.

Propos recueillis par Lisa Fremont

Crédit photo: Cinesur

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