Sports

Un peu d'histoire pour relativiser la rivalité entre le Real Madrid et le FC Barcelone

Temps de lecture : 8 min

Dans «Le footballeur allergique à la neige», en librairie le 8 novembre, le journaliste Ali Farhat revient sur le destin étonnant de Juan et Carlos Padrós, qui ont contribué à la création du Real Madrid, ennemi juré du FC Barcelone.

Des supporters madrilènes brandissent des drapeaux espagnols lors d'un match entre le Real Madrid et le FC Barcelone, le 23 décembre 2017 au stade Santiago Bernabéu. | Curto de la Torre / AFP
Des supporters madrilènes brandissent des drapeaux espagnols lors d'un match entre le Real Madrid et le FC Barcelone, le 23 décembre 2017 au stade Santiago Bernabéu. | Curto de la Torre / AFP

«Le moment où le sentiment indépendantiste catalan a vraiment commencé à grandir, c’était en 2010, 2011, 2012, l’époque à laquelle José Mourinho était le coach du Real Madrid. Il s’est servi de cet antagonisme, qu’il attisait comme instrument pour battre l’équipe barcelonaise de Pep Guardiola. C’était délibéré.»

Dans le documentaire Deux Catalogne, qui revient sur une année tumultueuse depuis la proclamation d’indépendance en octobre 2017, c’est ainsi que Jorge Moragas, ancien directeur de cabinet de l’ex-Premier ministre espagnol Mariano Rajoy, explique la montée du nationalisme au pays des rubans jaunes.

«Quand Mourinho met son doigt dans l’œil de Tito, s’excite-t-il, dans un élégant costume marine. Vous connaissez Tito? Il lui met son doigt dans son œil! À ce moment, Mourinho, c’est le diable.» Pour celles et ceux qui ne connaissent pas Tito, il s’agit de Tito Vilanova, alors adjoint du coach du FC Barcelona, Pep Guardiola. Plus tard entraîneur numéro 1, il décède d’un cancer en avril 2014.

À écouter Moragas, la violence de Mourinho, entraîneur célèbre pour son vice, pourrait presque expliquer à elle seule le vote indépendantiste de la Catalogne. La tension entre les deux clubs aurait «imprégné la structure mentale de la société» et développé un «discours victimaire».

Si l'homme politique schématise un peu et cherche à rendre les revendications catalanes quelque peu triviales, son argumentation illustre malgré tout l’importance de la rivalité des deux géants du championnat espagnol, qui se déplace largement sur le terrain politique.

Chaque victoire face au Real Madrid est vue comme une petit victoire face à Mariano Rajoy, supporter déclaré de l’ancienne formation de Zinedine Zidane. Les supporters du Real le leur rendent bien et aiment chanter à Gerard Piqué, défenseur barcelonais et partisan du référendum, «Piqué, bâtard, ton pays c’est l’Espagne». Ironie de l'histoire, parmi ses pères fondateurs, le Real Madrid compte deux Catalans.

Un supporter du FC Barcelone durant le match opposant son équipe au Real Madrid, le 6 mai 2018 au stade Camp Nou de Barcelone | Josep Lago / AFP

Une barbe de père de famille

Les frères Padrós sont nés à Sarrià, une banlieue aisée de l’ouest de Barcelone. Juan voit le jour en décembre 1869, son petit frère Carlos onze mois plus tard. Auteur de White Storm: 100 years of Real Madrid, Phil Ball révèle: «Leurs parents étaient à la tête d’une entreprise de textile qui avait beaucoup de succès. En 1886, ils se sont élargis en ouvrant une branche à Madrid, qui a vite très bien marché. C’étaient des entrepreneurs catalans typiques. Ils ont déménagé la famille à Madrid tout en gardant la maison à Barcelone, où le business continuait à prospérer. Au sommet de l’entreprise, ils avaient deux cent employés.»

Rapidement, les deux frères prennent le contrôle de l’entreprise familiale, qu’ils pilotent depuis le numéro 26 de la calle de Alcalá, la plus longue artère madrilène. L’enseigne vend des articles de luxe, des vêtements en cachemire ou en madapolam.

Les frères Padrós étaient des sortes de dandys, ou du moins l’équivalent madrilène de la fin du XIXe siècle. «Lorsque l'on décrit le Madrilène typique de l’époque, on ne peut pas éviter le mot “arrogant”, s’amuse Phil Ball. Le Madrilène s’est toujours considéré comme un “castizo”, un terme lié à l’idée de caste. Le vieux Madrilène se voulait descendre de sang noble, sa lignée était pure, non contaminée par de quelconques étrangers.»

D’après l’auteur, cette identité dans laquelle les Madrilènes aiment se reconnaître serait encore ancrée chez les personnes les plus âgées. Une population de droite et fière de l’être, qui va à l’église le dimanche et ne se soucie guère de ce qui se trame en dehors de sa ville.

«Esthétiquement, le cliché du castizo était grand, bien habillé, avec une pilosité faciale soignée, continue l’historien. On ne parle pas d’une moustache de dandy comme celle de Dalí, mais plutôt d’une barbe fournie de père de famille respectable.»

Un stéréotype qui colle parfaitement à l’image de Juan Padrós, dont les portraits présentent un homme aux traits sérieux. «Il fixe l’objectif avec l’air du maître d’école qui ne tolère pas les gamineries, avec cette barbe assez imposante pour qu’un aigle y fasse son nid. Ces portraits suggéraient ce à quoi les hommes devaient ressembler. Cette allure digne a marqué la construction du club.»

Comme son frère, Carlos porte la barbe, même si elle est moins impressionnante. Enfant, une tumeur l’a rendu boiteux, ce qui ne l’empêche pas d’être un grand amateur de sport. Il aime la chasse, tirer le pigeon, mais s’intéresse particulièrement à une nouvelle pratique introduite à Madrid dès 1897, quand des étudiants britanniques fondent le tout premier club de football de la capital, la Sociedad Football Sky.

Dans les archives du Real Madrid, la vie de la première formation des Padrós est contée par Julián Palacios, troisième fondateur du club et premier président officieux. «Quand je jouais avant-centre, j’essayais de rendre la vie aussi dure que possible aux défenseurs. Mais j’en gardais les séquelles. Parfois, nous avions des arbitres, mais chacun avait ses propres règles. C’était plus simple de jouer sans eux. Et nous passions beaucoup de temps à boire et à fumer. Nous avions un gardien qui s’asseyait sur une chaise devant les cages et buvait de la limonade. Quand il y avait une attaque, il jetait la chaise derrière la ligne et essayait d’avoir l’air sérieux.»

Suite à des divergences que l’histoire n’a pas retenues, le club se coupe en deux. D’un côté est créé El New Foot-Ball Club et de l’autre, comme l’écrit Ali Farhat, «le Madrid Football Club (qui deviendra Real dans les années 1920, après l’onction royale accordée par le roi Alphonse XIII)».

Arrière-boutique et saint Pierre

Parmi les autres joueurs du club, on ne sait pas exactement pourquoi Juan Padrós est choisi comme premier président officiel, le 6 mars 1902. «Certains ont suggéré que c’était simplement parce que l’arrière-boutique du magasin pouvait être utile, soumet Phil Ball. C’est là que les membres ont tenu plusieurs réunions qui donneront naissance au club. Les Padrós étaient aussi utiles parce qu’ils pouvaient fournir des maillots et du matériel à bon prix.»

Trois jours après l’élection de Juan, le club dispute son premier match officiel: une rencontre interne entre les deux équipes du club, pour déterminer qui sera à l’avenir titulaire ou seulement un vague membre de l’effectif.

Fournis par El Capricho, les deux onze jouent en rouge et bleu, ce qui est aujourd’hui plus proche des couleurs du FC Barcelone que du célèbre blanc immaculé du Real Madrid, une couleur rapidement adoptée en réunion sous l’égide de Juan.

«C’est aussi la première fois que les joueurs ont payé leur cotisation, complète l’auteur, soit la somme de deux pesetas pour un mois. L’argent était versé au trésorier au bar La Taurina, en face du terrain. Les joueurs avaient le droit de se changer dans les toilettes, mais seulement s’ils consommaient après le match.»

Le premier match se solde par une victoire 1-0 des maillots bleus, l’équipe de Juan. À l’époque, le journal El Heraldo de Sport note la présence de plusieurs spectateurs, dont un se moque ouvertement du président: «Regarde-le, celui avec la barbe. On dirait saint Pierre.»

Son frère Carlos est lui président de la fédération de football de Madrid, mais aussi élu au Congrès des députés pour la commune catalane de Mataró. Membre du Parti libéral, il s’appuie sur son pouvoir politique pour organiser un premier tournoi de football à l’échelle de l’Espagne.

La Copa de la Coronación [la Coupe du couronnement] se veut un événement en hommage au suzerain Alphonse XIII. Venant d’atteindre la majorité, il commence enfin à régner, après dix-huit années de régence assurée par sa mère Marie-Christine d’Autriche.

C’est dans le cadre de cette compétition, souvent considérée comme une Coupe du Roi 1.0, que le FC Barcelone et l’ancêtre du Real Madrid s’affrontent pour la première fois. Les Catalans l’emportent 3-1, mais perdent en finale contre les Basques du Club Vizcaya, ancêtre de l’Athletic Bilbao.

Les joueurs du Real Madrid brandissent la Coupe du Roi qu'ils viennent de remporter contre le FC Barcelone, le 16 avril 2014 à Valence. Depuis, le trophée est chaque année revenu à Barcelone. | Cesar Manso / AFP

Traîtres ou héros

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, la Catalogne connaît un certain réveil culturel, la Renaixença. La première victoire électorale des catalanistes intervient dès 1901 avec la Lliga Regionalista, dont le leader devient pourtant plus tard un ministre d’Alphonse XIII.

En 1906, des militaires espagnols mettent feu aux locaux de ¡Cu-cut!, un magazine satirique qui moquait l’armée. En réaction, les catalanistes lancent un autre parti, Solidaritat Catalana, qui remporte en 1907 quarante-et-un sièges sur les quarante-quatre attribués à la Catalogne au Parlement espagnol.

Padrós, qui organisait des compétitions pour le roi, est évidemment bien loin de tout ça. Nés Joan et Carles, des prénoms catalans, les deux frères ont rapidement opté pour Juan et Carlos, leur équivalents castillans. «Ils sont vite devenus des membres de la bourgeoisie madrilène, raconte Phil Ball. Sans ça, ils n’auraient pas été en position de faire ce qu’ils ont fait sur la scène sportive.»

Si Juan est mort en 1932, son frère, décédé en 1950, a eu une riche carrière politique. «Son mouvement, le Parti libéral, a plus ou moins disparu en 1931, sous le gouvernement proto-fasciste de Rivera, renseigne l'historien. Ce n’était pas un parti de gauche, mais ce n’était pas un parti fasciste non plus. Il se voulait à la fois conservateur et progressiste, même si cela peut sembler contradictoire. En fait, Padrós a été arrêté durant la Guerre Civile et a failli être exécuté. Les nationalistes le considéraient comme un gauchiste.»

De nos jours, du côté de la Catalogne, les Padrós sont tantôt vus comme des traîtres, tantôt comme des héros. À Madrid, on évite souvent le sujet des Catalans qui ont fondé le club, sauf si on peut en tirer un profit moral.

«Cet héritage, j’en ai parlé à Butragueño, raconte Ball, en référence à la légende du Real, vice-président du club. Il a souri et m’a dit: “Tout le monde a toujours été le bienvenu dans ce club.” Il est diplomate et ça résume la position. Leur présence aux racines du club est utilisée comme une preuve de l’ouverture et de la tolérance des Madrilènes, même à l’époque.»

La plupart du temps, les spécialistes du Real évitent toutefois de trop s’attarder sur les deux frères. «Certains se plaignent que la politique du club soit de les oublier, conclut Phil Ball. On dit que le club est gêné des racines catalanes, mais aussi du fait que Carlos était une sorte de libéral. Bernabéu, qui a reconstruit le club après la guerre, était un sympathisant fasciste. Peut-être a-t-il été le premier à enterrer la légende?»

Si beaucoup de zones d’ombre demeurent, on peut se douter de la position des Padrós sur l’indépendance de la Catalogne, qui serait plus populaire dans les rues de leur ville d’adoption que là où ils sont nés.

Le footballeur allergique à la neige et 365 autres histoires extraordinaires
d'Ali Farhat

Éditions Solar

286 pages

Sortie en librairie le 8 novembre 2018

Thomas Andrei Journaliste

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