Sports

Le rugby reste un sport régional (màj)

Yannick Cochennec, mis à jour le 07.02.2010 à 18 h 29

En dehors du Tournoi des VI Nations, qui a débuté ce week-end et attire un large public, l'Ovalie fait surtout recette au sud de la Loire.

Le XV de France a débuté le Tournoi des six nations 2010 par une victoire (18-9) sur l'Ecosse lors de la première journée, dimanche à Edimbourg. L'Irlande et l'Angleterre ont également remporté leurs premiers matches, respectivement contre l'Italie (22-11) et le pays de Galles (30-17), samedi.

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Avec l'ouverture, ce week-end, du Tournoi des VI Nations, la France se remet à l'heure du rugby jusqu'au 20 mars. Ce dimanche, les yeux bleus seront tournés du côté d'Edimbourg et du stade de Murrayfield, en Ecosse, où le XV de Marc Lièvremont tentera d'entrer du bon pied dans la compétition en continuant de rêver à un hypothétique Grand Chelem, c'est-à-dire remporter tous ses matches face à nos cinq adversaires successifs: l'Ecosse, l'Irlande, le Pays de Galles, l'Italie et l'Angleterre.

Car soyons clairs : le nom du pays vainqueur ne s'inscrit dans nos mémoires qu'à partir du moment où il réalise ce Grand Chelem. En 2009, l'Irlande a réussi ce tour de force pour la deuxième fois de son histoire. Avec huit succès immaculés entre 1968 et 2004, la France reste, elle, encore à bonne distance de l'Angleterre, invaincue à 12 reprises.

Le Tournoi, qui fut longtemps celui des V nations avant l'intégration de l'Italie voilà dix ans, fait partie de notre patrimoine sportif que l'on ne braderait pour rien au monde. «Le Tournoi est une invitation aux voyages et à la découverte, un beau mélange de Celtes et de Français majoritairement de langue d'oc, de Saxons et, depuis 2000, d'Italiens, a écrit, avec un lyrisme échevelé, Olivier Margot, vendredi 5 février, dans les colonnes de L'Equipe qui célébrait les 100 ans de participation du XV de France à cette compétition créée en 1883. Une œuvre classique, relevant de l'unité de lieu, de temps, d'action

Un intérêt à temps partiel

Chaque année, nous sommes des millions à nous rassembler devant notre poste de télévision. Les «petits» de plus de 40 ans ont gardé en mémoire les commentaires de Roger Couderc qui, en termes de popularisation, aura fait autant pour ce sport que certaines échappées de Jean-Pierre Rives. Parfois, à l'occasion d'une Coupe du Monde, les Français sont jusqu'à 15 millions à vibrer pour un XV de France pratiquement aussi attractif que les Bleus du ballon rond. Et cela sans chercher à comprendre pourquoi nous ne nous intéressons pas vraiment au rugby le reste de l'année.

C'est le paradoxe du rugby, populaire et pourtant tellement confiné, aride et difficile à suivre. Alors que nous ne manquons rien des évolutions de la Ligue 1 — il n'y a qu'à voir le nombre de Unes que l'Equipe consacre chaque année au championnat roi - le grand public est loin d'afficher, en effet, le même intérêt pour le Top 14, le championnat de France dévolu au ballon ovale dont la formule n'a pas toujours été lisible. Comme si nous étions davantage séduits à l'occasion — et le Tournoi des VI nations en est l'une des plus belles - par la culture et les rites de ce sport, célèbre pour sa fameuse troisième mi-temps, vanté pour la convivialité de ses supporters et apprécié pour les valeurs qu'il véhiculerait à travers la formule «Tu prends, tu donnes» qui définit la passe, son geste technique premier.

«Rrrubi», «r» roulés et sans «g»

Le rugby n'est pas, il est vrai, un sport aisément déchiffrable en raison de ses règles compliquées. «Voilà plus de soixante-dix ans que je vois jouer au rugby et beaucoup de phases - des hors-jeu, des entrées sur les côtés - me sont encore mal perceptibles, avouait l'écrivain-journaliste Jean Lacouture, éminent spécialiste, dans une interview à «L'Humanité» en 2007. Et en France, sa compréhension est rendue plus ardue par le fait qu'il s'agit avant tout d'une discipline régionale principalement circonscrite au Sud-Ouest et dont les us et coutumes échappent à bon nombre d'entre nous. Dans un petit livre, «Le rugby» (éditions Milan en 2007), Christian Jaurena définit ainsi cette culture du Sud-Ouest:

Pour la plupart des adeptes, le rugby authentique, c'est le «rrrubi» avec les «r» roulés et dépourvu de son «g», comme on le chante des Pyrénées-Atlantiques jusqu'aux rives de la Méditerranée. Là, il est le sport-roi, ou du moins, se prétend-il comme tel.

Et Jaurena de relever que c'est le rugby du Sud qui produit la part prépondérante de l'élite française parce qu'il fournit le plus gros des bataillons de pratiquants. Il est d'ailleurs notable de constater que la bible pour les amateurs reste un hebdomadaire qui s'appelle Midi Olympique.

Il n'y a qu'à regarder aussi la liste des 14 équipes qui composent le Top 14 pour prendre la vraie mesure de ce régionalisme sudiste. A l'exception des deux équipes parisiennes du Stade Français et du Racing Métro 92, les 12 autres villes représentées se situent toutes au Sud de la Loire: Toulouse, capitale de l'Ovalie, Castres, Clermont-Ferrand, Perpignan, Toulon, Brive, Biarritz, Montpellier, Montauban, Bourgoin, Bayonne et Albi. Le Nord, l'Ouest et l'Est de la France sont rayés de la carte du rugby. Il est donc aisé de comprendre pourquoi dans l'Hexagone, le football compte deux millions de licenciés et le rugby cinq à six fois moins, une «misère» compte tenu de ses audiences nationales à la télévision.

Le rugby s'inscrit dans un champ géographique et culturel restreint expliquait, en 2007, Philippe Tétart, historien et auteur de «L'histoire du sport en France»:

D'un point de vue historique, on peut se demander pourquoi on a attendu si longtemps avant de trouver du rugby de très haut niveau à Paris, pourquoi il n'émerge pas dans des cités comme Lyon, Strasbourg ou Lille. La diffusion sociale du football est pleine, totale, rapide, sans frontières. Elle a touché tous les milieux. Alors que le rugby est un sport d'origine aristocratique et bourgeoise, comme le tennis par ailleurs. Sa dissémination a été particulière. Elle s'est réalisée par le biais de la diaspora commerciale anglaise, relayée par les notables du Bordelais, qui eux l'ont ensuite propagée plus loin, vers Agen, par exemple. Il y a eu également un phénomène d'imitation de classe plus important qu'au football, car le rugby porte à cette époque des valeurs de distinction sociale qui tendent à être reproduites. Ces valeurs sont différentes de celles du football, plus ancrées dans le monde ouvrier. Aujourd'hui, il en reste toujours quelque chose et elles sont difficilement interchangeables.

Réconciliation parisienne

Seul au cours de l'histoire, Paris a donc fait, et fait encore, de la résistance face au Sud. Les deux premiers clubs de rugby créés en France ont été le Racing Club de France et le Stade Français et en valeur absolue, le plus gros comité de la Fédération Française de Rugby reste, aujourd'hui, celui d'Ile-de-France. La rivalité entre Paris et le Sud-Ouest a même été à la base du succès de ce sport. «On retrouve ici la division politique de la France, incarnée à ses origines par l'affrontement entre Jacobins centralisateurs et députés girondins», étaye Christian Jaurena.

Sachant que c'est toujours à Paris que se retrouve et se réconcilie la France du rugby pour célébrer la messe du Tournoi des VI Nations et l'incontournable troisième mi-temps. «En 1968, pour fêter notre premier Grand Chelem, on n'est pas rentrés de deux jours, a raconté Walter Spanghero dans L'Equipe. Rue Princesse, chez Castel, on côtoyait France Gall, Johnny Hallyday, Françoise Sagan... On n'était pas des stars, mais dès qu'on arrivait, les portes s'ouvraient.»

Yannick Cochennec

Image de une: Le talonneur français Dimitri Szarzewski lors du test match face à l'Afrique du Sud en novembre 2009. REUTERS/Regis Duvignau

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