Parents & enfants

De la difficulté d’avoir des principes lorsque l’on est parent

Temps de lecture : 10 min

Plaidoyer pour ceux et celles qui n’aiment que les jouets en bois et refusent de laisser leur enfant devant un écran.

En bois, la cuillère | li tzuni via Unsplash CC License by
En bois, la cuillère | li tzuni via Unsplash CC License by

Il y a quelques semaines, mon podcast favori sur la parentalité, Mom and Dad Are Fighting (MADAF), de Slate.com, a répondu à la lettre d’un auditeur avec un petit air moqueur et condescendant auquel je suis étrangement habituée. L’auditeur en question, père de jeunes enfants, s’inquiétait de voir ses propres parents autoriser ses enfants à rester devant des écrans alors que lui leur interdisait.

«C’est quelque chose que l’on voit beaucoup en ce moment par chez moi, a déclaré le présentateur Carvell Wallace en parlant des parents qui veulent éviter les écrans et le sucre. Les gens s’y accrochent comme si cela allait leur permettre de créer une sorte d’enfant transcendant.» La présentatrice, Rebecca Lavoie, lui a emboîté le pas en racontant la fois où une de ses collègues de travail, sur le point de devenir jeune maman, lui avait expliqué qu’elle comptait mettre son enfant dans une crèche qui n’avait que des jouets en bois. «Tu as conscience que si les crèches ont des jouets en plastique, c’est parce qu’on peut les laver avec de l’eau et du savon pour détruire les microbes?» lui avait répondu Lavoie. Par là, elle impliquait que les parents expérimentés savent forcément mieux que les autres que l’on ne choisit pas une crèche en fonction de «principes» que l’on se crée au sujet de jouets qui seraient «plus stimulants pour je ne sais quelle raison».

Je comprends que la question de ce que l’on peut demander ou non aux grands-parents qui gardent leurs petits-enfants est particulièrement épineuse… mais je n’ai pas aimé la manière dont l'équipe s'est moquée de l’idéalisme qui avait motivé la question de cet auditeur. Étant moi-même la maman pro-jouets en bois et anti-écrans d’une petite fille de presque deux ans, je sais que je suis la cible idéale de ce type de message: «Vous êtes débiles d’avoir des principes sur la parentalité!» C’est quelque chose que j’entends partout, des membres de ma famille qui prédisent que je donnerai des paquets géants de bonbons industriels à ma fille dès son troisième Halloween, aux inconnus rencontrés dans l’avion, qui me promettent qu’elle sera fan de Disney quand elle aura 5 ans, quoi que je fasse. Il est donc sans doute complètement fou de défendre l’idée même d’avoir des principes, mais pourtant me voici.https://twitter.com/Nicole_Cliffe/status/1051917494007488512

«Le secret de la parentalité, c’est que tant que vous ne maltraitez ou ne négligez pas vos enfants, que vous les aimez d’un amour inconditionnel et que vous les nourrissez, historiquement, vous faites partie de l’élite des parents. Bravo, bon travail.»

Une certaine philosophie de la parentalité

J’adore Nicole Cliffe, l’éditorialiste de la rubrique «Care and Feeding» sur Slate.com, de même que les présentateurs de MADAF. Ce sont des voix qui, j’en suis sûre, rassurent clairement les parents pour qui les théories éducatives et conseils divers ne sont synonymes que d’angoisses au quotidien. Étant moi-même une apostate de l’allaitement, je connais ce tourbillon de culpabilité dans lequel on s’enfonce lorsque, par exemple, on pense nourrir «mal» son enfant. Cette volonté d’enlever un poids des épaules des parents qui s’inquiètent au sujet de la manière dont ils élèvent leurs enfants est louable et bienveillante. C’est aussi destiné à être une cause féministe, car ce sont essentiellement les mamans que l’on voit s’inquiéter dans les commentaires des groupes Facebook au sujet des doses de paracétamol à donner, des disputes entre frères et sœurs ou des choix de crèche. Souvent, l’objectif premier des messages de ce type est de rassurer les mères qui sont entourées d’exemples qu'elles s’inquiètent de ne parvenir à égaler –de leur lâcher les baskets.

Pourtant, je viens ici témoigner que le fait d’avoir des idées et des principes sur l’éducation a considérablement amélioré mes premières années en tant que mère. Cela s’explique par le fait que mon but en suivant une certaine philosophie de la parentalité est différent, je pense, de ce à quoi m’assignent ceux et celles qui montrent d’un doigt moqueur les principes éducatifs des parents. Plus tôt cette année, Dan Engber a affirmé sur Slate.com que toute méthode éducative était inefficace –du moins d’une manière qui puisse être scientifiquement mesurée. C’est à ce point de vue que Nicole Cliffe faisait écho dans le tweet cité plus haut: tant que vous ne maltraitez pas vôtre enfant et que vous ne faites rien de ce que Dan Engber qualifie de «bizarre» (comme exiger «qu’il ne fasse caca qu’à certaines heures, ou qu’il n’entende jamais le moindre mot qui commence par la lettre P»), les expériences menées en la matière ont été si peu concluantes qu’exprimer la moindre certitude en matière d’éducation parentale semble ridicule.

Pour beaucoup de parents, l’éducation idéaliste vise à rendre la vie familiale plus agréable au quotidien maintenant.

Mais cette position en matière d’éducation parentale présuppose que les parents qui ont des principes sur leur rôle les suivent afin de maximiser le potentiel de leurs enfants. C’est peut-être vrai pour certains parents –et, bien entendu, certaines de mes décisions visent essentiellement à donner à ma fille les meilleures chances dans la vie. Le sentiment qui en résulte (selon lequel les parents qui choisissent des méthodes éducatives allant à contre-courant des méthodes traditionnelles le feraient afin de transformer leur bébé en «l’être supérieur» qu’ils méritent parce qu’ils se croient meilleurs que les autres) a certainement à voir avec la méfiance et l’anxiété que génère ce type de principes parentaux.

Pourtant, pour beaucoup de parents, l’éducation idéaliste n’est pas du tout destinée à former des enfants capables d’intégrer plus tard une université prestigieuse. Certes, c’est une éducation qui pense à l’avenir, mais plutôt dans le sens qu’elle vise à instaurer une relation qui fera que les enfants auront toujours envie de rendre visite à leurs parents pour les fêtes quand ils auront 30 ans. Mais, par-dessus tout, elle vise à rendre la vie familiale plus agréable au quotidien maintenant.

Un bon exemple, tiré de ma propre expérience, est l’heure du coucher recommandée dans un grand nombre de livres sur le sommeil. Il y a quelques années, dans un article pour Slate, Melinda Wenner Moyer a présenté des arguments scientifiques en faveur d’une mise au lit entre 19h et 20h pour les tout-petits et les enfants de maternelle, et j’ai pris à cœur de suivre ses conseils. Notre fille est au lit entre 19h et 19h30 tous les soirs, sans exception. Mais si cette rigidité maternelle était à l’origine motivée par les bénéfices cognitifs d’une nuit de douze heures pour les moins de 5 ans, nous avons persisté dans cette voie parce qu’elle a rendu notre vie bien meilleure. Je suis très à cheval sur l’organisation de mon emploi du temps, et je suis ravie de savoir que la question de l’heure du coucher est déjà réglée. Ainsi, mon mari et moi avons du temps avant d’aller dormir pour faire tout ce que nous avons à faire et qui n’a pas trait au travail et à notre enfant (et s’il s’agit souvent de regarder notre série favorite, c’est nous que ça regarde). Cela nous aide, en outre, à nous sentir en pleine forme lorsque nous sommes avec elle.

Nous avons vécu la même chose lorsque nous avons découvert les conseils sur le «partage des responsabilités» de la nutritionniste Ellyn Satter au sujet de l’alimentation des enfants. Le concept est censé aider les enfants à développer une relation saine avec la nourriture. Mais il supprime aussi une grande quantité de remises en question de la part des parents. Si l’on suit les recommandations de Satter, on cesse d’essayer d’amadouer ses enfants pour qu’ils mangent le repas que l’on leur a préparé. Quel soulagement quand j’ai compris que je n’avais plus besoin de passer par le cérémoniel du «une cuillère pour maman»! Et je n’aurais jamais connu cette méthode si je n’avais pas lu son livre.

Le sujet mérite qu'on y réfléchisse

Je me suis tournée vers ce genre de lectures utiles, en partie parce que je suis devenue maman sans avoir vraiment d’expérience avec les jeunes enfants: mes frères et sœurs étaient tous à peu près de mon âge, et même si j’ai effectué un peu de baby-sitting, alors que j’étais une préado effrayée, j’ai abandonné ce petit boulot lorsque je suis entrée au lycée.

Je ne savais pas quand les bébés commencent à faire leurs nuits, quand ils peuvent consommer des aliments solides, quand ils sont capables de rester assis sur vos genoux pour écouter une histoire. Obtenir ce genre d’informations permet aux parents de savoir à quoi s’attendre et à s’organiser en conséquence. J’ai lu le livre Your One-Year-Old de Louise Bates Ames quand J. approchait de cet âge. Publié au milieu du siècle dernier, l’ouvrage est écrit dans un langage assez désuet. Mais je me souviendrai toujours des diagrammes montrant comment jouent un enfant de 18 mois et un enfant de 3 ans dans une classe de maternelle pleine de jouets. Quand j’observe ma fille zigzaguer d’un endroit à un autre, je revois le premier tableau du diagramme, avec les nombreux traits représentant les déplacements qui se superposaient, et je me rappelle que dans un an et demi, elle devrait être beaucoup plus concentrée. D’ici là, je peux choisir des activités qui ne la privent pas de sa tendance à vadrouiller.

Depuis que nous avons adopté la règle «pas d’écran tant que J. est éveillée», je suis bien plus calme et plus attentive lorsque nous sommes ensemble.

Cela dit, à mon avis, la meilleure recommandation pour les parents ne relève pas plus du conseil pratique ou des horaires à observer qu’elle ne pousse à avoir des attentes. Elle vous incite à réfléchir à ce que vous souhaitez avoir comme vie de famille. Dans son ouvrage, Parents… tout simplement!, Kim John Payne m’a touchée non parce qu’il me disait ce que je devais faire, mais parce qu’il décrivait les parents comme les «architectes de la vie de famille». Bien qu’en partie motivée par nos préoccupations sur les conséquences que pourrait avoir sur son cerveau le temps passé devant un écran, notre décision de ne pas utiliser nos téléphones, de ne pas regarder la télévision ni de nous servir de nos tablettes lorsque J. est réveillée est surtout un choix plus holistique, pris en fonction des week-ends que nous souhaitions offrir à notre fille, et à nous-mêmes. Depuis que nous avons adopté la règle «pas d’écran tant que J. est éveillée», je suis bien plus calme et plus attentive lorsque nous sommes ensemble. Devenir parent, c’est inventer de nouveaux modes de vie –pour les parents, comme pour les enfants.

Une chose encore me gêne dans le discours du «Ne vous en faites pas pour ça!». Les femmes qui écrivent sur les enfants et la famille, qui travaillent au contact de la petite enfance ou qui sont mères au foyer sont toutes impliquées dans un projet humain important, qui compte. La société manifeste un intérêt de pure forme à l’égard de cette idée («C’est le travail le plus important au monde!») pour ensuite sous-payer et dédaigner ce travail (on pourrait ici citer Donald Trump Jr., qui a affirmé que les femmes incapables de supporter un peu de harcèlement sexuel devraient penser à «quitter le monde du travail» pour devenir enseignantes de maternelle; les autres exemples sont nombreux). Aussi bien intentionné soit-il, le message selon lequel «Il ne faut pas s’inquiéter!», relayé pourtant par des alliés des femmes, soutient de manière sous-jacente cette sous-évaluation par notre société de l’importance de l’éducation des jeunes enfants: «Tu y penses trop. Ce n’est pas un sujet qui mérite d’y réfléchir autant.» Et bien, moi, je vous dis que si.

Je déroge régulièrement à mes propres principes éducatifs. Pas celui de la mise au lit à 19h (celui-là, jamais), mais d’autres oui. Auparavant, je n’aurais jamais imaginé que je pourrais autoriser ma fille à manger en dehors des heures des repas ou des goûters, mais en réalité, je l’autorise régulièrement à grignoter un morceau de ce que j’ai sur moi quand nous sommes en vadrouille, même si l’heure du déjeuner est proche (Ellyn Satter serait choquée de l’apprendre). Je suis persuadée qu’il est important de faire participer son enfant lorsqu’on lui change la couche afin que cela ne ressemble pas à un combat de catch et pour lui montrer que l’on respecte son autonomie corporelle blablabla, mais il n’est pas rare que je change ma fille rapidement sans m’occuper de ses protestations lorsque je suis pressée.

Mais peu importe le nombre de règles que j’enfreins, je maintiendrai toujours que l’on ne peut pas «trop réfléchir» à l’éducation de ses enfants. Même si vous pensez ne pas avoir de principe en matière d’éducation, même si vous vous «laissez porter par les événements» et que vous «faites en fonction», vous faites des choix en cours de route. C’est ça, être parent. Laissez-moi, s’il vous plaît, faire de même.

Rebecca Onion Journaliste

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