Culture

7 novembre 1918, les coulisses d’un armistice

Temps de lecture : 6 min

Si l’armistice fut signé le 11 novembre 1918, la Première Guerre mondiale touchait à son terme dès le 7, grâce à un rendez-vous décisif à La Flamengrie (Aisne), où Emmanuel Macron est attendu pour une cérémonie de commémoration.

Érigée en 1925, la pierre d’Haudroy, située à La Flamengrie, devant laquelle Emmanuel Macron va prononcer un discours, commémore l’arrivée des parlementaires allemands en 1918. | Nicolas Skopinski
Érigée en 1925, la pierre d’Haudroy, située à La Flamengrie, devant laquelle Emmanuel Macron va prononcer un discours, commémore l’arrivée des parlementaires allemands en 1918. | Nicolas Skopinski

La colline 232 disparaît dans le brouillard et l'obscurité. Il est 18h30 ce jeudi 7 novembre 1918 près du hameau d’Haudroy, à La Flamengrie (Aisne). Les yeux ne percent déjà plus l’épais manteau automnal dont s’est paré le secteur. Les arbres ont perdu leurs feuilles depuis plusieurs semaines. Ici, tout est gris.

Engoncé dans sa capote d’officier, le commandant de Bourbon Busset grelotte depuis deux heures. À ses côtés, le capitaine Lhuillier, du 171e régiment d’infanterie (RI), et le lieutenant Kerarmel, du renseignement, s’usent les yeux en direction des lignes ennemies. «Ils» devraient pourtant être là depuis 16h. Information de l’état-major. Des parlementaires allemands vont venir par cette route, la D 285, ou ce qu’il en reste, pour négocier un armistice. La guerre pourrait bien se terminer plus vite que prévu.

Négociations secrètes

Depuis deux mois, l’avance alliée est écrasante. Le 4 novembre, les unités du 171e régiment d’infanterie et du 19e bataillon de chasseurs à pied (BCP) ont traversé l’Oise, à Guise et Saint-Germain, dernière ligne de résistance allemande en France. La guerre de tranchées terminée, les soldats bleu horizon ont repris des dizaines de villages. Ils sont frappés par le dénuement des civils, «dépouillés, dénués de tout. Les jeunes enfants n’ont jamais vu de vrai pain et les vieux l’ont oublié», note le Journal des marches et des opérations du 19e BCP.

Peu après leur entrée à La Capelle, dans la matinée du 7, les chasseurs sont surpris. L’ennemi ne bombarde pas. Dans le village voisin de Buironfosse, plusieurs unités sont stationnées. Impossible que les artilleurs allemands ne les aient pas vus… Si les pièces Krupp crachent leurs tonnes d’acier, ce sera un massacre. Mais à l’inverse des quatre dernières années, celles-ci restent muettes. Quelque chose cloche chez les «Boches».

Les officiers français peinent à croire les récits des civils fraîchement libérés. «Du délire. Les soldats ennemis manifestent, brisent leurs armes, déclarent que la guerre est finie, et tentent de fraterniser avec les habitants.»

L’Allemagne est secouée depuis plusieurs semaines par une révolution –mutineries à Kiel, manifestations à Berlin. Le Kaiser a été abandonné par ses généraux, qui estiment la capitulation inévitable. Plus personne ne sait vraiment ce qu’il se passe. Et surtout pas les soldats.

Deux jours plus tôt, le 5 novembre, la tour Eiffel a capté la demande allemande de négociations. Le général Foch, commandant des armées françaises, recevra secrètement les parlementaires dans son train privé. Pour plus de discrétion, le wagon sera stationné à Rethondes, sur un tronçon bâti en 1916 pour permettre le tir de canons de très gros calibre. L’endroit est caché par les arbres; il est parfait.

Les consignes sont données aux Allemands. C’est dans le petit village de La Flamengrie qu’ils traverseront la ligne de front pour rallier Rethondes.

Tentative de fraternisation

Il est 6h30, le matin du 7. Le commandant Ducornez, à la tête du 19e BCP, a à peine fini de tailler sa volumineuse moustache, qu’une huile de l’état-major demande à lui parler en privé. «Les parlementaires allemands venant demander l’armistice se présenteront à partir de 8 heures. Prendre immédiatement toutes dispositions pour faciliter leur entrée dans les lignes françaises.» Le commandant a un vertige.

La nouvelle fuite auprès de la troupe. Mélange d’incrédulité et d’émotion. «Un coup de foudre, et rien ne peut rendre à la fois l’émotion, la joie, la stupeur d’un pareil moment», écrit le commandant Ducornez.

Le commandant Ducornez, en charge des unités de tête, avec son état-major | Gallica / BNF / Service historique de la Défense

Il doit pourtant se montrer inflexible et empêcher les fraternisations, malgré un cessez-le-feu convenu à partir de 13h. Vers 14h, sur la colline 232 tenue par le capitaine Lhuillier, les soldats français repèrent du mouvement. Un officier allemand, sans arme, arrive accompagné de cinq soldats. «La guerre est finie», leur lance-t-il. Ils viennent «dire bonjour aux camarades français».

À leur grande surprise, ils sont faits prisonniers et hurlent à l’incompréhension. Les hommes s’interrogent. «Mon capitaine, c’est fini?» Plusieurs cavaliers allemands viennent, drapeau blanc à la main, s’entretenir. «L’armistice est signé, assurent-ils. Nous restons sur nos positions, et si vous n’avancez pas, nous ne vous ferons aucun mal.»

Vers 15h, le jeune lieutenant von Jacobi prévient l’avant-poste français que les parlementaires arriveront par la route à 16h. Il est jeune, loquace, souriant et fier de l’importance de sa mission. Le capitaine Lhuillier, surpris de lire tant de candeur sur ce visage, le soupçonne de ne pas saisir la gravité de l’instant.

Nappe blanche

Côté allemand, face à la colline 232, l’improvisation est de mise. La route initialement prévue a été ravagée par l’artillerie. Les berlines empruntent de petits chemins cahoteux et accumulent du retard.

C’est par ce genre de route cabossée que les plénipotentiaires allemands sont arrivés à bord de leurs luxueuses berlines Mercedes. L’état des routes causera leur grand retard. | Nicolas Skopinski

Arrivés à Fourmies, plus au nord du lieu convenu, les délégataires cherchent un drapeau blanc. Des soldats fouillent les maisons. Chez Mme Verpraet, ils découvrent un drapeau suisse, appartenant à son mari. Sur la hampe, ils y accrochent une grande nappe damassée blanche.

Vers 19h30, le convoi de cinq automobiles se met en branle, direction le point de rendez-vous. Sur le marchepied de la berline de tête, un sous-officier d’un régiment uhlan, Arthur Zobrowski, souffle dans son clairon. Le cessez-le-feu retentit. Il est entendu par l’avant-poste français à 20h20.

Les voitures approchent. La tension est palpable chez les hommes du 171 RI. Tout semble irréel. Le capitaine Lhuillier envoie un cavalier prévenir les officiers, que le froid a convaincu de rentrer à la villa Pasques de La Capelle. Il fait signe aux berlines de s’arrêter. Le jeune lieutenant von Jacobi descend. Il présente le général von Winterfeldt. Dans un français parfait, le général s’excuse du retard. «Puis-je faire les présentations?»

Le général von Winterfeldt, le 29 novembre 1918 à Spa | John Warwick Brooke / Imperial War Museum

Dans l’une des automobiles siglées de l’aigle impérial, attend le député Matthias Erzberger, chef de la délégation en charge des négociations avec l’état-major français. «Plutôt court, relève les officiers. Légère tendance à l’obésité, teint coloré, toujours en mouvement, presque fringant, presque souriant, paraît totalement étranger à ce qui se passe autour de lui: on dirait un voyageur à qui une courte panne d’auto permet de se dégourdir les jambes pendant quelques minutes.»

Le caporal Pierre Sellier, clairon du 171 RI, prend place sur le marchepied. Il a ordre de jouer à son tour le cessez-le-feu. Quatre ans qu’il ne l’a pas entendu. Il cherche les notes… puis les retrouve.

La délégation rencontre à quelques centaines de mètres le commandement français. Dans la pénombre, tous sont éblouis par la lumière crue des phares des Mercedes. Une foule s’agglutine à côté des «Boches», civils comme soldats. Les délégataires sont reçus par le commandant de Bourbon-Busset dans le salon de la villa Pasques. «J’espère maintenant que nous aurons bientôt la paix», chuchote le lieutenant von Jacobi, qui retourne en secteur allemand avec l’escorte.

La villa Pasques, située à La Capelle, était le QG du commandement français le 7 novembre 1918. C’est ici que le commandant Bourbon-Busset a accueilli les plénipotentiaires allemands. | Nicolas Skopinski

Plénipotentiaire à exfiltrer

Mais la paix est encore loin. Les combats reprennent dès 6h du matin. Le feu est nourri. Les Français restent bloqués sur la colline 232, puis capturent le carrefour d’Haudroy. À 16h, nouveau cessez-le-feu.

Un plénipotentiaire passé la veille, le capitaine von Helldorf, doit retourner dans le secteur impérial. Messager de von Winterfeldt et de Mathias Erzberger, il doit donner au grand quartier général allemand les conditions françaises d’armistice.

Trois heures et demie après son arrivée, il monte en voiture, accompagné du commandant Bourbon Busset, du lieutenant de renseignement Kerarmel et d’un clairon, chargé de sonner le cessez-le-feu.

«Mon commandant, halte!», hurle le capitaine Lhuillier sur la colline. La Renault fait une embardée. Une rafale de mitrailleuse allemande frôle l’officier et le capitaine allemand. «Il faut bien qu’on leur rende leur plénipotentiaire!», s’énerve Bourbon Busset.

Le lieutenant du renseignement s’empare du drapeau blanc de la veille et fait sonner plus fort encore le cessez-le-feu. Il s’avance. La tension monte. Immédiatement, une rafale transperce le drapeau et manque de le faucher. Les hommes sont à terre.

Ils trouvent refuge dans une maison, en contrebas de la colline, où sont réfugiés une vingtaine de civils. Voyant en eux des libérateurs, ils embrassent le commandant, le lieutenant… et le capitaine von Helldorf, qui tente de prendre congé. «Oui! Au revoir, je reviendrai», dit-il sans accent. Les trois tentatives d’exfiltration nocturne échoueront.

Ce n’est que le 9 novembre, vers 11h, que le capitaine von Helldorf arrivera à traverser les lignes, après avoir été conduit plus à l’est, à Wallers-en-Fagne, près de la frontière belge. Le message enfin porté, l’armistice sera signé moins de quarante-huit heures plus tard.

Nicolas Skopinski Journaliste indépendant

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