Etre roux, c'est pas si facile

Les roux souffrent d'une stigmatisation moins dérisoire qu'on ne le pense. Le politiquement correct ne les a pas encore rattrapés. Loin de là.

«Si on écrivait "fumer rend roux" sur les paquets de clopes, beaucoup arrêteraient»; «Si mon enfant est roux, Je le vends sur eBay»; «Congelez vos enfants roux, on trouvera une solution un jour

Ce sont les noms de quelques groupes Facebook qui parlent des roux. Seulement quelques-uns parce qu'il y a aussi ceux qui ne sont même pas drôles; ceux qui n'ont presque pas de membres, ou ceux qui sont en anglais. Mais en tout, cela fait des centaines de milliers de personnes anti-roux rassemblées. Des centaines de milliers. Juste sur Facebook.

Si vous n'êtes pas roux, que vous n'avez jamais eu de roux dans votre entourage, et que vous êtes naïf, vous pensez sans doute que la rousseur est un non-problème, voire une inanité. Vous avez tort.

Ne serait-ce que cet hiver, Tesco, le premier groupe de distribution britannique, a été pris en flagrant délit d'anti-roussisme. Les cartes de vœux du groupe montraient le père Noël avec un petit garçon roux sur les genoux et un slogan: «Le père Noël aime tous les petits enfants, même les roux.» Tesco a dû retirer ces publicités, et présenter ses excuses.

Que reproche-t-on aux roux? Le plus souvent, des préjuges sur les mauvaises odeurs et un certain satanisme.

Déjà, au IVe siècle avant JC...

L'anti-roussisme ne date pas des groupes Facebook; pas même du web 1.0. Plutôt du IVe avant notre ère. A l'époque, Hippocrate, dans la lignée d'un certain Zopyre, divise l'humain en «gras» et en «maigre», et élabore la théorie des quatre humeurs. Ce sont les débuts de la physiognomonie, pseudoscience qui associe le physique des gens à leur caractère. Le zoomorphisme suit, et les roux subissent de plein fouet l'apparition de ces théories fumeuses selon lesquelles à chaque homme correspond un animal. Pour les roux, ce sera le renard et le porc (dont les poils sont roux). Or, renards et cochons ont mauvaise presse: les premiers seraient fourbes et croqueurs de poules; les autres sales et lubriques.... Si on ajoute à cela que le roux évoque la couleur du feu, donc des flammes de l'enfer, on arrive aux comparaisons satanistes. Pas tellement plus flatteuses.

Synthèse de la mélanine

Pourtant, la science est venue expliquer d'où vient le roux. La couleur des cheveux et poils est déterminée par la mélanine, dont la synthèse peut se faire de plusieurs façons. La rousseur provient d'une synthèse appelée phaeomélanine. C'est à cause de cette différence que les roux sont plus sensibles que les autres au soleil. C'est aussi à cause d'elle que perdure le préjugé selon lequel les roux sentent mauvais. En réalité, la phaeomélanine contient près de 10% de soufre. La transpiration sur une peau contenant du soufre donne une odeur différente. Scientifiquement, la rousseur est une «anomalie»: sans parents roux, la probabilité pour qu'un enfant soit roux n'est que de 3%.

L'Ecosse est le pays qui détient le plus fort taux de rousseur au monde: 13% de la population. Vient ensuite l'Irlande, qui compte 10% de roux au sein de sa population. En France, le taux de personnes aux cheveux roux est d'environ 5%.

Fiers d'être roux

Comme la plupart des minorités, les roux ont créé des mouvements. Il existe une journée mondiale des roux aux Pays-Bas, des blogs, des associations informelles, des groupements plus militants aux Etats-Unis. La NAARP (National association for advancement of red-haired people) a organisé une manifestation pour le changement de logo de la chaîne de fast-food Wendy's qui a pour égérie une jeune fille aux couettes rouges, à la peau très blanche et aux tâches de rousseur sur les pommettes: une image caricaturale selon l'association.

Souvent, les roux «légers» (ceux qui se disent fréquemment blonds vénitiens, une appellation «plus valorisante»), ne sont pas les bienvenus dans ces groupes. Les vrais roux leur dénieraient presque le droit de se plaindre. Sur un forum dédié aux roux, on peut lire: «Pour ceux qui se disent roux tout en étant auburn ou blond vénitien, ils n'ont pas droit au chapitre parce que tant qu'ils ne seront pas roux poils de carotte, ils ne sont pas considéré comme de vrais roux. C'est les vrais roux qui en prennent vraiment la gueule.» (sic)

La rousseur peut ainsi devenir — même si elle ne l'est pas pour tout le monde — un marqueur identitaire fort. Pour beaucoup, cette couleur de cheveux est de la nature de la sexualité, de la couleur de la peau, de la religion. Le parolier Jacques Lanzman raconte dans ses mémoires que, petit garçon pendant la Seconde Guerre mondiale, il s'était senti roux avant de se sentir juif. «Moi, je m'étais toujours senti plus français que juif, mais aussi bien plus rouquin que français et juif», écrit-il. Et un peu plus loin: «J'avais souffert de mes cheveux rouges j'étais un dépigmenté, un poil de brique, un maudit petit rouquin qui avait pris le soleil à travers une passoire. A Melun, j'eus à faire face à ceux qui me reprochaient — et c'était généralement les mêmes, ma rouquinerie et ma juiverie. Chez les Bongrand, le poil avait de nouveau primé; eux, ils ne savaient pas que j'étais juif, mais ils me voyaient rouge. Et quand le Marcel ou l'Albert rentrant des champs s'attablaient en disant: "Dis donc, la mère, on se taperait bien un coup de rouquin", je me sentais visé et je l'étais.»

Sentiment de haine

Pour Damien, à la fois gay, roux, et étranger, tout est sur le même plan. Ce jeune Australien de 23 ans, le dernier de quatre enfants, est le seul roux de sa famille. C'est déjà là une difficulté par rapport aux autres enfants: la différence, au sein même de sa propre famille, qui déclenche les blagues à l'école, «Fils de facteur!» ou «Fils de laitier!» (Comprenez «ton père n'est pas ton père puisqu'il n'est pas roux: ta mère a dû le tromper») et les interrogations: et si j'avais été adopté? Et pourquoi je ne suis pas comme les autres?

Certes, inutile d'être roux pour se poser de telles questions à l'adolescence, mais quand tout le monde à l'école, au sein de votre famille, suggère que vous êtes une pièce rapportée, avoir un témoignage pileux de ce qu'effectivement, vous ne ressemblez pas à vos parents, aiguise les difficultés.

«Aujourd'hui je le vis beaucoup mieux, assez bien même. C'est pendant l'enfance et l'adolescence, quand tu voudrais ressembler à tout le monde et te fondre dans la masse que c'est dur. J'ai essayé de me teindre les cheveux, ça ne marchait pas, et je me suis dit: "Je vais devoir vivre comme ça le reste de ma vie". Après, à partir de 20 ans, tu es content d'être différent, ça te donne un style, moi je le cultive, je m'habille de façon assez colorée, presque excentrique. Mais ça a été dur.»

Certains ne s'y font jamais vraiment. Thimoté Drezet expliquait en décembre, dans une tribune sur Rue89, «je me rends compte que non, même grand et dans une société qui prône l'égalité, il y a toujours des discriminations et plus fortes celles-ci». Il évoque un «sentiment de haine» et récuse l'idée selon laquelle il s'agirait d'humour («Peut-on vraiment parler de second degré quand on parle de mettre les roux dans des fours à 800°?»).

Fabien, autre roux de 23 ans m'a expliqué que non, il n'avait jamais été discriminé, qu'être roux, il n'en avait pas grand-chose à faire, que ce n'était pas quelque chose de dur à vivre, mais il semble être plutôt une exception.

Etre rousse, c'est bien mieux vu

Etre rousse n'a jamais porté tout à fait les mêmes stigmates, et la littérature s'est faite écho de ces nuances. Balzac, fervent lecteur des physiognomonistes, s'en inspire pour forger l'identité de ses personnages. Les traits physiques doivent représenter le caractère. C'est ainsi que Vautrin, personnage récurrent de la Comédie humaine, chef de pègre et assassin est d'un «roux ardent». Sa nature pervertie, satanique, est liée à sa rousseur.

Zola, en bon naturaliste, et voulant écrire le roman de la prostitution, fait de Nana, prostituée, une jeune femme à la fois blonde et rousse: décrite en blonde pour évoquer son innocence, en rousse lorsqu'elle s'adonne au vice.

De Vautrin à Nana, l'ambivalence entre hommes et femmes est évidente: les roux sont des êtres diaboliques, les rousses des libertines, des dévergondées.

Au XXIe siècle, ce décalage entre roux et rousses demeure. Prenez Ron, de Harry Potter. Roux, le personnage fait figure de jeune balourd, faisant mille bêtises, et longtemps, il ne séduit personne: il est le dernier de la bande à obtenir son premier baiser. Ses grands frères roux sont deux petits malins, toujours à faire des blagues et des cachotteries. En revanche, sa sœur, Ginny, une rousse donc, n'a pas les caractères de vilain petit canard.

Ce qui poursuit les rousses, c'est l'image d'une sexualité débridée. Dans Mad Men par exemple, Chrisina Hendricks, naturellement blonde, est teinte en rousse pour un rôle de secrétaire au potentiel érotique très poussé.

Mais puisqu'avoir une sexualité libérée est désormais accepté, tout en restant collée à un préjugé, la rousseur féminine peut maintenant être un atout. A tel point que depuis quelques années, la rousseur est devenue à la mode pour les femmes, renversant une tendance ancestrale. «Le roux embrase les têtes», titrait Le Figaro en 2005. Des produits de beauté spécifiques aux rousses se sont développés, maquillage, shampooings, après shampooings. Les teintures rousses envahissent les rayons au même titre que les teintures blondes. L'ombre de Gilda plane au-dessus de Scarlett Johanson, Julia Roberts, Julian Moore, Lindsay Lohan ou de mannequins comme Lily Cole et Karen Elson. La chanteuse La Roux a aussi contribué, en 2009, à enflammer la tendance. A tel point que certains parlent de la «revanche des roux».

Les roux — hommes — ne bénéficient pas encore tout à fait de ce renversement. Mais qui sait si cela ne pourrait venir? Damien a récemment participé à plusieurs castings qui demandaient des roux. Notamment chez Lacoste.

Le politiquement correct a interdit les blagues sur les juifs, les noirs, les gays, les arabes. Ne pas trop rire des femmes non plus: restent les roux. Pour l'instant.

Charlotte Pudlowski

Merci à Valérie André, auteure de la Réflexion sur la Question rousse, maître de recherches du FNRS et à Jean-Maurice Simoneau, spécialiste de la couleur.

Image de une: Lily Cole/Reuters

Devenez fan sur , suivez-nous sur
 
L'AUTEUR
Charlotte Pudlowski est journaliste à Slate.fr - culture notamment. Elle a travaillé à 20 Minutes, contribué à Snatch, Megalopolis et au World Policy Journal. La suivre sur Google+. Ses articles
TOPICS
PARTAGER
LISIBILITÉ > taille de la police
D'autres ont aimé »
Publié le 12/02/2010
Mis à jour le 16/02/2010 à 8h58
10 réactions