Culture

Au-delà de la série «The Romanoffs», les vrais imposteurs de la famille impériale russe

Temps de lecture : 9 min

La série «The Romanoffs», dont les protagonistes assurent plus ou moins vaguement descendre de la famille impériale russe, est d'autant plus décevante que les véritables affaires d'imposture sont aussi nombreuses que rocambolesques.

Image extraite du générique de «The Romanoffs» | Capture écran
Image extraite du générique de «The Romanoffs» | Capture écran

Dans les premières secondes du générique de The Romanoffs, la série de Matthew Weiner, le créateur de Mad Men, la caméra longe un mur tapissé de tableaux aux cadres dorés. Au centre d’un salon opulent, vêtus de blanc, se tiennent le tsar Nicolas II de Russie, son épouse Alexandra Fedorovna, et leurs enfants: Olga, Tatiana, Maria, le tsarévitch Alexeï, et la plus célèbre d’entre eux, Anastasia.

Dans une salle claire, les soldats bolchéviques ouvrent le feu. Le sang ruisselle sur le parquet, au milieu de photos de famille, alors qu’en fond sonore, Tom Petty chante le premier vers de «Refugee». Ce morceau mis à part, c’est plus ou moins ainsi que les Romanov furent assassinés, la nuit du 17 juillet 1918, dans la cave de la maison Ipatiev, une demeure du centre de Iekaterinbourg.

L’un des geôliers prononce de terribles derniers mots: «Les vôtres ont essayé de vous sauver, mais ils n’y sont pas parvenus. Et nous sommes obligés de vous fusiller. Votre vie est terminée.» Le tsar a à peine le temps de dire «quoi», les femmes de se signer, que douze hommes lèvent leurs armes.

Le couple impérial succombe instantanément, mais les diamants cousus aux robes des jeunes filles font ricocher les balles, ultimes protections offertes par les richesses amassées d'une dynastie régnant sur le pays depuis le XVIIe siècle. Alors qu’il rampe vers la porte, le tsarévitch meurt le crâne défoncé à coups de baïonnettes, comme ses sœurs que l'on entend crier de l’extérieur.

La famille impériale russe, vers 1914 | Boasson and Eggler St. Petersburg Nevsky 24 via Wikimedia Commons

Désinformation et tentative de suicide

Le 19 juillet, une annonce dans la presse révèle que «Nicolas le sanglant» a été exécuté, mais se garde bien de dévoiler le sort de la tsarine et de ses enfants. On raconte que les membres de la famille impériale ont seulement été déplacés. Mais en réalité, leurs corps, enveloppés dans des draps, ont été dissous à la chaux et au vitriol à l’extérieur de la ville.

C’est justement grâce à ce manque de transparence que les imposteurs se feront nombreux. «Le premier d’entre eux apparaît seulement quelques jours après l’annonce de la mort du tsar, relève l’historienne Penny Wilson, autrice d’un ouvrage intitulé The Fate of The Romanovs. Les Russes blancs [la part de la population russe rejetant la révolution, notamment les fidèles au tsar, ndlr] commençaient à peine à enquêter sur ce qui s’était passé qu’un enfant de la région de Iekaterinbourg a prétendu être Alexeï. Le tuteur suisse des Romanov qui travaillait avec les enquêteurs l’a tout de suite démasqué.»

Le 27 février 1920, une jeune femme saute dans le Landwehrkanal depuis un pont berlinois. Après l'échec de sa tentative de suicide, elle est transportée dans un hôpital psychiatrique, où elle refuse de révéler son identité. Le staff médical observe des cicatrices sur son corps et son crâne. Il est noté qu’elle parle allemand avec ce qui sonne à leurs oreilles comme «un accent russe».

En 1922, le Parti, qui évite à tout prix la question de la mort des Romanov, assure encore que seul Nicolas II a péri, ce qui permet à une autre patiente, Clara Peuthert, d’assurer que la femme sans nom n’est autre que la grande duchesse Tatiana, deuxième fille du tsar. «On ne sait pas vraiment d’où venait Clara, reprend Wilson. Elle avait la cinquantaine, était très tendue, nerveuse. Elle racontait avoir été couturière pour une riche famille moscovite.»

À sa sortie, Peuthert donne l’information à un soldat russe émigré. Lui même informe le Congrès international des monarchistes russes, une organisation œuvrant à la restauration de l’Empire en Europe. «Ils ont contacté une aristocrate, Zenaïda Tolstoï, explique l’historienne. C’était une amie de l’impératrice, elle connaissait Anastasia. Après s’être rendue à l’asile, elle disait qu’il était possible que la jeune femme soit une Romanov. Ses yeux ressemblaient à ceux d’Anastasia et de Nicolas II. Elle pensait qu’il pouvait s’agir de Tatiana.»

Une baronne, elle aussi proche de la tsarine, assure pourtant que la jeune femme est «trop petite pour être Tatiana». Alors la patiente ajuste son récit: «Je n’ai jamais dit que j’étais Tatiana.» Elle prétend être Anastasia, la benjamine des Romanov.

«Dès qu’une personne la dénonçait, une autre assurait qu’elle disait la vérité. Le tuteur suisse assurait qu’il ne s’agissait pas d’Anastasia? Sa propre épouse le contredisait.»

Penny Wilson, historienne

Le soldat russe est convaincu, tout comme Zenaïda Tolstoï. Soucieuse de contrôler la situation jusqu’à ce que le mystère soit percé, cette dernière place la jeune femme chez le baron Arthur von Kleist, un ancien haut gradé de la police russe en Pologne. On raconte que, comme beaucoup, celui-ci décide d’héberger la jeune femme «au cas où». S’il s’agit bien d’Anastasia et qu’une restauration intervient, le pouvoir impérial lui saura reconnaissant.

Nombre de Russes ayant connu la famille impériale rendent visite à celle qui dit être Anastasia et prend le nom d’Anna Tchaïkovski. Une partie pense la reconnaître, d’autres sont catégoriques sur le fait qu’elle n’est qu’un imposteur. Souvent, les avis fluctuent, dans un sens ou dans l’autre. «Dès qu’une personne la dénonçait, une autre assurait qu’elle disait la vérité, commente Penny Wilson. Le tuteur suisse assurait qu’il ne s’agissait pas d’Anastasia? Sa propre épouse le contredisait.»

Des usines de munitions à Rachmaninov

En 1924, le «rapport Sokolov» est publié à l’Ouest. Son auteur, l'enquêteur des Russes blancs Nikolaï Sokolov, conclut que toute la famille du tsar est bien morte à Iekaterinbourg. Pour autant, le rapport, banni en URSS (plus tard, Staline interdira même de discuter le sujet), ne change en rien les dires des imposteurs.

Dans son ensemble, la Russie impériale émigrée demeure fascinée. À force de visites, Anna écoute et enregistre des témoignages, qu’elle transforme en souvenirs, donnant de l’épaisseur à ses allégations.

Après Tolstoï, c’est le prince Valdemar de Danemark qui s’occupe d’elle. Il lance sa propre enquête tout en l’entretenant, avant que sa famille ne le conjure d’arrêter les frais. Le duc de Leuchtenberg, distant cousin du tsar, prend le relai et héberge celle qui dit être Anastasia dans un château de Bavière.

Un détective privé engagé par Ernest-Louis de Hesse, le frère de la tsarine défunte, établit alors la véritable identité de la jeune femme. Bien loin de la haute noblesse russe, Franziska Schanzkowska est une ouvrière polonaise.

Pendant la Grande Guerre, elle a trimé dans des usines de munitions, où elle a été blessée par une grenade lui ayant échappé des mains. Autre drame: son fiancé a été tué au front. Deux événements qui l’ont rendue apathique, dépressive et ont déjà provoqué deux séjours en soins psychiatriques, dès 1916. Après sa tentative de suicide, ses proches, qui ont signalé sa disparition aux autorités, sont restés sans nouvelles. En 1927, Anna sera confrontée à son frère Felix, qui assure ne pas la reconnaître. Des années plus tard, il expliquera avoir menti, pour laisser sa sœur vivre sa nouvelle vie.

Parce que les faits ne changent pas toujours les idées préconçues que l'on se met dans le crâne, la princesse Xenia, une cousine d’Anastasia et sa camarade de jeux durant l'enfance, invite l’ex-ouvrière à séjourner chez elle, à Long Island, sur la côte est des États-Unis. Au bout de cinq mois, elle se dit convaincue de la véracité des propos d’Anna, déclarant: «Elle ne donnait jamais l’impression de jouer un rôle. Elle paraissait toujours elle même.»

Pourtant, jamais l’histoire d’Anna ne sera parfaite. Penny Wilson affine: «Elle parlait d’événements, de courtisans, de serviteurs, de palais ou de vacances en Crimée. Mais elle ne pouvait pas livrer de détails précis.» Pire, la Polonaise ne parle pas très bien russe. Son niveau en français et en anglais, langues enseignées à Anastasia, est encore pire. «Mais on expliquait tout ça par sa blessure à la tête et sa maladie. Elle avait souffert de la tuberculose. Anna disait qu’elle ne voulait pas parler russe, parce que ça lui rappelait l’emprisonnement et l’exécution de la famille impériale. Elle disait que c’était la langue de la maison Ipatiev.»

Dès 1928, avec l’aide de Gleb Botkin, fils du médecin du tsar assassiné à Iekaterinbourg, Anna réclame son héritage, des prétendus biens placés par Nicolas II à l’étranger –une demande qui aurait provoqué une brouille avec Xenia, dont elle quitte la résidence.

Le célèbre compositeur Sergueï Rachmaninov place alors celle qui dit être Anastasia au Garden City Hotel d’Hempstead, dans l'État de New York. Pour éviter d’attirer l’attention, la chambre est réservée sous le nom d’Anna Anderson, patronyme sous lequel l’imposteur est resté célèbre.

«Ils voulaient seulement y croire»

En octobre 1928, au décès de la mère du tsar, les douze parents les plus proches des Romanov signent une déclaration dénonçant l’imposture d’Anna comme un «conte de fée». Qu’importe pour Botkin, qui accuse les douze d’être «avares et sans scrupule».

Malgré les témoignages, les enquêtes et les trous béants dans l’histoire d’Anna, beaucoup continuent de se fier à elle. «Généralement, ses supporters étaient sincères, complète Penny Wilson. Soit ils la croyaient, soit ils voulaient découvrir la vérité. Ils n’étaient ni fous, ni idiots: ils voulaient seulement y croire. Ils espéraient que renaîtrait un passé impérial durant lequel leur vie avait plus de sens. Ces gens avaient perdu toute fonction à la chute de l’Empire, ils n’existaient que pour le soutenir.»

Il s'agit là d'une autre raison pour laquelle les cas d’impostures vont bien au-delà des dires d’Anna Anderson: «On peut citer les Goleniewskis, qui prétendaient être la famille Romanov entière. Celui qui disait être Alexeï avait été agent double de la CIA et demandait l’asile. C’est le tsarévitch et Anastasia qui ont eu le plus d’imposteurs, peut-être parce qu’ils étaient les plus jeunes et donc les plus susceptibles de changer physiquement. De nos jours, il existe d’ailleurs quelqu’un qui prétend être la réincarnation d’Alexeï.»

Néanmoins, les autres grandes duchesses auront aussi leur lot d’imposteurs. La plus célèbre, Marga Boodts, partageait avec Anderson un nombre de soutiens. Interrogée par un journaliste, Anna ira jusqu’à déclarer «qu’il était bien possible qu’elle soit sa sœur Olga».

Celle qu’on surnommait «l’Olga du lac de Côme» présentait une histoire plus construite. Elle aurait échappé au massacre grâce à un soldat cosaque, qui l’aurait assommée et prétendu qu’elle était bien morte avant de fournir un autre cadavre, celui d’une villageoise qui pillait les corps des Romanov. L'homme et la jeune fille auraient ensuite voyagé jusqu’à Vladivostok, à travers la Chine.

«À l’époque, on ne pouvait rien prouver et elles jouaient là-dessus, sur le fait que certains membres de la famille ou de l’entourage Romanov préféraient ne pas se risquer à les contredire.»

Penny Wilson, historienne

En 1960, alors qu’Anderson commence un procès pour réclamer son héritage, Boodts assure se souvenir d’avoir vu Anastasia mourir. «Toutes les deux ont vécu sur ces allégations, achève Wilson. À l’époque, on ne pouvait rien prouver et elles jouaient là-dessus, sur le fait que certains membres de la famille ou de l’entourage Romanov préféraient ne pas se risquer à les contredire.»

En mai 1979, les restes de la famille Romanov sont retrouvés par deux archéologues amateurs. Il faudra attendre 1989 pour que leur trouvaille soit publiquement révélée. En juillet 1991 sont exhumés les corps de Nicolas II, de son épouse et de trois de leurs filles. Pour conduire des tests, on se sert de l’ADN du prince Philippe, mari de la reine d’Angleterre, dont la grand-mère était la sœur de la tsarine. L’authenticité des corps est prouvée.

En 1994, on compare les prélèvements avec un morceau d’intestin prélevé sur Anna Anderson en 1971. Le résultat est négatif. À l’inverse, ceux conduits avec le petit-fils de Gertrude Schanzkowska, la sœur de Franziska Schanzkowska, s’avèrent concluants. Anna Anderson n’était pas la fille du dernier tsar de Russie, mais bien une ouvrière polonaise.

Pourtant, des milliers de personnes à travers le monde veulent encore croire à ces histoires romanesques. Elles se réunissent sur des pages Facebook, que ce soit pour Anastasia ou Olga. À la lumière de ces informations, on peut imaginer ces gens-là en croisière, une coupe de champagne posée sur une nappe blanche, un grand sourire au visage illuminé par des chandeliers, alors qu'une troupe de danse russe se donne en spectacle –comme dans le deuxième épisode des Romanoffs. Dommage que Matthew Weiner ne fasse qu’effleurer un sujet qui aurait bien mérité huit épisodes.

Thomas Andrei Journaliste

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