Culture

Peut-on vivre dans une romance pour ados à l’âge adulte?

Temps de lecture : 9 min

Elles sont souvent jugées «fleur bleue» ou futiles par les adultes, mais les romances pour ados, dans les livres, au cinéma ou à la télé, ont beaucoup à nous apprendre sur l'amour.

Extrait de la bande-annonce d'«Un monde pour nous»  de Cameron Crowe (1989) | Capture écran via YouTube
Extrait de la bande-annonce d'«Un monde pour nous» de Cameron Crowe (1989) | Capture écran via YouTube

Je les pensais à jamais disparues, jetées pour faire de la place depuis mon départ. Mais elles étaient toujours là, tout près de moi. Dans le grenier poussiéreux de la maison de mes parents, elles avaient été entassées au fond de caisses, entre des G.I. Joe cassés et des vieux numéros de Podium.

C’est là qu’elles étaient, les photos de Julie et des endroits que l’on avait visités, les cassettes de chansons que l’on avait écoutées, les lettres aussi, beaucoup de lettres, celles qu’elle m’avait envoyées et d’autres, encore sous forme de brouillon, que je n’avais pas osé poster.

J’avais rencontré Julie à l’été 1994. J’avais 15 ans. Dans le cadre d’un séjour linguistique, nous visitions, guidés par une étudiante, Washington D.C. et ses environs. Dès notre première journée, alors que nous faisions la queue devant la National Gallery of Art, je l’ai vu sourire et mon cœur a semblé, pour la première fois, exploser à l’intérieur de moi.

L'intensité de la première fois

«Elle avait le genre de sourire que vous voyez dans les publicités pour dentifrice, où vous pouvez voir pratiquement toutes les dents de quelqu’un. Elle devrait sourire comme ça tout le temps, s’est dit Park. Ça fait passer son visage de bizarre à beau. Il voulait la faire sourire comme ça constamment», écrivait Rainbow Rowell dans Eleanor & Park, l’histoire d’une romance discrète entre deux jeunes lycéens timides et mal dans leur peau qui, faute de mieux, s’asseyaient tous les jours côte à côte dans le bus.

Il y avait de ça dans le sourire de Julie qui, contrairement à Eleanor, ne regardait jamais le sol pour rire. Elle était généreuse avec son sourire. À mon grand dam et à celui de mon cœur, comme l’écrivait encore une fois très exactement Rainbow Rowell, «Quand Eleanor souriait, quelque chose se brisait à l’intérieur de lui. À chaque fois». Je sais ce que cette phrase veut dire. Même avec vingt-cinq ans de recul.

C’est la raison, je crois, pour laquelle j’aime tant, malgré mon quarantième anniversaire approchant, lire et regarder des romances adolescentes, que j’aime tant les romans de John Green comme Nos étoiles contraires ou La Face cachée de Margo, pourquoi je relis régulièrement Eleanor & Park, Le Monde de Charlie ou Weetzie Bat, pourquoi je me nourris de films comme Rose Bonbon ou 16 bougies pour Sam, pourquoi je reviens toujours à Un Monde pour nous, The First Time ou Crazy/Beautiful, pourquoi mon Tumblr est plein de répliques de Dawson ou de Juno et de GIF de Elle est trop bien ou Newport Beach.

J’aime me rappeler du rapport très premier degré aux sentiments que m’a offert l’adolescence. La première mixtape. Le premier sourire gêné. Le premier slow. La première balade main dans la main. Le premier baiser. Mais aussi le premier cœur brisé. Comme disait John Green, «la première fois a une intensité que la deuxième n’a simplement pas».

La romance pour ados est aux émotions ce que les blockbusters sont aux films: une façon de les amplifier, de décupler leur puissance, leur pouvoir et leur violence. «Les adolescents ont la réputation d’être blasés et cyniques, alors que selon moi, ils sont au contraire merveilleusement sincères dans leur rapport à leurs expériences émotionnelles», poursuivait John Green.

Un avis que partageait John Hughes, l’autre pape de la romance adolescente, qui expliquait au New York Times en 1986 que le déclic dans sa carrière avait été «de réaliser que ce public aimait les films sérieux» et de se rappeler «à quel point j’étais moi-même très sérieux à cet âge», que «c’est le moment de votre vie où vous êtes le plus sérieux».

Le mépris des adultes

Mais ce qui n’est pour une partie d'entre nous –les ados– que la vérité d’émotions vécues sans ironie ni cynisme n’est pour d’autres –les adultes– que du «psychodrame à l’eau de rose», comme David Denby décrivait le chef d’œuvre de John Hughes The Breakfast Club dans sa critique pour le New York Magazine en 1985.

Forcément. Quand on a vécu les désillusions et les échecs, que l'on regarde la vie avec un peu plus de recul, les errances sentimentales de gens sans responsabilités, qui n’ont jamais eu à s’inquiéter de payer leur loyer ou leurs impôts, peuvent paraître futiles, sans importance, dérisoires.

Quand, pensant naïvement acheter Le Monde de Charlie en le cherchant aux côtés de L’attrape-coeur, j’ai demandé à la libraire du rayon «littérature anglophone» où il se trouvait, elle m’a répondu, avec un mépris encore vif, «au rayon jeunesse». Comme si ce n’était pas vraiment de la littérature, comme si les sentiments naïfs de Charlie découvrant pour la première fois ce qu’est l’amour et l’amitié étaient moins valides que ceux décrits –avec beaucoup plus de gros mots– par J.D. Salinger.

Encore récemment, lors d’un book club, j’ai vu toute l’incompréhension dans les yeux d’une bonne dizaine de gens de mon âge –et plus âgés– quand je leur expliquais les raisons pour lesquels je frissonnais à chaque lecture du passage dans lequel Park raconte que «tenir la main d’Eleanor était comme tenir un papillon. Ou un cœur qui bat. Comme tenir quelque chose de complet, de complètement vivant», et pourquoi les quelques lignes décrivant le premier baiser de Weetzie Bat, «un baiser comme une tarte au pomme à la mode avec la vanille crémeuse fondant dans la chaleur de la tarte, un baiser comme du chocolat quand vous n’avez pas mangé de chocolat pendant un an», étaient les plus belles que j’avais jamais lues.

«Je ne pense pas les ados comme une forme inférieure d’êtres humains», avait l’habitude de dire John Hughes. De même, je ne pense pas mes sentiments pour Julie inférieurs à ceux que j’ai éprouvés plus tard, à l’âge adulte. Ces derniers étaient peut-être plus vrais dans le sens où ils étaient plus réfléchis, plus conformes à des attentes rationnelles –par exemple l’adhésion à des valeurs communes, à des habitudes alimentaires ou des avis politiques similaires–, mais ils n’avaient pas la force d’évocation romanesque d’un cœur qui se met soudainement à battre très fort à la simple idée de deux mains qui se cherchent et de lèvres qui s’effleurent.

Le temps de l'insouciance

Il ne m’a fallu qu’une seule photo pour le comprendre. Notre correspondance s’étant abîmée dans les aléas d’une vie adulte naissante et son sourire étant resté radicalement absent de tout réseau social, Julie avait fini par disparaître de ma vie. Complètement. Alors en sortant de sa boîte la photo de Julie souriant à 15 ans, dans son sweat-shirt gris, son jean clair et ses Converse, en relisant ses lettres, des émotions enfouies depuis bien longtemps ont ressurgi, presque intactes, intouchées depuis vingt-cinq ans. La sincérité, le «sérieux» de l’adolescence ont cela de magique.

L’héroïne de À tous les garçons que j’ai aimés le disait récemment: «J’écris une lettre quand j’ai un béguin si intense que je ne sais pas quoi faire d’autre. Relire mes lettres me rappellent à quel point mes émotions peuvent être puissantes et dévorantes.»

Il y avait évidemment là une part de nostalgie, le rappel de moments d'insouciance, le souvenir des années 1990, de la musique que l’on écoutait, des vêtements que l'on portait, de l’innocence d’une époque sans réseaux sociaux ni smartphone, quand aimer était aussi simple qu’écrire des sentiments naïfs sur une feuille de papier A4.

Mais il y avait aussi le rappel d’un temps sans Tinder, sans le mépris, sans la violence induite par un semblant d’abondance. Dans les lettres échangées avec Julie, il n’y avait pas toutes les attentions particulières que l'on met aujourd’hui dans nos SMS ou sur les applications de rencontres, toute l’angoisse d’être mal compris, mal interprété, d’être jugé.

Il y avait au contraire plein de points d’exclamation et de phrases définitives, comme «Je ne t’oublierai jamais». Des phrases qu’aurait pu prononcer Lloyd Dobler quand, dans Un Monde pour nous, il raconte que Diane lui a «donné un stylo» quand «il lui a donné son cœur», ou Sam quand, dans 16 bougies pour Sam, elle se morfond parce que Jake, qui est «beau, parfait et qu’elle aime vraiment beaucoup», l’ignore.

Les romances pour adultes, pleines de sentiments complexes et ambivalents, n’offrent pas cela –ou rarement. C’est ce que voulait dire Julia Roberts en disant à Hugh Grant, dans Coup de Foudre à Notting Hill, qu’elle était «juste une fille, debout devant un garçon, et qui lui demande de l'aimer»: qu’elle veut à nouveau aimer comme une adolescente, mettre de côté le brouhaha d’une relation polluée par des enjeux sociaux ou professionnels, qui n’ont à rien à voir avec l’amour, avec le sentiment pur, sincère et «sérieux». Idem quand Jerry Maguire (Tom Cruise) insiste sur le fait que l’on «vit dans un monde cynique» pour reconquérir le cœur de Dorothy (Renée Zellweger).

La réalité des sentiments

Les romances adolescentes, comme ces photos et lettres de Julie, me permettent de me rappeler que s’il y a d’infinies façons d’aimer, il n'y en avait pas de meilleures que celles qui nous faisaient écrire des lettres naïves et sucrées, qui nous inspiraient des mots doux et simples, qui faisaient battre notre cœur à chaque regard et sourire, qui nous faisaient nous morfondre dans le noir en écoutant des chansons tristes que l'on aurait cru écrites pour nous.

Oui, à quinze ans, ces choses m’avaient certainement empêché de poster la lettre qui aurait révélé à Julie cet amour que je croyais, seul dans ma tête, plus fort que tout. Avec le temps et plusieurs centaines de kilomètres nous séparant, elles avaient permis à l’idée du sentiment de prendre le pas sur le sentiment lui-même, sur sa réalité. Mais cette réalité, justement, il m’aurait été impossible de l’appréhender et de la comprendre à l’âge adulte sans tous ces films, ces romans et ces séries qui m’ont nourri pendant vingt ans.

Autant j'identifiais mes sentiments à ceux de Park découvrant pour la première fois le sourire d’Eleanor, à cette envie de la voir sourire tout le temps, autant je comprenais surtout, grâce à cette dernière, leur part d’égoïsme. «Je t’ai demandé de sourire parce que tu es jolie quand tu souris», lui disait-il. «Ce serait mieux si tu pensais que je suis jolie quand je ne souris pas», lui répondait-elle.

De même, à 20 ans, devant la première saison de la série Dawson, je réalisais à quel point il avait été toxique de déifier à ce point Julie en observant Dawson (James Van Der Beek) avoir ce même comportement avec Jen (Michelle Williams).

Au contraire, mon amie Virginie, que j’ai rencontrée il y a presque une décennie grâce à notre passion commune pour ces romances adolescentes et qui –assez ironiquement– est maintenant professeure d’histoire au collège et donc en contact quotidien avec des ados, me disait qu’elles avaient été une façon pour elle de «vivre par procuration» à l’âge adulte une adolescence dont elle s’était un peu inconsciemment privée elle-même.

«J’avais la sensation de corriger un manque de mon adolescence, de prendre ma revanche sur cette époque où j'avais honte de consommer la culture de mon âge –et quelque part, cela me faisait revivre mon adolescence à retardement. Le caractère souvent très intense des émotions mises en scène dans les romances adolescentes me permettait d'avoir une approche très premier degré, très néo-sincère des émotions brutes que l'on peut ressentir quand on est adolescente. J'avais tellement la sensation d'avoir réprimé ces émotions.»

La meilleure des leçons

Parce qu’elles sont écrites par des adultes qui ont su trouver le recul nécessaire, ces romances de fiction nous apprennent à grandir, à nous améliorer, à nous perfectionner, à «mieux» aimer dans la vie réelle. Aux ados, évidemment. Aux adultes également.

C’est ce qu’expliquait Rainbow Rowell à propos de l’écriture de Eleanor & Park: «Ma motivation était de faire ressentir aux gens ce qu’est l’amour, de leur en offrir une vision réaliste. S’ils sont jeunes et ne sont jamais tombés amoureux, ça leur apprendrait à le reconnaître. S’ils sont plus âgés et sont déjà tombés amoureux, ça leur permettrait de le ressentir à nouveau.»

Bien sûr, en retrouvant les lettres et photos de Julie, je ne suis pas miraculeusement retombé amoureux d’elle. Mais je me suis souvenu. Je me suis souvenu du sentiment exact qu’elle a créé au fond de moi.

Et les romances pour ado me servent à cela: à me rappeler que si je ne pouvais pas aimer quelqu’un dont il me faudrait seulement regarder une photo, vingt-cinq ans plus tard, pour me rappeler les sentiments exacts qui ont traversé ma tête et mon cœur au moment où je suis tombé amoureux, ça n’en valait pas la peine.

Comme l’ajoutait Rainbow Rowell, «je pense que la vraie vie est plus romantique si vous lui permettez de l’être, si vous n’agissez pas comme s’il était immature d’être exalté».

Michael Atlan

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