Santé / Sciences

«Ce sentiment d'être une personne inintéressante et ennuyeuse me tue»

Temps de lecture : 5 min

[C'est compliqué] Cette semaine, Lucile conseille Sofia, une trentenaire persuadée de n'avoir rien à apporter à personne: ni à ses proches, ni aux hommes qu'elle a pu rencontrer.

«Je n'arrive pas à extérioriser mes sentiments, je n'arrive pas à mener une conversation et attirer l'autre personne.» | Matthew Henry via Unsplash CC License by
«Je n'arrive pas à extérioriser mes sentiments, je n'arrive pas à mener une conversation et attirer l'autre personne.» | Matthew Henry via Unsplash CC License by

«C’est compliqué» est une sorte de courrier du cœur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c’est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes. Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse: [email protected]

Vous pouvez aussi laisser votre message sur notre boîte vocale en appelant au 07 61 76 74 01 ou par Whatsapp au même numéro. Lucile vous répondra prochainement dans «C'est compliqué, le podcast», dont vous pouvez retrouver les épisodes ici.

Et pour retrouver les chroniques précédentes, c’est par là.

Chère Lucile,

Je suis dans une phase dans ma vie où je me sens perdue.

J'ai toujours souffert de problèmes psychiques (une faible estime de soi, manque de confiance, mauvaise body-image) mais j'ai toujours essayé de lutter contre ça. J’ai essayé de travailler sur moi-même, faire des efforts pour me sortir de cette obscur tunnel... malgré mes échecs (surtout au niveau personnel) j'ai toujours gardé l'espoir, ce qui me faisait sortir à chaque fois du côté sombre.

Mais actuellement je me sens faible et incapable de continuer à lutter surtout que rien ne change!

J'ai essayé d'avoir de l'aide (voir un psy ou thérapeute) mais vu que je n'ai pas assez de moyens, je commence les séances et j'arrête après la première ou la deuxième.

J'ai 35 ans maintenant et je n'ai encore jamais réussi une relation dans ma vie, chaque homme que je rencontre me quitte après les premiers rendez-vous.

J'ai cru que c’était une question de physique au début car j'étais un peu ronde mais finalement j'ai su que ce n’est pas à cause de ça.

J'ai fait connaissance à distance avec des personnes qui ont bien aimé comment je suis physiquement et même en discutant à distance après notre première rencontre tout est foutu. C'est le blocage total, je ne sais pas communiquer ni échanger, je suis ennuyeuse, pas féminine dans mes gestes, froide et distante.

Au fond, je me sens complètement à l'opposé de ça mais je n'arrive pas à extérioriser mes sentiments, je n'arrive pas à mener une conversation et attirer l'autre personne.

Même avec mes amies les plus proches, j'ai le sentiment que je ne leur apporte rien, qu'elles se sentent mal avec moi (même s'elles disent le contraire quand j'aborde le sujet avec elles).

Ce sentiment d'être une personne inintéressante et d’être ennuyeuse me tue à fond.

Je me sens pas femme, ni attirante.

J'ai une faible estime de moi-même.

Sofia

Chère Sofia,

Je suis mal placée pour vous parler d’estime de soi. Comme beaucoup de femmes d’aujourd’hui, j’ai été et je suis encore soumise à des pressions qui altèrent l’image que j’ai de ma personne. Je me trouve laide, je me trouve trop ronde, je me trouve peu d’esprit et j’ai souvent honte d’ouvrir la bouche face aux gens avec qui je fais l’effort de communiquer.

Parfois, cela handicape ma vie sociale, puisqu’il m’arrive d’annuler des sorties pour la simple raison que je me sens pas la force de supporter la future déception que je vais avoir de moi-même. Parfois, cela m’empêche de sortir faire une course parce que j’ai peur du regard des autres sur ma personne. Souvent j’ai honte. Et j’ai conscience, comme vous, que cette honte pèse sur mes proches autant qu’elle pèse sur moi. Ils se sentent obligés de me dire que tout ça n’est que le résultat d’une perception altérée, que j’ai tort, que je vais finir par m’en rendre compte.

J’ai 33 ans et je n’ai pas spécialement l’impression que ça s’arrange. J’ai appris à composer avec mes angoisses, je maîtrise les parades qui me permettent de me confronter le moins possible à l’autre. Vous vous demandez probablement pourquoi je vous raconte tout ça. Et en fait c’est parce que, si je ne peux m’empêcher d’en souffrir, je sais, au fond de moi, que j’ai tort. Je ne sais pas si je suis beaucoup plus agréable à regarder ou à écouter que ce que je pense, mais je sais que tout ça n’a en fait aucune importance.

Quand je sors dehors, je ne me dis jamais que les personnes que je croise ont dix kilos en trop, qu’elles pourraient soigner mieux leur acné ou qu’elles ont fait des fautes de français en s'adressant à moi. Je ne juge jamais leurs passions ou même leur absence de passion. Peut-être qu’elles ont fait les mêmes efforts que moi pour se retrouver confrontées à l’autre, peut-être qu’elles partageront ma honte sur le chemin du retour, mais en réalité, je ne les aurai pas jugées.

Personne ne vous juge, Sofia, et les gens qui le font ont tort. La violence avec laquelle vous vous regardez est la seule coupable. Vous êtes une victime de votre intransigeance et de vos doutes.

Je crois que vous devriez vous demander ce que vous désirez être au fond. À qui avez-vous le fantasme de ressembler ? Et puis, une fois que vous aurez dressé ce portrait fantasmé, demandez-vous s'il décrit une personne qui pourrait exister dans la réalité. Est-ce que ce n’est pas une somme de fantasmes, de désirs physiquement et intellectuellement irréalisables?

Moi aussi je voudrais être jolie, plus mince, avec une plus belle peau, des cheveux plus fournis et bien coiffés. Je voudrais avoir quelque chose de pertinent à dire sur tous les sujets. Je voudrais être plus drôle aussi. Mais si je réfléchis bien, la somme de toutes ces qualités résulte juste de la projection de critiques, plus ou moins justifiées, qu’on a pu me faire par le passé.

C’est aussi ma peur de ne pas être à la hauteur. C’est aussi les magazines et les livres et les films et absolument tout le référentiel de ce que doit être la féminité aujourd’hui. Vous êtes ce que vous êtes, Sofia. Vous n’êtes pas un repoussoir, et si vous vous sentez page blanche, vous ne devez pas l’analyser comme synonyme d’ennui mais bien de possibilité de création. Les hommes qui vous quittent ont probablement eu une raison bien à eux de le faire. Cela ne prouve rien. Les gens avec qui vous avez parlé et avec qui vous avez perdu le contact ont peut-être eu la même peur que vous ou peut-être un défaut de temps à vous consacrer pour des raisons qui ne vous concernent même pas.

Cette souffrance que vous avez vous oblige à penser que vous êtes responsable de beaucoup de vos malheurs. Mais c’est faux, Sofia. Vous n’avez peut-être pas eu de chance ou un problème de timing. Vous avez peut-être été victime de la cruauté de certains ou certaines.

Je n’ai pas de formule magique pour vous guérir de cette faible estime que vous vous portez parce que je partage votre peine. Mais je vous assure que vous devriez prendre le temps de réfléchir à toutes les possibilités, à faire preuve de réalisme même dans la souffrance. Juste un peu. Pour vous apaiser d’abord, et aussi vous faire prendre conscience, peu à peu, que vous avez des choses à apporter au monde. Vous ne savez juste pas encore quoi.

C’est peut-être un peu naïf, mais je vis personnellement avec la foi que chacun et chacune, par un geste, un combat, un engagement ou un sourire chaque matin à la boulangère, peut apporter quelque chose de beau ici bas. C’est dans ce ou ces gestes que vous trouverez votre valeur.

Lucile Bellan Journaliste

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