Culture

J'ai décidé d'écouter tout ce qu'a chanté Johnny

Temps de lecture : 8 min

Il y a encore un an, mon rapport au chanteur se résumait à «C'est un gros con» et «Sa musique, c'est de la merde».

Johnny Hallyday en concert au Palais omnisports de Paris-Bercy le 27 novembre 2015. | François Guillot / AFP
Johnny Hallyday en concert au Palais omnisports de Paris-Bercy le 27 novembre 2015. | François Guillot / AFP

Posé sur le bois de ma table de nuit, mon téléphone vibre. D’habitude, cela ne me réveille jamais. Mais cette nuit-là, mercredi 6 décembre, j’ouvre un œil. Et tant qu’à faire, je lis l’alerte info qui s’affiche.

Sur le coup, je suis plus choqué par l’idée d’une «émission spéciale Johnny» sur France Inter que par la mort de l’idole elle-même. Ce décès, j’y pensais pourtant depuis des années. «Ah, la mort de Johnny, ça va être pire que tout, c’est Elvis, on en va en bouffer pendant des semaines.»

Cette mort, je l’envisageais, je l’imaginais, je n’étais même pas très loin de la théoriser. Pourtant, je n’aime pas Johnny. Mieux: je le hais. Johnny, la négation du rock, la poubelle du blues. Cette fois, ça y est: il est mort.

Il est 5 heures du matin. Il me reste deux heures avant que le réveil ne sonne, trois avant de quitter la maison, quatre avant d’arriver au bureau. Quatre heures pour faire totalement abstraction de l’information. Détail intéressant: je suis journaliste à la télévision.

9 heures, j’approche du bureau. Chaque pas qui me rapproche de la porte est un pas qui me rapproche du tsunami. Je franchis la porte: ça y est, la vie sans Johnny commence.

Double coup de bol:

  • Ne travaillant pas pour une émission quotidienne, j’échappe à l’hystérie qui touche bon nombre de rédactions du pays.
  • C’est une collègue qui est chargée de l’inévitable magnéto-hommage qui sera diffusé quelques jours plus tard.

Ce décalage laisse un peu de temps à la rédaction pour «digérer» l’information et partager devant la machine à café quelques souvenirs hallydesques. Je me sens seul: tout le monde aime Johnny. Je m’abstiens de dire ce que je pense vraiment: «Bon débarras».

Une sorte d'ignare qui fait de la musique de merde

Je suis né en 1979. En 1979, Johnny Hallyday a presque vingt ans de carrière. Bref, il a toujours été là, toujours été dans le paysage, toujours fait partie de ma vie, que je le veuille ou non. Chez moi, on n’écoute pas Johnny Hallyday, on n’écoute pas de rock en général. Mon père a certes acheté les premières rééditions des Beatles en CD au milieu des années 1980, mais je réaliserai quelques années plus tard qu’il s’est arrêté à Revolver, un album qui ne marche pas qu’à l’eau claire. Je ne lui ai jamais demandé s’il l’avait fait exprès, je suis sûr que oui.

Johnny Hallyday allait trouver un autre moyen pour entrer chez moi: la télévision. Le samedi soir, il n’était pas rare de regarder en famille «Champs-Élysées», dont Johnny était un invité régulier. Je le voyais arriver sur le tapis rouge, puis j’allais me coucher.

Nous sommes dans la deuxième moitié des années 1980, du Johnny qui fait de la gonflette dans les salles de sport de L.A., du Johnny qui donne des méga-shows à Bercy. Et surtout, c’est l’époque du Johnny «Ah que coucou» des Guignols.

Au-delà de sa musique que je subis déjà sans m’en rendre vraiment compte, Johnny est d’abord pour moi une sorte d’ignare qui a du mal à aligner trois mots intelligents dans les émissions des Sabatier / Foucault sur TF1. Et mes parents me confirment qu’eux aussi, ils ne trouvent pas Johnny très intelligent, même s’ils lui concèdent une ou deux «belles chansons» et surtout «une très belle voix».

Cette première mauvaise impression du personnage me marquera pour toujours dans mon rapport à Johnny, qui se résume donc à: «C’est un gros con». En entrant dans l’adolescence, j’y ajouterai un non-moins définitif: «Sa musique, c’est de la merde». Quand on plonge corps et âme dans le rock anglo-saxon, difficile de trouver des qualités à une sorte d’imitateur d’Elvis qui n’écrit pas ses chansons, et qui en plus n’a jamais réussi à vendre un disque à l’étranger.

Les années défilent, Johnny vieillit. On passe le concert des 50 ans en 1993, les atrocités genre «Allumer le feu», puis le stade de France 98, les 60 ans, les atrocités genre «Oh Marie si tu savais gnagnagna», sans oublier le Johnny people… Son mariage avec Læticia célébré par Sarkozy, les adoptions de ses deux filles, son presque décès en 2009… Pour son concert des 70 ans à Bercy, je jette un œil au concert diffusé sur TF1. Je vois un vieux naze qui se roule par terre comme un gamin et qui a du mal à se relever.

Donc oui, le 6 décembre 2017, pour moi, c’est «bon débarras». Je m’énerve quand j’apprends que son cercueil va passer sur les Champs-Élysées. Je râle quand mon quartier est envahi de fans qui viennent squatter les hôtels pour assister aux obsèques. Évidemment, je ne regarde pas la cérémonie, je vais déjeuner dehors avec femme et enfant.

D'un sursaut d'humanité au piège de YouTube

Pourtant, un truc me chatouille entre deux bouchées de steak haché œuf miroir… La sensation de rater quelque chose... Je ne pourrais quand même pas… m’en vouloir de louper le dernier show de Jojo!? Je m’offre un tiramisu pour éloigner ces mauvaises ondes. Après tout, c’est jour de fête.

Retour à la maison, j’expédie la môme à la sieste. C’est samedi aprem’, le moment de tâter de la gâchette, celle de la Playstation. Rien n’explique que je me sois plutôt jeté sur l’ordinateur à la recherche de sujets sur les obsèques de Johnny… Je reconstitue le fil de la journée, du mal à réaliser qu’il est à l’intérieur de ce cercueil blanc, et les quelques morceaux joués par ses collaborateurs sont pleins d’un respect et d’une émotion indéniables. À l’extérieur de l’église de la Madeleine, la dignité des fans m’impressionne. Je m’attendais à des idiots hurlant à la mort: raté. Je suis un peu déçu, et en même temps, je suis triste pour eux. Je prends ce sentiment pour un sursaut d’humanité de ma part. Rassuré sur mon degré d’empathie, je peux finir l’année tranquille et entamer 2018 le cœur léger. Nous voilà débarrassés de Johnny.

Sauf qu’un Johnny mort, c’est un Johnny qui vit encore. Sa famille se déchire. Je vogue sur internet, tentant de surfer entre deux articles qui ne contiennent pas le mot «héritage». Et j’ignore comment je me suis retrouvé sur YouTube, à regarder des vidéos de Johnny Hallyday.

Cela a commencé doucement, entre deux moments d’ennui au boulot, quelque part en avril… YouTube, c’est un piège nommé «algorithme». Et parce que j’avais regardé des vidéos des obsèques, j’ai vu apparaître dans la fameuse colonne de droite des liens me proposant des chansons, des concerts, des interviews.

J’ai commencé par des apparitions télé des années 1980. Des choses que j’avais déjà vues, d’autres non. Des séances de nostalgie, des rappels d’enfance. Je revois le Johnny bébête dont j’avais fait la connaissance trente ans plus tôt. J’ai un peu honte pour lui.

Ça aurait dû s'arrêter là

Ça aurait dû s’arrêter là, mais pour en avoir le cœur net, j’ai commencé à regarder des clips. Ceux des 80's, ceux de l’époque Gang, le premier album dont je me souviens bien des passages en haute rotation sur RTL.

Ça aurait dû s’arrêter là, mais pour en avoir le cœur net, j’ai mis du Johnny dans mon iPhone. Toujours cet album, Gang, l’alliage de ce que je hais dans la musique française: Goldman et Hallyday. En général, quand je bloque sur une chanson, il m’arrive de l’écouter cinquante fois de suite. Et rien n’explique pourquoi j’ai fait ça avec «Je te promets».

Minimum cinquante fois, sur mes trajets maison-boulot-maison, pendant trois jours. Volume maximum dans mon casque, je suis hanté par la puissance de la voix. Et peu à peu par la chanson. Je sombre sans m’en rendre compte. Au boulot, je commence à passer en revue les vidéos des méga concerts au Stade de France, Parc des Princes, Champ-de-Mars.

Ma famille n’est pas au courant de ce qui m’arrive. Je n’en parle pas à ma femme. Oh, bien sûr, elle ne me jugera pas, car elle m’aime et qu’elle est formidable, mais dans un couple, vous savez comme moi qu’on doit garder certaines choses secrètes. Quant à ma fille de 2 ans et demi, je l’envie encore de grandir dans un monde sans Johnny et je me jure de la préserver aussi longtemps que possible. Mes problèmes ne doivent pas devenir ses problèmes.

«Tu pourrais arrêter d’écouter Johnny s’il te plaît?». Ce SMS d’un ami mélomane tendance «impitoyable» me réveille subitement. Je suis réellement vexé. Comment sait-il que j’écoute du Johnny? Une option bêtement activée dans l’appli musique de mon smartphone m’a trahi… Mes amis savent ce que j’écoute. Alors plutôt que continuer mon activité que je croyais occulte, j’arrête les frais. Pas du tout envie de me faire choper une deuxième fois. C’est humiliant.

Et puis la Coupe du monde de foot commence. Un bon Panama-Tunisie, voilà ce qu’il me faut pour oublier Johnny. Pourtant, au fil des triomphes des Bleus, une petite musique m’envahit…

«On est champiooooons…»
Quart de finale…
«On est tous ensemmmmbleuh»
Demi-finale…
«C’est le grand jouuuuur»
Finale…
«La France est debouuuut!»

Cet hymne ultime de la lose, celle du mondial 2002, s’est incrusté dans ma tête, insidieusement, pernicieusement et je m’en suis à peine rendu compte. J’ai passé un mois avec une chanson de Johnny dans la tête, sans même m’en faire le reproche. Les Bleus défilent sur les Champs-Élysées, et mon premier commentaire en voyant les images est rétrospectivement alarmant: «Ah c’est le même dispositif de sécurité que pour l’enterrement de Johnny!».

Il me manque

Encore une fois, j’essaie d’oublier tout ça, de passer à autre chose… Mon amour-propre, ou ce qu’il en reste, est en jeu. Mais début septembre, l’annonce de la sortie de son album posthume me porte un coup fatal. J’ai envie de l’écouter. Comme tout le monde, j’ai envie de traquer les paroles, les références, d’éventuels messages. Voyeurisme idiot? Évidemment. Mais j’ai aussi envie de savoir si c’est un bon disque. D’ailleurs, c’est sûrement un bon disque: c’est du Johnny.

En attendant, je m’abonne à une playlist «Les indispensables de Johnny Hallyday». Un soir, à bout de forces après tant de résistance anti-Johnny, j’écoute «Allumer le feu».

Tout se bouscule dans ma tête. Il faut se rendre à l’évidence: Johnny Hallyday est mort depuis presque un an, et il me manque. Pas comme un ennemi qui aurait déserté le champ de bataille, plus comme une présence, une référence, un indéboulonnable. Que m’arrive-t-il? Est-ce que je me ramollis, est-ce que je vieillis? Ou pire: suis-je en train de devenir… Français?!?!

Je dois trouver la réponse à une question simple: qu’est-ce que je pense vraiment de Johnny Hallyday? Sa musique m’a toujours fait horreur, mais en fait, je ne la connais pas vraiment. D’ailleurs, à part ses plus grands fans, qui la connaît vraiment? Johnny, c’est 51 albums, soit à la louche 600 chansons en comptant une moyenne de 12 chansons par album. Sur ces 600 chansons, une bonne vingtaine sont des immenses succès. Les 580 chansons qui restent, qui les connaît vraiment?

Alors, au tournant de l’automne, ma décision est prise: je vais écouter l’intégralité de la discographie de Johnny Hallyday. C’est un poil extrême, mais un voyage au pays de Johnny le musicien est nécessaire. Ça risque de piquer, mais je prends le risque.

Combien de temps cela prendra-t-il? Je ne sais pas. Dans quel état vais-je en sortir? Je refuse d’y penser. Je ne demande qu’une chose: si j’essaye d’acheter un t-shirt à l’effigie de loups sur fond de pleine lune, coupez-moi internet sur-le-champ.

À suivre.

Marc Dérian

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