Culture

Juliette Binoche et Robert Pattinson propulsés au sommet dans «High Life»

Temps de lecture : 4 min

À bord d’un vaisseau spatial d’un type inconnu, grâce à une mise en scène hantée et à l’interprétation exceptionnelle de Juliette Binoche et Robert Pattinson, le nouveau film de Claire Denis emporte vers les gouffres de l’intime.

La séduisante et inquiétante Dr Dibbs (Juliette Binoche) | Wild Bunch Distribution
La séduisante et inquiétante Dr Dibbs (Juliette Binoche) | Wild Bunch Distribution

Ont-ils eu le choix? On ne le saura pas. Mais ils sont là, enfermés dans cet étrange vaisseau spatial, qui de l’extérieur ressemble plus à une chaîne hi-fi Ikea des années 1980 qu’à l’Enterprise. Ils sont neuf, femmes et hommes, certains à peine sortis de l'adolescence, à bord du vaisseau n°7.

Ils foncent vers l’inconnu, dans ce vaisseau qui est à la fois une prison et un laboratoire. L’inconnu absolu, ultime: un trou noir, dans lequel ces condamnés à mort pour des crimes dont on ignorera tout se dirigent, bagnards et cobayes à la fois.

Parmi eux se dessine une forme de hiérarchie, il y a cette femme médecin, et le capitaine –leur destin n’est guère différent, leurs pouvoirs ou leurs chances de survie pas plus élevées, seules leurs fonctions les distinguent.

Ils sont violents et éperdus. La sexualité et la reproduction les travaillent et jamais ne les comblent. Dibbs, la femme médecin est très belle, très désirable, ça complique l'existence à bord.

Certains vouent un attachement viscéral à la terre –pas la planète, mais le matériau, la glèbe, le terreau où pousse un luxuriant jardin sous serre. D’autres non.

Les neuf occupants du vaisseau n°7. | Capture d'écran de la bande-annonce

Ainsi vogue vers les étoiles lointaines le nouveau film de Claire Denis. Ces étoiles lointaines, ce sont aussi bien les grandes forces qui définissent l’humaine condition.

High Life est-il un film de science-fiction? Ni plus ni moins que La Jetée de Chris Marker, 2001, l'Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick ou Solaris d’Andreï Tarkovski.

On les qualifierait plus précisément en les appelant films expérimentaux, au sens où ils créent des conditions d’expérience singulières, en isolant quelques spécimens humains dans des conditions extrêmes.

Il ne s’agit pas de les voir accomplir des exploits, ni d’en mettre plein la vue avec des explosions et des rayons laser. Il s’agit de s’approcher, de manière physique, incarnée, des forces obscures qui meuvent chacune et chacun d’entre nous, et que les conditions du récit rendent plus actives, plus sensibles.

Quelque chose de shamanique

À bord du n°7, chacune et chacun redoute et délire ses possibilités de continuer d’exister. Un seul, Monte, semble avoir des souvenirs, des images du passé.

Autour de lui peu à peu se cristallise un autre imaginaire, plus profond, plus archaïque. Il sera question d’une nouvelle Ève, il sera question du tabou de l’inceste et de la beauté des moments où tout semble s'inventer, il sera tendrement rêvé l’hypothèse d’un nouveau premier jour.

À la vitesse de la lumière, la lumière de son cinéma extraordinairement matériel, physiologique, Claire Denis traverse les espaces mentaux de nos cauchemars et de nos fantasmes.

Vers le trou noir de la (pro)création. | Capture d'écran de la bande-annonce

Elle propulse son film spatial avec le plus puissant des carburants: la présence. Présence des corps et des choses, présence de l’eau et du plastique, du métal et de la chair. Sans trucage, par la seule force de son regard, par l’intensité de son rapport au monde, la cinéaste confère à tout ce qui apparaît un supplément de réalité.

Il y a, depuis toujours mais particulièrement dans l’espace confiné du vaisseau n°7, quelque chose de shamanique dans la manière de filmer de la réalisatrice de Trouble Every Day et de Beau Travail.

La musique, à fleur d’inconscient, du grand Stuart Staples, y contribue avec bonheur et inquiétude.

Monte (Robert Pattinson) et sa fille, Willow. | Capture d'écran de la bande-annonce

Une chevelure, des fougères, un bocal empli de sécrétions troubles deviennent chargés d’une force d’évocation qui est assez exactement celle que la poésie confère aux mots, même les plus ordinaires.

Dans l’espace de High Life s’épanouissent les fleurs du mal, qui ne sont jamais que la végétation de nos communs désirs de vie et de mort.

Pattinson, Binoche, sensualité sans limite

Pour cette alchimie, la cinéaste a trouvé deux complices hors norme. On les connaît, Juliette Binoche et Robert Pattinson. Ce qu’ils font, dans les rôles de Dibbs et de Monte, on ne l’a jamais vu, ni rien de comparable.

Surtout elle. C’est que leurs deux façons d’exister dans le film se situent dans des registres opposés, ou plutôt symétriques.

La manière d’habiter le récit de Robert Pattinson est une descente à l’intérieur de son corps et de son esprit, descente qui augmente sans cesse la puissance magnétique de son personnage, devenant lui-même une sorte de trou noir psychique, qui peu à peu satellise tout le déroulement du récit.

Juliette Binoche dans High Life. | Capture d'écran de la bande-annonce

À l’inverse, Juliette Binoche déploie une énergie en expansion, qui fait qu’elle semble parfois pouvoir physiquement, érotiquement, et dangereusement occuper tout l’espace du vaisseau, tout l’espace du film.

La comédienne y offre assurément une de ses interprétations les plus puissantes, les plus émouvantes, un sommet dans un registre à l’exact opposé de ce qu’elle avait fait d’extraordinaire dans le Camille Claudel de Bruno Dumont, du temps où celui-ci croyait encore au cinéma.

Œuvre exceptionnelle, High Life dérange et fascine. La sensualité sans limite de la mise en scène avec le renfort de ses deux acteurs principaux mène sur des chemins escarpés, instables. Les abîmes ne sont évidemment pas qu’au fond du cosmos. On sait bien, depuis Ulysse, que l’odyssée est toujours un voyage intérieur.

High Life

de Claire Denis, avec Robert Pattinson, Juliette Binoche, André Benjamin, Mia Goth, Lars Eidinger

Séances

Durée: 1h51

Sortie le 7 novembre 2018

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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