Politique / Monde

Nouvelle cartographie de la gauche américaine

Temps de lecture : 21 min

Grâce à Donald Trump, la gauche est en pleine effervescence aux États-Unis. Mais si de nouveaux débats, idées et figures émergent, la question des primaires 2020 est encore loin d'être réglée.

Bernie Sanders | Mark Wilson / Getty Images / AFP - Elizabeth Warren | Win McNamee / Getty Images / AFP - Alexandria Ocasio-Cortez | Don Emmert / AFP - Joe Biden | Robyn Beck / AFP
Bernie Sanders | Mark Wilson / Getty Images / AFP - Elizabeth Warren | Win McNamee / Getty Images / AFP - Alexandria Ocasio-Cortez | Don Emmert / AFP - Joe Biden | Robyn Beck / AFP

«Refugees and immigrants are welcome here.» À l’entrée du café Gorilla, je lis ce message sur un petit panneau: les personnes réfugiées et migrantes y sont les bienvenues. Je reverrai souvent des pancartes similaires à New York, postées sur la vitrine de restaurants et de bars. Un appel à l’hospitalité dans l’Amérique xénophobe de Donald Trump.

Situé dans le quartier bobo de Park Slope à Brooklyn, le café Gorilla offre un bon résumé des thématiques de la gauche américaine: on y défend les migrants, on milite pour le commerce équitable et l’écologie (le café est bio, les pailles sont en papier), on se veut féministe et gay friendly.

«On peut se retrouver au café Gorilla. Plutôt samedi que dimanche, car ce jour-là, je fais du “canvassing”», m'a prévenu Matthew Karp lorsque nous nous sommes fixés rendez-vous. L’art du «canvassing», c'est-à-dire de faire campagne sur le terrain, est une occupation très prenante pour lui, comme pour d’innombrables activistes ces dernières semaines.

Matthew Karp n’est pas un militant comme un autre. Historien, maître de conférences de la prestigieuse université de Princeton, il est plus habitué aux gros traités à emprunter dans les bibliothèques académiques qu’aux larges affiches à coller. Pourtant, il a choisi de s’engager. Dans l’Amérique de Trump, dit-il, il n’a pas d’autre choix.

Déjà durant les primaires démocrates de 2016, il a milité ouvertement pour Bernie Sanders, signant notamment un article prémonitoire dans le magazine Jacobin contre Hillary Clinton: le jeune intellectuel y défendait l’idée que Clinton était une candidate plus fragile, face à Donald Trump, que Bernie Sanders. On ne saura jamais si son analyse était pertinente quant à la campagne de Sanders, qui n’a finalement pas pu concourir durant l’élection générale, mais l’histoire a confirmé que Clinton pouvait être battue par Trump.

Lors de notre entretien, Karp souligne que «Bernie Sanders a gagné la primaire de 2016 si l'on ne prend en compte que l’électorat démocrate de moins de quarante ans: l’avenir lui appartient».

Des publications viscéralement anti-Trump

L'historien est un «Bernie’s Democrat»; il appartient à la nouvelle génération d'intellos de la gauche américaine. Karp signe régulièrement de brillants articles dans Jacobin, une revue socialisante dont le nom lui-même, choisi en référence aux révolutionnaires français les plus radicaux, est tout un programme. Journal co-fondé par Bhaskar Sunkara, un entrepreneur de 28 ans, Jacobin fait partie d’un groupe de publications viscéralement anti-Trump, et résolument de gauche.

Avec des nuances, on peut également citer Catalyst (une revue lancée par l’équipe de Jacobin dans une perspective plus universitaire), N+1 (qui entend faire revivre la tradition américaine des magazines littéraires engagés), Logos ou encore The Intercept (lancé par des proches d'Edward Snowden, dont Glenn Greenwald, et dont la rédactrice en chef, Betsy Reed, est l’ancienne directrice de l'hebdomadaire The Nation).

À ces titres relativement récents, il faut ajouter des journaux historiques poursuivant leur travail critique, tels Dissent (la revue du philosophe Michael Walzer, que dirige aujourd’hui le tandem Michael Kazin et Timothy Shenk), The Nation (le jeune David Marcus, ancien journaliste de Dissent, y a pris la direction des pages livres) ou The New Republic (qui connaît actuellement une sorte de revival progressiste, après une période néo-conservatrice).

«La gauche n’a pas vraiment de journal, c’est une somme d'éditorialistes, de podcasts, d’auteurs indépendants», relativise toutefois l’universitaire Mark Lilla.

Durant notre longue conversation au café Gorilla, Matthew Karp me dessine la cartographie de la nouvelle gauche intellectuelle américaine, répartie entre les «usual suspects» et de nouvelles arrivées. Il me signale les chroniques subtiles de Elizabeth Bruenig dans le Washington Post, le podcast «Democratie Now!» de Amy Goodman et, bien sûr, les films de Michael Moore –son Fahrenheit 11/9, qui offre une critique radicale de Trump, vient de sortir et est disponible en VOD.

Karp n’oublie pas non plus de saluer le travail progressiste de David Remnick et Henry Finder à la tête du New Yorker, ou celui de la rédaction du New York Times, qui mène la bataille contre Donald Trump. La fameuse revue intellectuelle et littéraire The New York Review of Books reste également influente dans l’ensemble de ces débats, bien que ses fondateurs Robert Silvers et Barbara Epstein soient décédés et que leur successeur, Ian Buruma, ait dû démissionner après la publication d'un article polémique sur #MeToo.

Quant aux podcasts engagés, ils sont innombrables et constituent un phénomène important de la régénération de la gauche américaine. Selon une formule de Vice News, ils seraient même en passe de devenir «l’équivalent pour la gauche de ce que fut le “radio talk show” pour la droite».

Parmi des centaines de podcasts, on peut recommander «Pod Save America» (lancé par l’ancienne plume d’Obama, Jon Favreau), «Belabored» de Sarah Jaffe, «Media Roots Radio», «Intercepted» de Jeremy Scahill (par l’équipe de The Intercept), «Citations Needed», «Still Processing» (un podcast culturel s’intéressant à la culture de masse et aux questions raciales par deux journalistes vedettes du New York Times, Wesley Morris and Jenna Wortham) et évidemment le «Bernie Sanders Show» –pour un listing des meilleurs podcasts de gauche, voir cette sélection de Salon et celle-ci de Reddit.

Un «agenda de gauche radicale»

La nouvelle gauche américaine que dessine Matthew Karp existe d’abord par ses thématiques, une somme de combats segmentés finissant par former un mouvement plutôt cohérent.

Si l’on en croit les spécialistes de Data for Progress, une association co-fondée par Sean McElwee, Colin McAuliffe et Jon Green, le pays serait prêt pour un «agenda de gauche radicale».

«Sanders a perdu la bataille de l’investiture, mais il a gagné celle des idées.»

John Mason, professeur de science politique à l’Université Paterson et membre des DSA

Bien des thèmes de la nouvelle gauche sont empruntés à la campagne de Bernie Sanders ou en sont le prolongement. On retrouve son inspiration dans les programmes de la sénatrice Elizabeth Warren ou de la candidate new-yorkaise à la Chambre des représentants Alexandria Ocasio-Cortez. «Sanders a perdu la bataille de l’investiture, mais il a gagné celle des idées», m’indique le vétéran de gauche John Mason.

Parmi ces idées, les combats-clés de la campagne Sanders: l’augmentation significative du salaire minimum pour le porter à quinze dollars, le projet de généralisation d’un «Medicare for all» (sorte d'assurance maladie universelle octroyée à partir d’un seul système de sécurité sociale), la gratuité de la scolarité dans les universités publiques ou un agenda écologiste exigeant.

Elisabeth Warren y ajoute des propositions fortes sur la régulation économique, les droits des consommateurs et consommatrices et la fiscalité des plus riches. Quant à Alexandria Ocasio-Cortez, elle innove par ses idées sur les prisons (dont elle entend réduire drastiquement la population), contre les discriminations envers les femmes ou pour protéger les minorités et les personnes LGBT+.

Mais la plupart des mouvements d’idées en cours ne sont pas «top down»: ils ne sont pas impulsés par les hommes et femmes politiques, ils partent du terrain. C’est bien sûr le cas de Black Lives Matter, qui a changé le discours autour des violences policières, mais aussi du mouvement Abolish ICE, pour supprimer la loi sur l’immigration. Une jeune intellectuelle comme Sarah Jaffe, contributrice régulière de Dissent, s’intéresse tout particulièrement à ces nouveaux mouvements sociaux.

Les nominations à la Cour suprême représentent également l’un des combats essentiels de la gauche, surtout après la désignation du conservateur Brett Kavanaugh par Donald Trump. «Ruth Bader Ginsburg doit survivre trois ans», me dit Karp avec affection. L’héroïque juge libérale de la Cour Suprême, âgée de 85 ans, laissait entendre avant l’élection de Trump qu’elle pourrait démissionner; depuis, elle dit se porter comme un charme.

L'enjeu des règles électorales

Un sujet plus pointu, mais non pas moins important, concerne la régulation du financement des campagnes électorales. Selon Matthew Karp, «il faut revoir les règles qui concernent les dons des entreprises et des personnes les plus riches».

Nombre d'activistes militent pour des propositions encore plus audacieuses: faire de Porto Rico –pour l’instant «territoire non incorporé aux États-Unis»– un État (ce qui lui donnerait deux sièges au Sénat), diviser la Californie en deux (ce qui ajouterait encore sièges au Sénat), attribuer des sénateurs ou sénatrices à Washington, D.C., qui n’en a pas. «Puisque les Républicains jouent à la déloyale, pourquoi les Démocrates ne le feraient-ils pas aussi?», se demande l'universitaire.

D'autres proposent même de modifier les règles électorales pour prendre en compte le vote populaire et non plus le vote par État, qui a tendance à surreprésenter les zones rurales et les Républicains. Cette bataille essentielle oppose deux visions de l’Amérique: un vote en fonction de la population ou un vote en faveur des territoires.

Des spécialistes se penchent encore sur les techniques qui pourraient permettre d’impeacher Trump, c’est-à-dire de le démissionner, comme en témoignent les ouvrages Impeachment du célèbre juriste Cass Sunstein et The Case of Impeachment d'Allan Lichtman.

À l'image du politologue Corey Robin, une partie de la gauche s’intéresse à la matrice conservatrice aux États-Unis et argue que, loin d’être une défense de la liberté, de la libre entreprise ou d’un gouvernement limité, la droite américaine est soucieuse de hiérarchie.

Un jeune intellectuel comme l’historien de Yale Samuel Moyn, d'ailleurs le traducteur de Pierre Rosanvallon en anglais, s’intéresse quant à lui à l’histoire des droits humains. Son dernier livre, Not Enough: Human Rights in an Unequal World, a suscité une vive discussion au sein de la gauche lorsque Mitchell Cohen, l’ancien rédacteur en chef de Dissent, l’a attaqué dans le New York Times.

Des questions plus récentes contribuent également à reformuler les débats de la gauche. La fusillade d’Orlando a débouché sur d’innombrables propositions pour renouveler le discours progressiste sur les armes à feux. Le mouvement #MeToo aide à repenser les rapports entre les sexes et à renouveler les idées des féministes historiques. Les positions anti-COP 21 de Paris de Donald Trump suscite d’intenses mobilisations, notamment de l’association 350.org.

Mais au-delà des thématiques, l’enjeu central à venir est celui du débouché politique de ces idées.

La «short list» des primaires démocrates

John Mason est une figure incontournable de la gauche new-yorkaise, que je rencontre au Caffè Reggio à Manhattan, un lieu mythique de Greenwich Village. Mason, ancien trotskyste, membre des Socialistes démocrates d'Amérique (DSA), a toujours été une bonne boussole pour identifier les nouvelles directions prises par la gauche américaine.

Intellectuel radical enseignant à l’Université Paterson, Mason me parle avec enthousiasme des «Millenial Socialists», ces activistes de moins de 40 ans qui ont fait la campagne de Bernie Sanders, imaginé et conduit les mouvements Occupy partout dans le monde, ou qui militent pour Black Lives Matter.

Parmi elles et eux, on trouve d’ailleurs son fils et sa belle-fille, qui ont fait campagne dans le Michigan pour soutenir le candidat au poste de gouverneur Abdul El-Sayed. Ce médecin américano-égyptien, qui s’est présenté aux primaires démocrates sous une étiquette socialiste, a finalement perdu face à la candidate féministe Gretchen Whitmer.

«Bernie Sanders n’a pas créé un mouvement; il est la création d’un mouvement», résume Mason. L'universitaire est resté fidèle aux idéaux de la gauche, qu’il estime d'une grande continuité, à peine renouvelés par l’esprit du temps. Il évoque ainsi une sorte de «New Deal avec des “green stuffs”», soit le programme de Roosevelt un peu verdi. Cette manière de penser est assez proche de celle de Bernie Sanders, un néo-«New Dealer».

«La question du changement climatique est absolument décisive aujourd’hui pour repenser la gauche», corrige néanmoins John Mason, qui comme bien des figures de la gauche traditionnelle s’est finalement converti à l’environnement. Le livre Tout peut changer de Naomi Klein fut de ce point de vue un tournant, en repositionnant l’anti-capitalisme et une part du gauchisme déclinant autour d’une nouvelle cause, non sans quelques excès.

Au-delà des élections de mi-mandat de novembre, beaucoup d’activistes et de spécialistes pensent déjà à la présidentielle de 2020, et donc aux primaires démocrates. Celles-ci, une machine de longue haleine, commenceront dès cet hiver. Et la «short list» est encore longue.

Les noms les plus souvent cités pour la candidature démocrate face à Donald Trump sont ceux de l’ancien vice-président d’Obama Joe Biden (son livre Promise Me, Dad, consacré à la mort de son jeune fils, Beau Biden, qui l’a sans doute empêché de se présenter face à Trump, a été un best-seller), de Bernie Sanders, qui se prépare à concourir à nouveau, de Mitch Landrieu, le maire de la Nouvelle Orléans, d'Eric Garcetti, le maire de Los Angeles, et de Nancy Pelosi, la grande figure démocrate à la Chambre des représentants.

«Ne faut-il pas découvrir un nouvel Obama, peut-être une femme ou un latino d’une quarantaine d’années?»

Un activiste de gauche

Beaucoup espèrent surtout la candidature d’Elizabeth Warren. La courageuse sénatrice démocrate du Massachusetts, actuellement ennemie numéro un de Donald Trump, est une activiste radicale contre les abus des classes dominantes. L’éminente juriste milite en faveur des droits des consommateurs et consommatrices, et est favorable à une politique fiscale redistributive offensive.

Son livre This Fight is Our Fight a été reçu avec enthousiasme ou circonspection: tantôt on salue ses propositions en faveur de la classe moyenne (ce nouveau positionnement centriste peut être perçu comme une preuve de sa future participation aux primaires), tantôt on s’inquiète de cette figure trop modérée, mais potentiellement capable de ringardiser Bernie Sanders.

La question de l’âge jouera probablement un rôle dans les primaires pour 2020: Joe Biden aura 78 ans cette année-là, Bernie Sanders 79 ans; Elizabeth Warren, elle, n’aura «que» 72 ans. «Cette génération n’est-elle pas trop âgée pour pouvoir prétendre incarner le futur? Ne faut-il pas découvrir un nouvel Obama, peut-être une femme ou un latino d’une quarantaine d’années?», se demande un activiste que j’ai interrogé. Et c’est ainsi que le nom d’Alexandria Ocasio-Cortez revient désormais sur toutes les lèvres.

L'énigme Alexandria Ocasio-Cortez

Alors que les primaires démocrates arrivent à grand pas, les experts suivent de près les débats et les récents caucus. Mais une figure inattendue vient de surgir dans le débat public et bouleverser les cartes: Alexandria Ocasio-Cortez, surnommée AOC.

Cette Obama latina de 28 ans, qui parle comme une jeune Bernie Sanders, a pris tout le monde de court. David Remnick, l’influent directeur du New Yorker, lui a consacré cet été un long portrait de sept pleines pages. Son score astronomique aux primaires au sein de la communauté latina a surpris –bien qu’elle n’ait pas réussi à séduire la population noire aussi facilement. Si elle est sans doute trop jeune pour concourir sérieusement à la présidentielle de 2020, tout le monde devine qu’il faudra un jour compter avec elle. «Alexandria Ocasio-Cortez s’est affichée comme socialiste. Le mot socialiste n’est donc plus un gros mot en Amérique», se réjouit John Mason.

Beaucoup s’intéressent également à Bill De Blasio, le charismatique maire de New York –dont la femme, Chirlane McCray, est noire et fut lesbienne. Son bilan est bon, notamment quant à l’accès aux crèches pour tous les enfants. S’il a déçu l’aile gauche de son électorat, il a néanmoins été réélu sans aucune opposition démocrate –un signe qu’il fait finalement assez largement consensus.

La campagne pour le poste de gouverneur du Maryland de Benjamin Todd Jealous, un «Bernie’s Democrat», est également observée avec attention, tout comme celles de la sénatrice de New York Kirsten Gillibrand et de l’ancien ministre à la Justice d’Obama Eric Holder, qui pourraient également se lancer dans la primaire démocrate.

L’un des espoirs de la gauche, le procureur général de New York Eric Schneiderman, a en revanche dû démissionner, face à des accusations de violences sur des femmes revélées par une récente enquête de Ronan Farrow dans le New Yorker.

La primaire qui a opposé Cynthia Nixon, l'actrice de la série Sex and the City, au gouverneur sortant de l’État de New York, Andrew Cuomo, fut également très révélatrice: un élu démocrate bien établi a été menacé par une femme novice en politique, mais dont le discours était résolument de gauche et proche des idées de Bernie Sanders. Cynthia Nixon a largement été vaincue dans la primaire, en recueillant 34% des votes contre 66 % pour Cuomo, mais la bataille a laissé des traces.

Deux ans avant la fin du mandat présidentiel, les grandes manœuvres sont déjà à l’œuvre pour tourner la page Trump. Les Démocrates se divisent pour savoir quelle est la meilleure ligne à défendre, pour des raisons idéologiques ou stratégiques, afin de reprendre la Maison-Blanche. «Une seule chose est sûre: quel que soit le candidat qui sera désigné durant les primaires démocrates, nous serons tous derrière lui pour battre Trump», résume John Mason.

La fin du modèle Clinton

Pour prendre le pouls de la gauche américaine, je retrouve à son domicile, un mercredi après-midi, le philosophe Michael Walzer. Âgé de 83 ans, l’ancien directeur de la revue Dissent, qui vient de passer le flambeau à une nouvelle équipe rajeunie, reste une figure majeure de la vie intellectuelle américaine. Et il observe toujours avec acuité les mouvements en cours au sein de sa famille politique.

Dissent, créé en 1954, s’est toujours voulu un journal de gauche anti-totalitaire: il s’est opposé, «à la fois», insiste Walzer, «à la droite maccarthyste et à la gauche pro-communiste» –pour le dire autrement, Dissent était aussi anti-Pinochet qu’anti-Castro. Nourri de ce double prisme, toujours bienveillant et profondément pluraliste, Walzer observe avec enthousiasme et inquiétude les nouvelles figures intellectuelles.

Le philosophe est impressionné par le renouveau politique que Trump a favorisé à son corps défendant. Il admire les mobilisations de terrain; il lit avec passion les nouvelles revues et essais. «Le fondateur de Jacobin, Bhaskar Sunkara, est très malin», note par exemple Walzer, qui dit attendre beaucoup de son livre à paraître en 2019, The Socialist Manifesto: The Case for Radical Politics in an Era of Extreme Inequality.

«[Clinton] pensait qu’elle serait élue avec cette équation: classe moyenne + minorités. Ce fut une erreur stratégique doublée d’une erreur philosophique et morale.»

Michael Walzer, philosophe

Bien qu’il fut longtemps plutôt clintonien et pro-Obama, Walzer sent bien la nécessité de rompre avec le modèle du parti démocrate qu’a incarné Hillary Clinton en 2016: «Sa stratégie était de prendre ses distances avec les classes populaires blanches pour favoriser la classe moyenne, et de compenser ces “pertes” par une forte mobilisation des Noirs et des femmes. Elle pensait qu’elle serait élue avec cette équation: classe moyenne + minorités. Ce fut une erreur stratégique doublée d’une erreur philosophique et morale.» Selon Walzer, cette tactique a «précipité les ouvriers vers Trump et donné naissance à un populisme blanc», alors que «les Noirs sont peu sortis pour voter en faveur d’Hillary Clinton».

S’il a été séduit, comme tout le monde, par la percée spectaculaire d'Alexandria Ocasio-Cortez, Walzer n’est pas dupe pour autant: «AOC a gagné dans une primaire où la participation a été très très faible. C’était certes dans un district de gauche populaire, mais c’est l’électorat le plus gentrifié et le plus bobo de son district qui a voté pour elle.»

L'intellectuel new-yorkais Paul Berman ne partage pas davantage l’enthousiasme ambiant pour AOC: «C’est une gauchiste radicale. Sa circonscription est devenue ces dernières années à 50% latina, c’est comme ça qu’elle a gagné. Son opposant avait un nom irlandais!»

Des crispations autour du boycott d’Israël

Walzer se méfie «de tous les sectarismes, y compris de ceux qui sont encouragés par la gauche»; il s’est toujours opposé à la «gauche autoritaire», tient-il à rappeler. Au cœur de sa critique actuelle, «la gauche Noam Chomsky», du nom de l'intellectuel critiqué pour ses positions sur la question juive.

Walzer s’inquiète particulièrement du mouvement BDS, qui appelle au boycott d’Israël. Selon le philosophe, qui a longtemps lutté en faveur du peuple palestinien et fut un ardent supporteur des plans de paix dans la région, ces slogans déconnectés du réel sont particulièrement contre-productifs.

«BDS est la nouvelle guerre interne à la gauche. Cela me rappelle le stalinisme, qui nous divisait tous profondément. C’est une bataille qui reste “dans la famille”, ce qui a tendance à la rendre d’autant plus violente.»

Lorsque je l’incite à aller plus loin et à me donner son avis personnel sur ce sujet sensible, l'intellectuel se montre encore plus explicite: «L’idéologie de BDS est une idéologie hostile à l’existence même d’Israël, c’est cela le problème. Ce sont les “idiots utiles” de la gauche, comme d’autres avant eux. Ils sont populaires sur les campus des grandes universités de la côte Est, mais ils ne feront jamais gagner la gauche.» Parmi les figures pro-BDS, il égratigne la philosophe féministe Judith Butler ou le nationaliste noir Louis Farrakhan.

Le philosophe s’interroge également sur les idées de Bernie Sanders, lui-même juif, et de Jeremy Corbyn, le leader du Parti travailliste britannique, sur ces questions: il semble douter de leur sincérité.

Paul Berman, qui a publié l'important The Flight of the Intellectuals, consacré notamment aux impasses de la gauche sur l'islamisme politique, rejoint Michael Walzer en faisant remarquer que «le mouvement BDS est très populaire sur les campus: ils sont peu nombreux dans le pays, mais très fanatiques».

La question identitaire comme ligne de fracture

L’autre grande bataille interne à la gauche américaine concerne les minorités, la question identitaire et les politiques de discrimination positive. Elle est d’une violence d’autant plus inouïe que chaque camp se croit en charge d’une mission messianique.

Classiquement, la «gauche identitaire» s'oppose à une «gauche non identitaire», expressions discutables et également piégées, lesquelles peuvent se décliner sous plusieurs formes, dans de nombreux débats et sous-débats –communautarisme, afro-centrisme, haine de soi, appropriation culturelle, etc.

«Actuellement, les Démocrates qui gagnent sont ceux qui ne font pas campagne sur des politiques liées aux minorités, mais qui ont une vision globale.»

Mark Lilla, historien des idées

Un intellectuel comme Mark Lilla incite la gauche américaine à prendre ses distances avec les «identity politics» dans son nouveau livre, justement intitulé La gauche identitaire, l’Amérique en miettes. Lorsque je le rencontre à New York, Lilla réaffirme avec insistance son appartenance à la gauche, tout en rejetant avec une certaine virulence ce qu’il appelle «The Identity Left».

«Je constate qu’actuellement, les Démocrates qui gagnent sont ceux qui ne font pas campagne sur des politiques liées aux minorités, mais qui ont une vision globale [...]. Il faut plus de diversité parmi les élus, mais davantage de politiques qui parlent à l’ensemble de l’électorat», affirme Lilla.

L’un de ses articles, «The End of Identity Liberalism», a suscité une vive polémique en 2016. Avec son nouveau livre, l'intellectuel persiste et signe. Lors de notre rencontre, il tente de justifier ses positions: «La gauche doit être soucieuse de représenter tout le monde. Or à la télévision et dans les médias, les trans* sont par exemple omniprésents, mais les évangéliques invisibles. La gauche parle tout le temps de représentation et d’appropriation culturelle, mais elle ne cherche même pas à représenter les grandes forces de l’électorat américain» –dans son intéressant Listen, Liberal, l’écrivain Thomas Frank recommande lui aussi aux Démocrates de sortir de leurs obsessions pour se rendre compte des inégalités sur le terrain et de l’amertume des classes populaires.

En définitive, Mark Lilla estime qu’il faut prendre en compte les nouvelles règles de la participation électorale, au premier rang desquelles, selon lui, «la négativité»: «La clé de la victoire de Trump, c’est ce que j’appelle une “partisanerie négative”. Les gens ont été plus nombreux à voter contre Clinton plutôt que pour Trump.» Le vote en faveur du Brexit, la mise en place d’une coalition populiste en Italie et la victoire de Jair Bolsonaro au Brésil pourraient lui donner raison.

N’est-il pas possible cependant d’imaginer une gauche qui aurait à la fois une vision globale et des politiques anti-discriminatoires? Doit-on forcément opposer les idées générales et les minorités? Ne peut-on défendre une gauche qui serait sociale, empreinte de solidarité, et respectueuse des identités, avec de l’empathie pour les singularités? Faut-il nécessairement opposer la «gauche Bernie», traditionnelle et néo-marxiste, à une gauche prétendument «communautaire»? Nombre de philosophes ont labouré ces questions aux États-Unis, dans la lignée des travaux de John Rawls sur la justice et l’égalité en 1971: ainsi d'Amartya Sen, Michael Sandel et –bien sûr– Michael Walzer.

De nouveaux noms et des inspirations anciennes

Dans cette perspective, un nom se détache aujourd'hui du lot. Il s’agit du philosophe noir Anthony Appiah, qui vient de publier un livre remarqué, The Lies That Bind. Celui qui a pu influencer Obama se montre critique sur les questions d’identité mais renouvelle le débat, en offrant une troisième voie entre les deux visions radicales et en tentant de faire dialoguer entre elles deux gauches qui ne se parlent plus.

Une autre philosophe vient également de s’engager: il s’agit de Martha Nussbaum, qui gravite dans le même cercle intellectuel. Celle qui s’est longtemps intéressée à l’empathie, à l’amour, à la compassion et à la justice vient de publier un petit livre d’une rare acuité contre le «trumpisme», The Monarchy of Fear: A Philosopher looks at Our Political Crisis. Pour Nussbaum, la victoire de Trump est celle de la «peur» sur l’«espoir» qu'incarnait Barack Obama.

Au-delà de ces nouveaux noms, il est intéressant de voir réapparaître dans le débat quelques figures tutélaires de la gauche américaine. Robert Fitzgerald Kennedy, le frère cadet de John Fitzgerald Kennedy, mort comme lui assassiné (en 1968), connaît actuellement un revival inattendu. Pas moins de quatre livres viennent de paraître en librairie sur «Bobby»: RFK, His words for our times, Robert F. Kennedy: Ripples of Hope de Kerry Kennedy, American Values: Lessons I Learned from My Family et Bobby Kennedy: A Raging Spirit de Chris Matthews.

On voit également resurgir le nom de Michael Harrington, l'influent fondateur des Socialistes démocrates d'Amérique. Avec son ouvrage The Other America, il a permis au début des années 1960 de prendre conscience de la persistance d’une grande pauvreté dans l’Amérique des Trente Glorieuses.

RFK et Harrington sont d'ailleurs cités par Alexandria Ocasio-Cortez comme influences intellectuelles, là où Bernie Sanders faisait par exemple une belle recension du Capital au XXIe siècle de Thomas Piketty.

À la recherche du mouton à cinq pattes

Comme souvent, c’est finalement la question internationale qui divise la gauche. Si la plupart des intellectuels que j’ai rencontrés s’intéressent à des figures comme les Anglais Jeremy Corbyn (pour les plus à gauche) et Sadiq Khan, l’actuel maire de Londres (pour les plus centristes), ou encore à l’Espagnol Pablo Iglesias de Podemos et au Mexicain Andrés Manuel López Obrador (qui prendra ses fonctions de président le 1er décembre), ils tombent rarement d’accord sur des modèles.

Les questions de l’alternance politique, de la délibération démocratique ou de la violence continuent à diviser les militantes et militants. Une partie défend le Venezuela de Nicolás Maduro –Jacobin a d'ailleurs publié un numéro très critiqué prenant indirectement la défense de la dictature castriste et du régime autoritaire vénézuélien. Beaucoup sont mal à l’aise avec les positions jugées parfois antisionistes, sinon antisémites de Jeremy Corbyn. D’autres contestent fermement les options du journal The Nation, pourtant un emblème de la gauche, qui est souvent apparu «comme pro-Poutine», selon le mot de Paul Berman.

Plus fondamentalement, le philosophe Michael Walzer trouve consternant que la plupart des candidates et candidats aux primaires démocrates n’aient guère d’idées sur les questions internationales. «Je n’ai jamais oublié que Bernie Sanders n’avait même pas de conseiller diplomatique pendant sa campagne», regrette Walzer –même si une rumeur m’a été souvent rapportée, selon laquelle Walzer aurait fait des recommandations diplomatiques à Sanders, lequel, en réponse, lui aurait proposé… de devenir son conseiller diplomatique.

«La gauche a besoin d’un jeune Joe Biden: un Démocrate, de type “New Deal Liberal”, qui soit crédible en économie et en diplomatie, et qui soit jeune.»

Michael Walzer, philosophe

«Je ne fais plus de pronostics depuis la victoire de Donald Trump», affirme Mark Lilla. Mais si les intellectuels interrogés évitent les paris sur les primaires démocrates ou la présidentielle de 2022, chacun me dévoile ses coups de cœur.

Le libéral Walzer penche vers une figure comme Elisabeth Warren, même s’il me dit, en dessinant le portrait robot de la personne idéale pour battre Trump: «La gauche a besoin d’un jeune Joe Biden: un Démocrate, de type “New Deal Liberal”, qui soit crédible en économie et en diplomatie, et qui soit jeune.» Le mouton à cinq pattes existe-t-il? On devrait vite le savoir: la campagne des primaires s’ouvrira dès janvier 2019.

La préférence du Démocrate centriste Mark Lilla irait plutot à Joe Biden, mais il apprécie également Cory Booker, le maire noir de Newark, dans le New Jersey. «Il est très centriste; il est métis mais, s’il s’identifie comme Noir, il a un fort soutien parmi les Blancs.» Lilla considère en revanche qu’Elisabeth Warren est «une institutrice sévère» qui a peu de chance de séduire l’électorat de gauche.

Le choix du progressiste Paul Berman reste également démocrate, disons «canal historique». Quant à Matthew Karp, il espère inévitablement la réussite de Bernie Sanders.

La gauche a un avenir aux États-Unis. Mais encore faudra-t-il qu’elle réussisse à réunir ses branches libérale, identitaire, démocrate traditionnelle, centriste, progressiste, et ses «Bernie's».

Frédéric Martel Journaliste et chercheur

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