Parents & enfants / Société

Les classes de Segpa font mentir ceux qui croiraient encore à la méritocratie

Temps de lecture : 8 min

Au collège, les sections d'enseignement général et professionnel adapté (Segpa) accueillent des élèves présentant des difficultés scolaires graves et persistantes. J’y enseigne depuis maintenant trois ans. Je tenais à dire pourquoi. Et, surtout, comment.

Tableau d'exercices | Pixapopz via Pixabay CC License by
Tableau d'exercices | Pixapopz via Pixabay CC License by

L’autre jour, une élève, voulant trouver dans mon expérience une réponse à ses propres tourments, m’a demandé pourquoi j’étais professeur. Pris sur le vif, j’ai bredouillé une réponse en lien avec la finalité du métier: à l’heure où nombre de travailleurs et travailleuses souffrent d’évoluer dans des emplois qu’ils et elles considèrent comme sans intérêt et superficiels, enseigner me permet d’échapper à ces infâmes couches managériales qui s’entassent entre le travailleur et ce qu’il produit, lui confisquant ainsi le sens de ce qu’il fait.

Une quête de sens

Le professeur peut souffrir d’épuisement, de manque de reconnaissance. Se sentir incompris ou incapable, délaissé ou malmené. Mais son travail aura toujours une direction et un sens, ce que l’ex-chercheur et philosophe Matthew Crawford s’est efforcé à trouver en devenant mécanicien.

En rentrant chez moi, j’ai trouvé ma réponse dépourvue de clarté, parce que sa question manquait de précision. Si l’ambition de mon élève était de sonder mon âme, il aurait fallu qu’elle me demande non pas pourquoi je suis professeur, mais pourquoi je suis leur professeur à elles et eux, les élèves de Section d'enseignement général et professionnel adapté (Segpa). Eux qu’on rassemble dans une classe à effectifs réduits parce qu’on estime, parfois dès l’âge de 10ans, que leurs difficultés scolaires sont trop «graves et persistantes» pour continuer à être scolarisés avec les autres. Eux qui cumulent troubles du comportement, problèmes familiaux et problèmes scolaires, chacun étant la source de l’angoisse de l’autre. Eux dont la confiance est broyée. Eux dont l’orientation vers des métiers manuels ne sera pas le résultat d’une introspection de philosophe bourgeois en quête de sens, mais le fruit d’une simple et douloureuse nécessité vitale.

Cas particuliers

J’aurais voulu que mon élève me pose cette question pour lui dire une bonne fois pour toutes que ma présence n’a que peu de choses à voir avec des valeurs aussi nobles que l’altruisme ou la philanthropie. Qu'au fond, c'est une question d’ego. Pour le comprendre, il faut remonter à ma première année en tant que professeur des écoles.

Au sein d’un établissement socialement mixte, dans une classe de CM2, j’ai pu croiser toutes sortes d’élèves: le dissipé, le trop taquin; celle qui aimait lire à une époque où il est émouvant de voir un enfant entretenir cette passion; celui qui n'aimait que l'histoire, l'heure de la cantine et les débats philosophiques, celle qui aimait trop les nuages; et aussi ces éponges épatantes qui absorbaient toutes les connaissances et les recrachaient plusieurs mois après, des boules de curiosité qui renvoyaient chacun à sa propre apathie. Enfin, parmi les pépites et les éponges, il y avait ce malheureux, ce chahuté par la vie, dysorthographique, fermé à l’institution et à ses membres qui le bousculaient trop. Chaque soir il rentrait chez lui avec, dans son cartable, un carnet de correspondance racontant la colère et l’inquiétude de ses maîtres et maîtresses. On avait envie de le croire lorsqu’il bredouillait que ces agissements étaient derrière lui, et qu’il allait dorénavant venir en classe pour travailler convenablement. Avait-il seulement le moyen de ses ambitions? Choisissait-il, en son âme et conscience, de ne pas être attentif, de ne pas se concentrer sur une tâche? D’être agressif, insultant, dangereux et de s’exclure lui-même du cadre sécurisant qui l’entourait? Se levait-il chaque matin pour chercher à provoquer, juste pour le plaisir, le dépit de ses professeurs et la déception dans le regard de ses parents? Qui, sinon les tenants de la méritocratie la plus radicale, la plus aveugle, peut croire que oui?

Les pépites et les éponges s’épanouiront avec ou sans le professeur. Le malheureux, lui, peut sombrer ou s’en sortir au gré des mains tendues

Cet élève est particulier, mais n’a rien d’étrange. Il exprime les souffranes d'un enfant dont le mal-être est si lourd et si brûlant qu’il doit s'extérioriser. Mais les mots lui manquent, autant que ceux pour les écouter. Il s’exprime donc avec les moyens donts il dispose: le comportement. Ses écarts de conduite sont des appels à l’aide maladroits, adressés à qui voudra bien les entendre et les comprendre. Ils ne sont qu’entendus. Et punis. Ce qui provoque une nouvelle angoisse, un nouveau mal-être. Tel est l’infâme cercle vicieux dans lequel navigue l’enfant qui souffre de troubles des conduites et du comportement. Les pépites et les éponges s’épanouiront avec ou sans le professeur. Le malheureux, lui, peut sombrer ou s’en sortir au gré des mains tendues. Au-delà de son empathie, de sa générosité ou de sa philanthropie c’est, je crois, l’envie de peser sur des trajectoires de vie qui anime le professeur spécialisé. Cette idée, mon collègue Lucien Marboeuf lui a donné un nom: «le syndrome Keating» en référence au personnage de prof joué par Robin Williams dans Le Cercle des poètes disparus (1989): «Dans tout prof sommeille ce désir, plus ou moins conscient, de marquer ses élèves, l’espoir d’avoir agi sur eux de façon durable, de laisser chez eux une trace profonde et féconde», dit-il.

L'empathie en remède

Lorsque l’envie est là, encore faut-il savoir comment s’y prendre. Une classe de Segpa rassemble seize élèves qui, depuis la petite enfance, subissent l’humiliation de ne pas pouvoir être à la hauteur de ce qu’on attend d’eux. Il faut, au moins une fois dans sa vie, avoir connu l’humiliation dans ce qu’elle a de plus âpre pour comprendre l’élève en échec scolaire; sentir qu’on manque de valeur, que la médiocrité semble imprimée jusque dans sa chair profonde; porter sur ses épaules la déception des adultes qui broie progressivement la confiance en soi. Le premier devoir qui incombe au professeur spécialisé, c’est de mobiliser ses capacités d'empathie.

Il ne s’agit pas de comprendre ces élèves pour tout leur excuser ni pour tout leur permettre. Mais de déceler ce qui, au cours de leurs histoires personnelles, les a transformés. D'étudier leurs dossiers afin d’apporter des réponses adaptées à leurs difficultés scolaires et à leurs écarts de conduite. C’est, ce que le psychiatre Jacques Hochmann appelle «l’empathie sèche», qui désigne la compréhension des intentions, des croyances et émotions d’autrui, par opposition à «l’empathie humide» qui consiste à ressentir les mêmes émotions qu’autrui, quitte à absorber ce qui le ronge.

Dans un article publié dans Les Cahiers Pédagogiques, la chercheuse Françoise Lorcerie va même plus loin que l’empathie, elle parle de «l’amour comme compétence sociale appliquée à l’enseignement scolaire.» Cette réflexion, qu’elle trouve chez Luc Boltanski serait, d’après elle, la clé pour envisager la relation pédagogique comme un régime d’action qui ne se réfère pas au mérite. Parce que contrairement à la justice méritocratique: «l’amour se détourne de la comparaison et ignore les équivalences» dit le sociologue et directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS).

Déprime au mérite

Et ces chercheurs ont raison d’en vouloir autant à la méritocratie. Le second pré-requis pour enseigner en Segpa selon moi, c’est de se défaire de ce mythe libéral qui fait porter un poids déraisonnable sur les épaules des élèves. Comme le fait remarquer l’éditorialiste britannique Nick Cohen dans cette perle de billet, The lies of meritocratic Britain: l’ancienne société de classe accordait au moins à celles et ceux qui étaient en bas de l’échelle la liberté d’être et de se sentir victimes d’une injustice. Aujourd’hui, le système méritocratique nous fait croire que nous sommes responsables de notre situation, et qu'on ne doit ses mauvaises notes qu'à un excès de flemme et de stupidité. La méritocratie a donné naissance à l’immonde psychologie active, bien présente à l’école, que la sociologue Eva Illouz dénonce vigoureusement dans Happycratie (2018). Elle permet, selon elle, «d'oblitérer les facteurs sociaux objectifs et de faire peser sur l'individu l'entière responsabilité de sa situation». Or, selon une note d’information de la direction de l’évaluation, de la prospective et de l’évaluation (Depp), on a quatre fois plus de chances d’être élève en Segpa quand on vit en foyer ou en famille d’accueil, deux fois plus quand on est immigré ou membre d'une fratrie nombreuse. Et 73% des élèves de Segpa viennent d'une CSP défavorisée contre seulement 40% pour les collégiens hors Segpa: la méritocratie est un mensonge pesant.

Un dilemme pédagogique

Une fois que les moyens humains sont là, reste à résoudre les problèmes d’ordre pédagogique. Quel chemin prendre, quelles ambitions communes imposer quand, dans une même classe, on s’adresse à des êtres si différents, rassemblés par un point commun: avoir des besoins éducatifs particuliers. Il y a l’hyperactif, le malade, le malheureux qui s’arrache les cheveux à cause d’une phobie scolaire et l’autre qui cumule les troubles dys. Il y a aussi celle qui, à peine venue au monde, a rencontré des difficultés dont on ne se relève pas et celle qui n’a jamais connu la promesse de l’aube dont parle Romain Gary. Il y a toutes celles et ceux qui auraient été des pépites et des éponges si seulement on leur avait épargné des conditions sociales épouvantables. À tous ces élèves, il faut proposer un contenu adapté suffisamment accessible pour ne pas les mettre en situation d’échec, sans effleurer de trop près la simplicité qui ne demande ni effort intellectuel ni dépassement de soi.

Cet équilibre entre la difficulté qui malmène une confiance déjà martyrisée et la facilité qui insulte l’intelligence de l’élève est un cap difficile à tenir

Cet équilibre entre la difficulté qui malmène une confiance déjà martyrisée et la facilité qui insulte l’intelligence de l’élève est un cap difficile à tenir. Le dilemme se pose dans chaque discipline, à chaque instant. La littérature, domaine qui cristallise le plus de difficultés, est un bon exemple: l’élève de Segpa a souvent les compétences pour lire La sorcière de la rue Mouffetard, et parfois la maturité pour être davantage intéressé par Orgueil et Préjugés de Jane Austen. Alors, que faire? Insulter son intelligence ou consumer sa confiance? M’est avis qu’il faut naviguer entre les deux, quitte à se tromper et devoir corriger le tir. Faire fi des difficultés de chacun est absurde. Mais faciliter à outrance, lisser, éviter de bousculer pour réconcilier tout le monde avec l’institution revient à abdiquer.

Dans son essai Social Theory and Social Structure (1949), le sociologue Robert K. Merton développait la théorie selon laquelle, par un jeu de rétroactions dont je n’ai jamais compris le détail, on finirait toujours par ressembler à l'idée que les autres se font de nous. Il appelle cela l'effet Pygmalion quand le regard des autres est positif, et l’effet Golem quand il est rabaissant, en référence à un personnage de la mythologie juive fait d'argile, incapable de parole, dépourvu de libre-arbitre et entièrement façonné par les autres.

Lorsqu’un ami comédien m’a proposé de faire jouer Antigone à mes élèves de 4ème, je m’apprêtais à exercer l’effet Golem dont parle Merton: cette œuvre, même réécrite par Anouilh, reste une tragédie à la complexité littéraire insaisissable pour des collégiens et collégiennes en échec scolaire. Puis j’ai pris le risque et j’ai vécu l’un des plus beaux moments de ma carrière. Je ne parle pas du film qu’on a réalisé, qui est une réussite, ni même des coulisses du théâtre qu’on a visitées dans le cadre du projet. Je parle d’une rencontre dans le tramway, courte, mais si marquante que j’ai dû la raconter le soir venu sur les réseaux sociaux.

Rachid Zerrouki Professeur de collège

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