Société / Monde

Je vois mal comment dans trente ans, on pourrait dire de notre époque qu’elle était super

Temps de lecture : 4 min

Certes, on est loin du contexte d'entre-deux-guerres, mais l’avenir est-il tellement radieux?

Y aura-t-il de la lumière au bout du tunnel? | 
Martin Wessely via Unsplash License by
Y aura-t-il de la lumière au bout du tunnel? | Martin Wessely via Unsplash License by

À un moment donné, il va falloir se poser la question: est-ce qu’on ne vivrait pas la pire période de l’histoire?

Pas à l’échelle de toute l’histoire humaine bien sûr. Ni même de l’histoire française. Mais en restant au niveau de nos petites vies, on peut commencer à discuter. Si vous êtes français ou française et que vous avez moins de 80 ans, vous pouvez vous demander «quelle est la période historique la plus pourrie que j’aie vécue?» (c’est une suggestion pour mettre de l’ambiance dans vos soirées, ça change des «tu préfères lécher la barre du métro ou manger ton vomi?»). On parle bien en termes d’histoire nationale, pas de ce qui relève de la vie privée. À ce jeu-là, j’imagine mal des gens dire «oh bah les Trente Glorieuses, clairement c’était l’enfer».

Même pour les plus défavorisés, il y avait la sensation qu’on allait vers le progrès. Les femmes voyaient leurs droits légaux être reconnus et, entre deux ratonnades, les immigrés pouvaient nourrir l’espoir que leurs enfants auraient une plus belle vie. Ensuite, il y a bien eu la crise économique et la montée du FN, mais on croyait encore à un avenir réconfortant et les images de la chute du mur de Berlin faisaient pour une fois résonner le mot histoire avec des cris de joie.

Les années 1990, c’était tranquille. On commençait même à se faire sacrément chier. Jeunes gens, vous ne pouvez pas comprendre, mais qui n’a pas connu Édouard Balladur comme Premier ministre ne sait pas ce qu’est l’ennui. Il y avait le début d’une sensation de vide chez les jeunes, un vide qui n’était comblé ni par le consumérisme ni par les heures passées devant des clips sur MTV.

Si j’étais à un dîner et qu’on me posait la question de la pire période historique que j’aie connue, je dirais maintenant, à compter de 2012.

Tentation autoritariste

2012 parce que c’est l’année où des enfants ont été abattus en France parce qu’ils étaient juifs et que cette simple pensée est insupportable. Et la récente affaire des étudiants en médecine montre que l’antisémitisme est au quotidien toujours présent en France. Trois ans après Merah, des dessinateurs et des journalistes ont été abattus parce qu’ils faisaient des blagues. J’ai un vague souvenir qu’après les attentats de 2015, des politiques se félicitaient de la solidité de la cohésion nationale, parce que l’EI voulait fracturer la France mais qu’ils n’y étaient pas parvenus. Un constat qu’on pourrait rediscuter tant les gens ont l’air tous en colère les uns contre les autres.

Et puis la crise des migrants et l'image du petit Aylan, le visage dans l'eau, qui va hanter nos consciences encore longtemps. En prime, on ne peut pas dire que la situation économique soit florissante. Les inégalités sont reparties à la hausse, le 1% des plus riches est de plus en plus riche. On commence à se rendre compte qu’on est en train de détruire notre propre environnement de vie. Et la tentation se répand partout de choisir un pouvoir autoritaire pour sortir du bordel, une tentation en France pour l’instant et une réalité en Russie, en Italie, en Turquie, en Pologne, en Hongrie, en République tchèque, aux États-Unis, aux Philippines, en Inde, et au Brésil.

Je vois mal comment dans trente ans, on pourrait dire «ah mais quelle super époque! On avait des jobs précaires payés à la tâche, on s’était auto-empoisonné avec nos produits chimiques, on était traumatisé par les attentats, les gays, lesbiennes et trans* se faisaient cogner en pleine rue, l’antisémitisme revenait à la mode, le racisme était à son top niveau de décomplexion, et on découvrait que la phrase qu’on avait apprise par cœur au lycée –Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde– n’était pas simplement de la poésie. Quelle époque bénie!».

Ils peuvent nous enterrer

Cette semaine, dans un entretien à Ouest-France, Emmanuel Macron a déclaré que le moment que nous vivons ressemble à l'entre-deux-guerres. Plusieurs journaux ont posé la question à des historiens et des historiennes spécialistes de la période. En gros, leur réponse est «oui il y a des ressemblances, mais pas complètement». Sur France Info, Isabelle Davion rappelait: «Les pays qui basculent aujourd'hui dans l'extrême droite n'ont pas de revendications extérieures comme c'était le cas, cela fait une énorme différence. On a donc des bases beaucoup plus saines avec une majorité de pays qui soutiennent un projet de communauté internationale démocratique».

Vous noterez que quand on souligne les différences avec les années 1930, c’est toujours dans un sens positif. Pour dire «on n’en est pas là». Certes, on est ailleurs, mais l’avenir est-il tellement radieux? Si ces pouvoirs autoritaires ne sont pas tournés vers des revendications territoriales extérieures, ils réclament en revanche le droit absolu de faire ce qu’ils veulent chez eux. Comme on a eu la bonne idée de découper la planète en petits morceaux pour en faire des pays, chacun est libre d’agir comme il le souhaite dans son petit bout. Or tous ces pouvoirs ont en commun de n’en avoir rien à battre de la planète. Dans la liste d’Umberto Eco qui recensait quatorze caractéristiques d’un fascisme éternel, on peut en ajouter une quinzième avec le refus des preuves scientifiques d’un problème écologique et l’idée que la nature, c’est un peu comme une femme rebelle qu’on doit dompter et exploiter.

Les fascismes ne vont sans doute pas nous conduire à une nouvelle guerre, mais ils peuvent malgré tout achever de nous enterrer. Et quand Emmanuel Macron s'inquiète de la ressemblance de l'époque avec l'entre-deux-guerres, il devrait penser à cette différence fondamentale.

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq.

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