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Appiah, le philosophe américain qui milite pour une libération de l’identité

Temps de lecture : 15 min

Le philosophe Kwame Anthony Appiah publie un livre majeur sur l’identité. Un penseur capital, proche de Barack Obama, qui aide à repenser la question identitaire dans une nouvelle perspective de gauche.

Kwame Anthony Appiah au Fronteiras do Pensamento à Porto Alegre (Brésil) en 2013. | Fronteiras do Pensamento via Flickr License by
Kwame Anthony Appiah au Fronteiras do Pensamento à Porto Alegre (Brésil) en 2013. | Fronteiras do Pensamento via Flickr License by

Soudain, Kwame Anthony Appiah éclate de rire. Et à mesure que les répliques ironiques et drôles fusent sur la scène de ce grand théâtre de Broadway, il redouble d’hilarité, assis à côté de son boyfriend. «J’avais déjà vu la pièce à sa création à Londres», me souffle à l’oreille Appiah.

Le spectacle s’intitule The Boys in the Band. C’est un revival d’une célèbre pièce de théâtre de 1968, avec un casting presque entièrement gay et un seul personnage noir, Bernard, dont on se moque aussi sur scène –comme de tout le monde. La pièce est ironique et contre-intuitive; elle date d’avant le politiquement correct. Bien sûr, elle n’est pas toujours très subtile quand elle frôle l’homophobie intériorisée et une sorte de racisme d’époque, mais elle fut courageuse et prémonitoire en son temps. Mythique même. Elle vient d’être recréée pour son cinquantième anniversaire au Booth Theatre de New York, sur Broadway, et c’est là que je l’ai vue, il y a quelques semaines, en compagnie de Kwame Anthony Appiah.

Il éclate à nouveau de rire quand les gays se moquent des gays et que le Noir ironise sur les Noirs. Il n’a pas peur de rire de «sa» communauté. Pas peur de se moquer des «siens». Sa communauté? Les siens? C’est ici que les choses commencent à se compliquer.

Qu’est-ce que l’identité?

Désormais citoyen américain, Kwame Anthony Appiah a longtemps été, selon ses propres termes, «un Ghanéen avec un passeport anglais». Il est né à Londres en 1954 au sein d’une famille mixte: son père vient du Ghana, sa mère est anglaise; du côté paternel on est protestant méthodiste, du côté maternel anglican. Il a grandi à Coumassie, au Ghana, en Afrique de l’Ouest, jusqu’à la mort de son père. «Durant la plus grande partie de ma vie d’adulte, trois éléments ont été décisifs lorsque je rencontrais quelqu’un pour la première fois: je suis un homme; je ne suis pas blanc; et je parle avec un accent qu’on avait l’habitude d’appeler “l’anglais de la Reine”. Tout cela a à voir avec le genre, la race, la classe et la nation», écrit Appiah dans son nouveau livre, subtilement autobiographique: The lies that bind – Rethinking identity.

L’ouvrage, qui vient de paraître aux États-Unis, suscite actuellement d’innombrables commentaires sur l’identité et le communautarisme, comme par exemple récemment dans le New York Times, le Financial Times, le Guardian ou Slate.com. Il faut dire qu'Appiah aborde frontalement dans son livre cinq éléments centraux de la question identitaire: la religion, la nation, la couleur de peau, la classe sociale et la culture. On peut en ajouter un sixième, qui traverse le livre discrètement et qui semble le sous-tendre: l’orientation sexuelle. Car Appiah est aussi «openly gay»: il a écrit par le passé de longs essais en faveur du mariage pour les personnes de même sexe et termine son livre en évoquant pudiquement sa relation depuis vingt-cinq ans avec celui qu’il a épousé à New York aussitôt après que le mariage gay y fut autorisé (Henry Finder, le rédacteur en chef du New Yorker, qui est blanc, juif et new-yorkais). Un couple aux multiples identités.

Qu’est-ce que l’identité? Doit-on en parler au pluriel? Pourquoi ces questions sont-elles essentielles? Peut-on s’autoproclamer porte-parole au nom d’une minorité? Que signifie l’autonomie, l’auto-détermination et la liberté si on est réduit à une seule identité et si on doit agir en fonction de ses règles? Délaissant le label de «people of color» qu’on lui a si souvent accolé, Anthony Appiah aborde frontalement ces questions en toute liberté dans son nouveau livre.

«Des mensonges qui nous unissent»

Pratiquant le «langage de l’identité» depuis de longues années, Appiah n’est pas un nouveau venu dans le débat sur la question identitaire. C’est un universitaire de tout premier plan qui est aujourd’hui professeur de philosophie et de droit à l'université de New York, après l’avoir été à Princeton et Harvard (où il faisait partie du célèbre trio d’intellectuels noirs avec le philosophe Cornel West et le critique Henry Louis Gates Jr.).

Il a publié plus d’une vingtaine de livres majeurs, dont, avec Gates, une encyclopédie de la question noire, Africana. Il est également éditorialiste au New York Times Magazine où il signe chaque semaine la chronique «The Ethicist».

«Si parce que je suis “ceci” ou “cela”, je dois agir comme “ceci” ou comme “cela”, on a affaire à ce qu’un philosophe peut appeler un “sens normatif”»

L’argument principal du livre d’Appiah est que la défense d’une identité figée, qui résumerait un individu, se fonde sur une erreur. Être noir, musulman ou lesbienne sont des étiquettes qui ne peuvent entièrement définir une personne, des étiquettes auxquelles on adhère librement et qui finissent par adhérer à nous à notre insu. «Si l’on suppose, écrit Appiah, qu’il y a au cœur de chaque identité de fortes similarités qui lient les membres d’un même groupe, on commet une erreur. Ce n’est pas vrai! Ce n’est pas vrai! Ce n’est pas vrai!», répète-t-il. Pour lui, l’identité lorsqu’elle est figée est source de dangers; elle affaiblit les solidarités humaines; dans les pires cas, elle peut produire des conflits et parfois des guerres.

«Si parce que je suis “ceci” ou “cela”, je dois agir comme “ceci” ou comme “cela”, on a affaire à ce qu’un philosophe peut appeler un “sens normatif” [normative significance] à l’encontre des membres du groupe […] Cela crée des normes d’identification: des règles selon lesquelles on doit agir, en fonction de son identité.»

Appiah milite ainsi pour une libération de l’identité, concept dont il parle d’ailleurs souvent au pluriel. Il réfléchit à l’articulation des différentes formes d’identités et émet des doutes sur le fait que quiconque puisse s’exprimer au nom d’une minorité plurielle. «Les identités sont des mensonges qui nous unissent», résume-t-il, en une formule qui a donné son titre à son dernier livre.

La grande bataille des identités

The lies that bind est un immense voyage, à la fois personnel et collectif, dans la grande bataille des identités. Pour appuyer ses arguments, Appiah mobilise Martin Luther et Martin Luther King, Gandhi et les intellectuels juifs (tels Kafka, Italo Svevo, Erik Erikson par exemple). Il s’intéresse au système des castes en Inde, qu’il a étudié minutieusement, et à la génétique; il a recours à la littérature (Le Rouge et le Noir de Stendhal ou Le Ministère du Bonheur Suprême de Arundhati Roy sans oublier les grandes romancières anglaises comme Jane Austen, Charlotte Brontë ou Virginia Woolf).

Il discute les arguments des féministes (notamment Kimberlé Crenshaw dont il reprend la notion d’«intersectionnalité», c’est-à-dire des interactions complexes entre plusieurs identités), sans oublier les philosophes de la «French Theory» (Pierre Bourdieu notamment) ou les psychanalystes. Appiah connaît autant le christianisme que l’hindouisme. Il peut faire référence aux débats identitaires entre le Pakistan et l’Inde et se réjouir que cette dernière soit en train de devenir le premier pays musulman au monde par le nombre de ses fidèles.

Bien qu’Appiah soit toujours nuancé et prudent, il ressort clairement du chapitre de son livre sur la nation qu’il penche plutôt du côté du modèle indien que du côté pakistanais: dans un précédent ouvrage, il a dénoncé les crimes d’honneur perpétrés au Pakistan contre les femmes et dans ce livre-ci, il n’hésite pas à critiquer le parti hindouiste BJP de l’actuel Premier ministre Narendra Modi en expliquant que sa théorie hindouiste est en gros une invention du colonialisme britannique. De même, il préfère le modèle de Singapour à celui de la Malaisie (même si on peut le trouver ici trop optimiste sur le système multiracial, multireligieux et multiculturel de Singapour, en fait une dictature très hostile à la diversité des idées et des opinions). Au fond, Appiah reste attaché à une certaine idée du vivre-ensemble qu’incarnent à ses yeux le cosmopolitisme d’Alexandrie du poète grec Constantin Cavafy et le rêve multiculturel de la ville de Trieste (Cosmopolitanism est d'ailleurs le titre d’un important essai qu’il a publié en 2006).

«La vérité est qu’il n’y a pas de races»

Son chapitre sur la race est, à l’évidence, le plus personnel et le plus libre, bien que nourri des meilleures références (le grand intellectuel W.E.B. Du Bois avant tout). Il y a tellement de temps qu’Appiah laboure ce sujet de la question noire qu’il en connaît tous les pièges. Les arguments et les acteurs du débat sont, aux États-Unis, toujours un peu les mêmes. Il a bataillé longtemps autour du débat sur l’afrocentrisme, prenant parfois des positions iconoclastes. «La vérité est qu’il n’y a pas de races», a-t-il écrit dans un essai fameux de 1985, lequel a suscité une polémique et contribué aux débuts de sa notoriété (il a depuis évolué sur ce sujet, nuançant son idée selon laquelle les races seraient une fiction, comme l’atteste son livre In My Father’s House, en 1992).

L’approche d’Appiah sur la question raciale s’avère de ce fait d’une richesse insoupçonnée, même si elle est forcément délicate et fragile, entre les radicaux de toutes tendances qui tentent d’hystériser le débat. Il est aussi éloigné des marxistes noirs traditionnels, tel Cornel West, que du sociologisme parfois négateur des races de William Julius Wilson. Pour Appiah, les inégalités sociales ne sont pas les seules à devoir être prises en compte: il y a aussi les discriminations raciales, les tensions religieuses, les guerres culturelles ou l’homophobie. En même temps, on ne peut pas réduire tous les débats à la question de la race.

En fin de compte, Appiah incarne une ligne intermédiaire qui rompt à la fois avec les idées de la gauche marxiste traditionnelle, sans pour autant tomber aveuglément dans les identités politiques. Il montre les limites des unes et des autres et inaugure une nouvelle voie.

Vivre ensemble

Cette voie consiste d’abord à accepter de critiquer les «siens». Appiah n’hésite pas à rompre avec le présupposé communautaire qui veut qu’on ne peut pas dire du mal de sa propre «communauté» (mot lui-même piégé, que le philosophe emploie peu). Ce faisant, il n’hésite pas à mettre en débat les autres postulats classiques de protection du groupe: l’unité de la communauté, son histoire linéaire, les identités figées, la possibilité d’ériger des porte-paroles qui s’expriment en son nom.

S’agissant des religions, Appiah critique inévitablement les fondamentalistes de tout poil qui figent une version unique des textes sacrés alors que leurs versions, comme le prouvent historiens, archéologues et théologiens, sont multiples. Lecteur insatiable, il peut commenter la Bible, les évangiles, la Torah ou le Coran, parfois dans leur langue d'origine. Le résultat est impressionnant: les évangélistes les plus purs, les catholiques traditionnalistes les plus rigides, les juifs ou les musulmans les plus orthodoxes apparaissent obsédés par des écritures mouvantes qui ont beaucoup changé au fil des siècles, quand elles ne sont pas apocryphes. Faut-il pour autant se montrer tiède?

«Dire de quelqu’un qu’il est un “musulman modéré” peut signifier que cette personne a une relation à sa foi qui est elle-même modérée»

Par une nouvelle pirouette, le philosophe défend l’idée qu’une religion ne doit pas seulement être modérée: «Dire de quelqu’un qu’il est un “musulman modéré” peut signifier que cette personne a une relation à sa foi qui est elle-même modérée». On peut être un croyant fervent tout en défendant une société tolérante.

Sur la question des classes sociales, Appiah rejette sans surprise les prétentions communistes et les impasses de tous ceux qui essentialisent les classes sociales. Le leader du parti travailliste britannique Jeremy Corbyn, le démocrate américain «old school» Bernie Sanders ou de vieux trotskystes français comme Jean-Luc Mélenchon apprécieront!

Dans de précédents livres, comme As If ou Cosmopolitanism, Appiah a discuté l’œuvre majeure de son confrère d’Harvard, John Rawls (Théorie de la justice). Il le lisait et le critiquait depuis sa gauche, aux côtés de quelques-uns des plus grandes intellectuelles et intellectuels nord-américains de notre époque (Amartya Sen, Martha Nussbaum, Michael Walzer, Michael Sandel, Cass Sunstein, Ronald Dworkin ou Charles Taylor).

Dans ce livre-ci, nourri par d’innombrables figures philosophiques et littéraires, Appiah s’aventure une fois encore sur le terrain glissant de la politique. L’époque le veut; elle le réclame: on ne peut pas rester neutre face à la folle marche du monde. Ici les proximités sont frappantes, notamment entre les idées d’Appiah sur la question noire et le célèbre discours sur la race de Barack Obama. Comme Obama, Appiah n’est jamais dans la provocation, jamais dans la polémique. Sur l’ensemble de ces sujets difficiles, il pèse tous les arguments, se nourrit d’anecdotes significatives et d’exemples empruntés à sa propre vie qui lui permettent de sortir de l’abstraction pour incarner ses sujets.

Au demeurant, Appiah n’a jamais caché ses sympathies pour Obama; la rumeur laisse entendre qu’il a été, sinon le compagnon de route ou le visiteur du soir, du moins l’une de ses influences. Lorsque je l’interroge sur cette proximité, il me confirme qu’Obama s’est nourri de ses livres lorsqu’il était professeur de droit à l’université de Chicago, influence que l’ancien président a d’ailleurs évoqué. «Mais, je ne l'ai rencontré qu’une fois lorsqu’il m’a remis la Médaille nationale des sciences humaines. Ce jour-là, il m’a dit qu’il admirait mon travail; alors je lui ai dit que j’admirais le sien. Il a répondu: “Non, je suis sérieux!” Il m’a dit alors qu’il aurait aimé appeler son premier livre In My Father’s House, mais qu’on lui avait dit que ce titre était déjà pris par un homme dont le père était africain et la mère blanche, alors je me suis excusé d’avoir utilisé un titre qu’il aurait aimé!»

Dans The lies that bind, Appiah accepte de se dévoiler davantage politiquement: il s’attaque nommément à Boris Johnson, l’idéologue du Brexit; il dénonce le parti d’extrême droite Pegida en Allemagne; il critique certaines pentes indépendantistes en Catalogne; et bien sûr condamne la politique de Donald Trump.

«Nous pouvons vivre ensemble sans avoir besoin d’une religion commune ni d’ancêtres communs»

La vision pro-européenne d’Appiah est également claire. En parlant la langue d’un natif de Sa Majesté tout en ayant le regard d’un outsider, il assène aux Européens quelques vérités. Il montre par exemple que la défense des «racines chrétiennes de l’Europe», actuellement «essentialisée» par des leaders nationalistes et anti-musulmans en Pologne, Autriche ou Hongrie, est une impasse. Elle est aussi, sur le plan historique, un mensonge. «Nous pouvons vivre ensemble sans avoir besoin d’une religion commune ni d’ancêtres communs, écrit Appiah. Ce qui lie des citoyens ensemble, c’est un engagement [a commitment en anglais].» Et non pas des mensonges.

Ce qui est habile, dans ce livre courageux, c’est qu’Appiah ne verse jamais dans la simplicité, le populisme ou n’embrigade aucun auteur derrière sa propre bannière. Il nous laisse juge de penser par nous-mêmes en fonction de nos propres idées, de nos lectures et de nos expériences. Car chacun et chacune de nous possède ses propres identités, à découvrir, à vivre ou à accepter –et toujours au pluriel.

Changements de couleurs

«J’ai un père africain et donc, comme le président Obama, je suis noir. Mais, ici encore, l’histoire est un peu plus complexe. Elle a aussi évolué au fil du temps, notamment du fait de l’émergence d’une nouvelle identité constituée de gens de plusieurs races [mixed-race people as an identity group] De fait, Appiah a changé de couleur durant les années.

Qu'elle soit raciale, religieuse, nationale, culturelle ou de classe, l’identité n’est jamais figée ni stable. On ne peut la rigidifier. C’est un contrat, toujours un peu en renouvellement. Il n’y a pas de portrait type qui idéalise le membre d’une identité donnée. Appiah conteste aussi la tentation de délimiter avec précision les contours d’un groupe qui serait uni par une seule identité. Ainsi, les «mixed-race people», comme lui ou le président Obama, montrent que les frontières sont floues ou changeantes. Qui est «dedans» [inside], qui est «dehors» [outside], qui est «à côté» [beside]... la question est complexe. La prolifération des labels «gay», «lesbienne», «LGBT», «LGBTI», «LGBTQ», «LGBTIQ», «LGBT+» montre bien que les catégories ne sont pas stables.

Aujourd’hui, nombre d’intellectuelles et intellectuels américains critiquent sévèrement la politique des identités (Francis Fukuyama ou Mark Lilla, par exemple, qui publient également tous les deux un livre sur l’identité cet automne). Mais ce n’est pas l’approche d’Appiah: il rejette les néo-conservateurs déguisés en libéraux et reste profondément ancré à gauche. C’est pourquoi il s’en prend non seulement à ceux qui veulent résumer un individu à une seule identité, mais aussi à ceux qui veulent «corriger» les identités, par exemple via les «thérapies réparatrices» qui voudraient imposer ou inciter un homosexuel à devenir hétérosexuel. Il revient par exemple sur certains comportements raciaux et de «purification» dans les townships d’Afrique du Sud où des «mâles noirs ont pu violer des femmes lesbiennes noires et assassiner des hommes noirs gays». Le mouvement #MeToo peut aussi se retourner contre les femmes. Tous les combats contre la race, l’homophobie ou le nationalisme ne sont pas nécessairement bons en soi; parfois ils s’opposent les uns aux autres; parfois ils s’annulent.

Identités multiples

Autre élément central de la réflexion d'Appiah: «Nos identités sont multiples et peuvent interagir les unes avec les autres de manières complexes». Cette idée rejoint la thèse décisive d’Amartya Sen dans son livre majeur Identité et violence. Comme Sen, Appiah pense qu’on ne peut pas résumer un être humain à une identité. Si quelqu’un est noir, il est aussi un homme ou une femme, un hétérosexuel ou un gay ou une lesbienne, un intellectuel ou un ouvrier, un Anglais ou un Indien ou un Argentin –autant d’identités qui s’agrègent et se complètent d’une manière délicate et qu’on ne peut réduire à une seule identité.Voilà pourquoi Appiah se méfie des porte-paroles qui ne sont, au mieux, que «des représentants autoproclamés d’une abstraction»: «Avoir une identité ne vous autorise pas, en soi, à parler au nom de tous ceux qui partagent cette identité», écrit-il. Dans un essai récent publié dans le New York Times, il critique ceux qui s’arrogent le droit de parler au nom de «leur» communauté: on ne peut pas parler «au nom» des Noirs ou «au nom» des Blancs car chaque membre d’une identité donnée a vécu des expériences différentes. On ne peut parler que pour soi.

Dans un registre plus culturel, Appiah critique naturellement les opposantes et opposants à l'appropriation culturelle, un débat très vif actuellement aux États-Unis et qui consiste à refuser à celles et ceux qui ne font pas partie d’une communauté d’en reprendre les codes. Appiah comprend que certaines appropriations culturelles puissent être malvenues, lorsqu’elles sont provocatives ou humiliantes, mais il défend les emprunts et les usages car toutes les cultures sont «mobiles», sont le produit de mélanges et ont besoin de se «diffuser». On le sent aussi prendre ses distances avec un mouvement radical comme Black Lives Matter, dont il partage les objectifs, mais pas nécessairement tous les combats. Dans un autre essai, il a pris l’exemple d’une personne qui est «hostile aux flics» en tant qu’homme noir mais qui a «besoin des flics» en étant un homme noir propriétaire immobilier.

À la fin de la pièce The Boys in the Band, à Broadway, Appiah me propose de dîner avec lui et Henry Finder. Un étudiant de Beyrouth, Abbas Saad, nous rejoint. Ce dernier est un chiite libanais qui fut l’un des leaders de la «révolution des poubelles», une sorte de «Occupy Beirut» en 2015 (dont j’ai publié le portrait sur Slate). En l’écoutant retracer son parcours, Appiah semble fasciné par le courage du jeune Libanais qui a rompu avec l’islam politique, a choisi de devenir athée et s’est engagé pour un Liban laïque et non confessionnel avec son association The Secular Club à l’Université américaine de Beyrouth.

Il y a beaucoup d’Appiah dans le monde d’aujourd’hui, des êtres humains qui aspirent à vivre librement leur identité et à parler pour eux-mêmes. Mais ils sont rarement entendus car les porte-paroles des communautés, qu’elles se constituent autour du prisme religieux, racial, national, sexuel ou culturel, sont très bruyants: ils parlent plus fort, le verbe plus fleuri et la voix plus haute. Ils sont plus audibles quand ils exagèrent leurs différences avec les autres et accentuent leurs similarités avec leur propre groupe. Et Appiah de leur répondre, encore et encore: «Les identités pour lesquelles vous vous battez sont des mensonges».

Frédéric Martel Journaliste et chercheur

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