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Être transgenre est un état, pas un choix

Temps de lecture : 5 min

J'ai fait tout ce que j'ai pu pour essayer de ne pas l'être pendant des années.

Des manifestants pour les droits des trans* le 21 octobre 2018 à Washington Square Park à New York, après la fuite d'une note «anti-trans» de l'administration Trump. | Yana Paskova/Getty Images/AFP
Des manifestants pour les droits des trans* le 21 octobre 2018 à Washington Square Park à New York, après la fuite d'une note «anti-trans» de l'administration Trump. | Yana Paskova/Getty Images/AFP

Selon Roger Severino, directeur de la Division des droits civiques au sein du ministère américain de la Santé et probable architecte de la note anti-trans* révélée le 21 octobre par le New York Times, les protections adoptées sous Obama sur lesquelles il entend revenir seraient le résultat d'une «idéologie du genre radicale». Sous cette formule, il y a l'idée –pernicieuse– que les personnes trans* sont un exercice intellectuel, un argument issu de la théorie queer appliqué dans un corps. Pour le dire en deux mots, que devenir trans* équivaudrait à un choix esthétique. Ce qu'il y a de préoccupant dans l'histoire, c'est que je pense que Severino n'est vraiment pas le seul à le croire ou à l'envisager, et ce même chez les gens sensibles à la cause LGBT+.

Dès lors, vu que mon droit à exister est aujourd'hui menacé, je me sens obligé de le dire: je n'ai jamais voulu être transgenre.

La dysphorie de genre –le terme clinique qualifiant la détresse qu'une personne trans* ressent lorsqu'elle est obligée de se montrer sous son mauvais sexe– aura été une réalité handicapante et douloureuse de ma vie pendant vingt-six ans. Mes seins et mes hanches me donnaient l'impression qu'une poisse dégueulasse recouvrait mon corps sans que je ne puisse jamais m'en débarrasser. Lorsque je me regardais dans un miroir, la fille que je voyais m'était étrangère. J'ai souffert de troubles du comportement alimentaire. J'étais dépressif, je ne sortais quasiment jamais de chez moi. Si j'avais pu y remédier sans transition, je l'aurais fait. Je vous en prie, croyez-moi. Je n'aime pas les médecins! J'ai la trouille des opérations! Je n'ai pas choisi d'être transgenre.

Sentiment de n'être pas réel

À l'heure actuelle, la transition est le seul traitement efficace connu contre la dysphorie de genre. Avec l'aide d'un médecin, après des mois de psychothérapie de réassignation de genre, j'ai commencé les injections de testostérone parce que j'espérais pouvoir reconnaître mon propre visage dans la glace et marcher dans la rue sans avoir continuellement l'impression que mon corps se mouvait de la mauvaise façon. J'ai sciemment retardé mon coming out et attendu d'être certain des effets de la testostérone, au cas où j'aurais fait fausse route. Mais dès que j'ai enfin reconnu la personne que je voyais dans le miroir, dès que le sentiment de n'être pas réel m'a quitté (un trouble psychologique grave qui s'appelle la dépersonnalisation) et dès que le monde autour de moi ne m'a plus paru plat et terne, c'était inévitable. Il fallait que je dise que j'étais transgenre parce que c'est ce que j'étais. Pas ce que je voulais être.

Autour de moi, même les gens au départ sceptiques ont remarqué que je suis désormais plus présent, plus investi, moins anxieux et complexé. Mais il y a un gros inconvénient à cela. Afin de soigner mon problème médical, il fallait que je m'accepte comme faisant partie d'un des groupes les plus conspués, moqués, détestés, craints et mal compris d'Amérique. Je ne l'ai pas voulu, je ne pouvais pas le vouloir. On me déteste tellement que le gouvernement américain semble vouloir redéfinir le sexe pour qu'il soit plus facile de me discriminer. On a tellement peur de moi que des gens veulent me rendre la vie impossible, jusqu'à m'empêcher d'utiliser des toilettes publiques.

Non, je n'ai pas demandé à être transgenre et si j'avais pu l'éviter, je l'aurais fait. Si j'avais pu être cisgenre –un homme ou une femme, qu'importe–, je l'aurais été.

Aucun contrôle

Dans les années 1990, je me rappelle avoir lu des tas d'articles dans lequel une personne homosexuelle –en général, un homme gay– mettait son cœur sur la table et expliquait qu'il n'avait jamais voulu être homosexuel. Qu'il ne l'avait jamais choisi, jamais jamais, avant de supplier l'Amérique bon teint de ne pas le persécuter pour un truc sur lequel il n'avait aucun contrôle.

Aujourd'hui, ce genre de rhétorique n'a plus la cote dans la communauté LGBT+ et c'est heureux. Cela sape notre fierté d'expliquer, dans les moindres et les plus douloureux détails, comment nous aurions tellement voulu ne pas être ceux que nous sommes. Cela sape notre liberté, parce qu'il n'y a aucune raison d'interdire aux gens de choisir leur genre, si jamais le genre était un choix. Et cela sape enfin notre dignité d'avoir à supplier pour des miettes de tolérance, de battre notre coulpe en disant qu'il est tellement mieux d'être cis et hétéro, que notre différence est plus forte que nous.

Alors écrire ce genre d'article qui sent le renfermé n'a pas été une partie de plaisir, mais je l'écris parce que je pense que vous devez le lire. À chaque blague dès qu'un trans* apparaît, à chaque sarcasme sur un type persuadé d'être un chien ou un hélicoptère, à chaque fois qu'on estime que les Démocrates ont abandonné les droits des transgenres pour faire plaisir à de mythiques blancs modérés de la classe ouvrière, et à chaque article pseudo-scientifique qui re-re-re-ouvre le dossier de la légitimité des identités trans*, la chose est entendue: les Américains cis ne comprennent rien. Vous ne savez pas comment la dysphorie de genre nous empêche de vivre. Vous pensez qu'être transgenre, c'est vouloir porter les robes de sa mère ou inventer des pronoms. Ce n'est pas ça.

Rien n'a fonctionné

Je ne sais pas quelle est la base biologique de l'identité transgenre, mais je sais qu'il y en a forcément une, car j'aurais essayé pendant plus d'un quart de siècle de ne pas être trans et rien n'a fonctionné. Ma dysphorie de genre n'a pas disparu après des années de psychothérapie auprès de différents psychothérapeutes. Et les dizaines d'antidépresseurs et de thymorégulateurs qu'on a pu me prescrire ne m'ont pas non plus aidé. J'ai essayé le yoga et d'autres formes de thérapie physique pour me sentir plus présent dans mon propre corps et cela n'a fait qu'aggraver les choses. Je me sentais de plus en plus emprisonné, plus dysphorique que jamais. La transition –et la transition seulement– m'a permis de vivre la vie que je voulais. Pas parce que je suis maintenant un homme, mais parce que vivre comme l'homme que j'ai toujours été me permet, enfin, d'être une personne normale, saine et équilibrée.

J'ai essayé d'être cis et j'ai fait semblant de l'être pendant vingt-six ans, mais ça n'a pas fait disparaître le transgenre que je suis. Par contre, cela m'a rendu misérable, inemployable, sujet à la dépression et aux pensées suicidaires. Je n'aurais jamais pu choisir d'être trans, mais au final, j'ai dû accepter la vérité et vous le devez aussi. La transition est le seul traitement efficace connu contre la dysphorie de genre. Même si nous sommes nombreux à ne pas vouloir être trans ou même à ne pas vouloir que la dysphorie de genre existe, telle est la réalité. Nous sommes là et nous ne pouvons pas être effacés.

Evan Urquhart Modérateur pour Slate.com et journaliste spécialisé sur la transidentité

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