Société

Il y a un vrai danger derrière les «entrepreneurs de mémoire» du 13-Novembre

Temps de lecture : 12 min

L’instrumentalisation politique des victimes du 13-Novembre par les extrémistes de droite porte en elle le risque d’une escalade de la violence.

Des gens se rassemblent devant le Bataclan en hommage aux victimes de l'attaque de la salle de concert, le 13 novembre 2017. | Christophe Archambault / AFP
Des gens se rassemblent devant le Bataclan en hommage aux victimes de l'attaque de la salle de concert, le 13 novembre 2017. | Christophe Archambault / AFP

Le soir même des attentats du 13 novembre 2015, plusieurs politiciennes et politiciens de droite et d’extrême droite ont publié sur Twitter des messages exhalant un fort parfum de récupération, généralement sans un mot pour les victimes.

«Pendant que ce Hollande et ce Valls combattaient le FN, des assassins sanguinaires préparaient leurs attentats», écrit Nicolas Bay (FN). «Immense drame à Paris, voici où nous a conduit le laxisme et la mosqueïsation [sic] de la France», clame Philippe de Villiers (ex-MPF). «Ce soir Paris c'est Beyrouth! Logique pour un pays en voie de libanisation. Nous paierons cher notre lâcheté face au communautarisme!», accuse Lionnel Luca (LR). «Derrière les auteurs de ces tueries, il faudra pointer les VRAIS responsables qui, eux, sont politiques!», tweete Wallerand de Saint-Just (FN).

À gauche, certains attendent moins de vingt-quatre heures pour faire le procès des interventions militaires françaises à l’étranger, avec le slogan «Vos guerres, nos morts». Or, l’opération Chammal lancée en septembre 2014 contre le groupe État islamique en Irak, puis en Syrie, a effectivement accru la menace terroriste, mais la France avait été ciblée antérieurement par l'organisation djihadiste.

Les attentats de janvier et de novembre 2015 ont bien été un révélateur des failles de la lutte antiterroriste en France, comme auraient dû l’être les attaques perpétrées par Mohammed Merah en mars 2012. La menace djihadiste a-t-elle été sous-estimée ou mal gérée durant des années? Sûrement. Mais les propositions de l’extrême droite (et d’une partie de la droite), telles que l’internement préventif des «fichés S» (ou leur expulsion) sont souvent à la fois inapplicables et potentiellement contre-productives. La solution réside plutôt (entre autres) dans l’amélioration du fonctionnement, de l’organisation et de la coordination des services de renseignement, de police, de gendarmerie et de justice, via des moyens humains et matériels suffisants, ainsi qu’une formation adaptée des personnels. Plus facile à dire qu’à faire. Plusieurs réformes ont été initiées depuis 2015 pour s'attaquer à ce chantier vaste et complexe.

Par ailleurs, certaines organisations d’extrême droite, comme Génération identitaire, tentent d’instrumentaliser les attentats du 13-Novembre et leurs victimes pour promouvoir la haine des musulmans et des migrants. Un discours qui n’apporte aucune solution face au terrorisme djihadiste, mais qui peut favoriser des passages à l’acte violents de la part d’extrémistes de droite, enclenchant potentiellement une spirale de violence.

«Pas de rappeur islamiste au Bataclan»

En juin 2018, le rappeur Médine annonce un concert au Bataclan en octobre, soit un mois avant le troisième anniversaire des attentats. Connu pour ses textes engagés, il s’est aussi illustré par plusieurs provocations, intitulant un album Jihad (sous-titré «Le plus grand combat est contre soi-même»), ou se revendiquant «islamo-caillera» et appelant à «crucifier les laïcards comme à Golgotha» dans le morceau «Don’t Laïk» (il déplorera ensuite être «allé trop loin» avec ce morceau et son clip). Ses liens avec l’association Havre de Savoir, proche des Frères musulmans, ses liens passés avec des personnalités comme Kemi Seba et une photo où il fait la «quenelle» de Dieudonné –un geste qui lui «laisse un goût amer» aujourd’hui, dit-il– sont aussi sources de controverses.

Il n’est donc pas illégitime de questionner ce choix de programmation. Des avocats de victimes, Maîtres Wassermann, Benaïem et Maktouf, demandent au préfet de Paris de faire interdire le concert. L’association de victimes des attentats 13onze15 – Fraternité et vérité critique le choix de programmer Médine au Bataclan peu de temps avant les commémorations, mais appelle au dialogue.

Life for Paris, l’autre principale association de victimes du 13-Novembre, ne s’oppose pas à sa venue et rappelle son attachement à la liberté d’expression.

Mais surtout, les associations dénoncent ce qu’elles qualifient d’instrumentalisation de la part de politiciens qui, selon elles, se préoccupent peu des difficultés rencontrées au quotidien par les victimes de terrorisme, mais se servent d’elles pour alimenter des polémiques et prétendent parler en leur nom.

Car l’extrême droite et une partie de la droite se mobilisent effectivement au nom des victimes, contre la venue d’un rappeur qualifié d'«islamiste» au Bataclan. Sur Twitter, Nicolas Dupont-Aignan clame: «Français, battons-nous pour que Medine ne salisse pas la mémoire de nos morts» tandis que Laurent Wauquiez accuse: «Sacrilège pour les victimes, déshonneur pour la France». Le groupuscule Génération identitaire, connu pour avoir affrété un bateau anti-migrants en Méditerranée et avoir déployé des patrouilles contre l’immigration clandestine dans les Alpes, est aussi mobilisé.

«Aujourd’hui, trois ans après les attentats du 13-Novembre, la plupart des gens ont oublié le nom des autres lieux que le Bataclan, le nombre exact de victimes, etc. C’est normal: une fois passé le choc de l’attentat, on passe à autre chose, et les souvenirs deviennent plus flous. C’est aussi le rôle des cérémonies commémoratives, à chaque anniversaire: rythmer le temps d’après, parce que, par ailleurs, la vie continue. La principale cérémonie pour les attentats du 13-Novembre est organisée par l’association Life for Paris sur le parvis de la mairie du 11e arrondissement –et pas devant le Bataclan, et elle ne veut pas qu’il y ait de discours de la part des représentants politiques. Il m’est arrivé d’y voir des personnes dans l’assistance se scandaliser de cette absence de prise de parole de la part du président de la République, alors qu’il est présent, interprétée comme un refus de la nation d’honorer publiquement ses morts. Des militants politiques peuvent alors être tentés de “combler le vide”, en instrumentalisant à leur profit la mémoire des attentats», analyse Gérôme Truc, sociologue spécialiste des réactions aux attentats et auteur de Sidérations: une sociologie des attentats.

Le respect de la dignité des victimes de terrorisme est un principe élémentaire, qui implique notamment de ne pas diffuser d’images de leurs corps, ni d’autres photos d’elles sans en avoir reçu l’accord préalable de leurs familles et leurs proches. C’est aussi une question de droit à l’image. Or, début juillet, des militants d’extrême droite opposés au concert de Médine placardent dans Paris des affiches portant les visages de victimes du Bataclan, avec la mention «Non au rappeur islamiste Médine au Bataclan». Évidemment, leurs familles n’ont pas donné le feu vert à cette initiative, qui est condamnée par 13onze15 et Life For Paris.

«Tous les moyens sont permis pour instrumentaliser un événement extrêmement douloureux dont le traumatisme ne sera jamais réparé»

«Il y a quelque chose d’indigne dans l’utilisation de ces images, on est dans un populisme abject, tous les moyens sont permis pour instrumentaliser un événement extrêmement douloureux dont le traumatisme ne sera jamais réparé, pour en tirer un bénéfice politique. On demande que la mémoire des victimes soit respectée. L’extrême droite met de l’huile sur le feu et attise les antagonismes», dénonce Philippe Duperron, président de 13onze15.

Certains militants d’extrême droite vont jusqu’à harceler sur les réseaux sociaux une rescapée et un rescapé du Bataclan qui ne s’opposent pas au concert de Médine, en les insultant et en regrettant qu'ils aient survécu –un phénomène que ces derniers subissent régulièrement depuis les attentats. Ce qui semble mobiliser l’extrême droite et Génération identitaire, ce sont moins les victimes réelles du Bataclan que le rejet d’un rappeur qu’ils qualifient d’«islamiste» et qui s’inscrit dans leur combat contre l’immigration et les musulmans. D’ailleurs, l’organisation s’est aussi opposée à un concert de Médine à Lille, début octobre, dans une salle qui n’avait été frappée par aucun attentat djihadiste. Le rappeur a finalement annulé son concert au Bataclan.

Toutes les victimes d’attentats ne sont pas tolérantes

Au mois de septembre, Le Monde consacre un portrait –plutôt nuancé– à Patrick Jardin, qui a perdu sa fille au Bataclan et s’est mobilisé contre le concert de Médine. L’article, intitulé «Après le Bataclan, un père sur le chemin de la haine», évoque ses opinions politiques nationalistes. À la suite de sa parution, des médias de droite et d’extrême droite (Causeur, Fdesouche...) reprochent au Monde d’insister sur sa «haine». Claude Askolovitch, qui évoque le papier dans sa revue de presse sur France Inter, est harcelé sur Twitter par des militants d’extrême droite et pris pour cible par Patrick Jardin lui-même, qui le prend pour l’auteur de l’article. Finalement, un dialogue s’amorce entre les deux hommes et sera raconté dans les colonnes de Slate.

Ce qui n’est pas dit (ou sciemment ignoré) par Causeur et Fdesouche, c’est que l’on peut tout à fait avoir de l’empathie pour Patrick Jardin tout en jugeant que les idées politiques qu’il promeut (publiquement, notamment sur Twitter) sont dangereuses. On peut soutenir Patrick Jardin, qui est une victime de terrorisme au même titre que les autres et a subi le harcèlement d’une inconnue qui l’a tourmenté au sujet de la mort de sa fille, tout en déplorant qu’il s’en prenne à d’autres victimes du 13-Novembre qui ne partagent pas ses idées. Il a ainsi copieusement insulté Georges Salines, l’un des fondateurs de l’association 13onze15, qui a lui aussi perdu sa fille au Bataclan et avait salué le dialogue initié par Claude Askolovitch.

«Il faut distinguer les “entrepreneurs de mémoire” [d’extrême droite] et les victimes qui ont une sensibilité de droite ou d’extrême droite. Le 13 novembre 2015, les terroristes n’ont pas ciblé spécifiquement des gens de gauche, comme Anders Breivik sur l’île d’Utøya, en Norvège, le 22 juillet 2011. Il y a parmi les victimes des gens de toutes sensibilités politiques, et un attentat change rarement les idées politiques des gens. Ce genre d’événement a plutôt tendance à nous renforcer dans nos convictions. Parmi les victimes, celles qui font preuve de “résilience” sont davantage mises en avant, car cela correspond à la sensibilité morale dominante dans notre société. La plupart des gens trouvent ça beau, tout simplement, ce Vous n’aurez pas ma haine d’Antoine Leiris. Mais du coup, les victimes qui vivent cela différemment se sentent culpabilisées et stimagtisées, ce qui peut les conduire à vouloir trouver du soutien ailleurs», explique Gérôme Truc.

Par ailleurs, l’extrême droite semble avoir investi un autre terrain: le projet d’un mémorial au Bataclan, initialement porté par l’association controversée Génération Bataclan. Quatre associations de victimes (13onze15, Life for Paris, l’AfVT et la Fenvac) s’y opposent, notamment car un mémorial devrait représenter toutes les victimes des attentats commis ce jour –pas uniquement celles du Bataclan– et parce que Génération Bataclan a levé des fonds pour ce projet alors qu’il n’avait fait l’objet d’aucune consultation. Elles demandent même la dissolution de l’association en janvier 2018. Mais en octobre 2018, un site internet et un compte Twitter aux tonalités belliqueuses, baptisés Mémorial Bataclan et réclamant «un Mémorial au Bataclan et la reconnaissance de victimes civiles de guerre» sont créés. Ils semblent liés au général Christian Piquemal, un officier à la retraite aux convictions nationalistes.

Gérôme Truc poursuit: «Le Bataclan est un lieu privé qui a été rénové, puis rouvert, sans qu’il y ait un débat public sur le bien-fondé de cette réouverture et la valeur symbolique de ce lieu. Le débat a eu lieu a posteriori. Comme il y a une focalisation sur le Bataclan [dans la mémoire collective], il peut sembler normal de vouloir y créer un mémorial. Mais les associations de victimes y sont opposées, notamment car elles estiment que le Bataclan est un lieu des attentats “parmi d’autres” [avec les terrasses de cafés et le Stade de France, ndlr].

Il y a en quelque sorte un “vide mémoriel” autour du Bataclan dans lequel s’engouffrent les militants d’extrême droite pour se poser publiquement en défenseurs de la mémoire de ce qui s’est passé là. Ils agissent alors en “entrepreneurs de mémoire” qui cherchent à imposer leur conception de la mémoire du 13-Novembre. C’est ainsi qu’ils se saisissent du Bataclan en disant “il ne faut pas avoir honte de dire qu’on est en guerre contre les islamistes”, “c’est un lieu hautement symbolique qui n’aurait jamais dû rouvrir”, etc. Le problème aussi est qu’il n’y a eu aucun débat public sur la pertinence de rouvrir ou non le Bataclan après les attentats….»

Le risque d’une escalade de la violence

Au-delà de l’instrumentalisation des victimes, autre chose se joue. Premièrement, les discours extrémistes, en s’appuyant sur le traumatisme des attentats djihadistes, peuvent provoquer des passages à l’acte violents et même l’engagement dans une autre forme de terrorisme. En octobre 2017, dix individus membres d’une organisation terroriste d’extrême droite ont été arrêtés, soupçonnés de préparer des attaques contre des mosquées et des hommes politiques.

«On utilise les attentats pour attiser les oppositions, créer des attitudes de rejet de l’immigration, des musulmans, constate Philippe Duperron. L’association 13onze15 a pour objectif de lutter contre la radicalisation et contre ce type de position et de travailler à la tolérance. [Le djihadisme et l’extrémisme de droite] sont des comportements assez voisins d’intolérance. On accroît des tensions que l’on sait existantes et on ne fait qu’amplifier le risque de passage à l’acte.»

En juin 2018, le groupuscule Action des forces opérationnelles (AFO), qui planifiait des attentats contre des musulmans, est démantelé. Selon Le Monde, «l’un des principaux ciments des militants d’AFO est [...] le traumatisme des attentats du 13 novembre 2015. Quatre d’entre eux avaient des proches sur les lieux des tueries ce soir-là». D'après Mediapart, AFO est une scission des Volontaires pour la France (VPF), une organisation créée mi-2015 mais qui est devenue réellement active après le 13-Novembre. Revendiquant 800 membres (dont des militaires et des membres des forces de l’ordre), elle se donnait pour mission de «défendre l’identité française» et de «combattre l’islamisation du pays». Par ailleurs, le JDD a révélé le 13 octobre dernier que la DGSI surveillait quatre groupuscules d’extrême droite soupçonnés de préparer des attaques contre les musulmans. Ces groupes terroristes sont parfois désignés par le néologisme «ultradroite», un terme policier pour les distinguer de l’extrême droite légale.

«Il faut prendre conscience que le pays est attaqué par un acteur vicieux qui va chercher à semer la division parmi nous»

«Le terrorisme attaque des civils pour casser la cohésion de la société. [Après un attentat], il faut prendre conscience que le pays est attaqué par un acteur vicieux qui va chercher à semer la division parmi nous. L’effort doit être fait en direction de la cohésion. Un discours de haine n’a pas sa place, à la différence des critiques qui visent l’État et ses administrations», analyse Nicolas Hénin, président d’Action Résilience et auteur de Comprendre le terrorisme – Bâtissons une société résiliente.

Les attentats perpétrés par le groupe État islamique le 13 novembre 2015 obéissaient à au moins deux objectifs. Le premier était de contraindre la France à arrêter ses bombardements contre l’organisation djihadiste en Irak et en Syrie. Le second consistait à fracturer la société, à détruire la «zone grise», c’est-à-dire la possibilité de coexistence entre musulmans et non-musulmans, en déclenchant justement des représailles contre les musulmans afin de provoquer une confrontation. Or, une libération des discours extrémistes dirigés contre la communauté musulmane, s’appuyant sur le traumatisme partagé du 13-Novembre, pourrait déboucher sur un accroissement de l'islamophobie et à une hausse des violences à l'encontre des musulmans et musulmanes.

D’éventuelles «ratonnades» d’extrémistes de droite pourraient dégénérer en affrontements et en émeutes urbaines. Dans un tel contexte, des attentats supplémentaires –qu’ils soient nationalistes ou islamistes– enclencheraient une spirale de violence, et pourraient grossir les rangs des organisations terroristes des deux bords. Certaines organisations d’extrême gauche choisiraient d’affronter l’extrême droite et peut-être les forces de l’ordre dans la rue, mais un recours au terrorisme de leur part est peu probable. Si la France est très loin de basculer dans ce scénario, c’est notamment parce que l’État n’a pas lâché la bride aux organisations les plus radicales –qu’elles soient djihadistes ou d’extrême droite– et que la société civile reste vigilante face aux tentatives des groupes extrémistes de s’approprier la mémoire des attentats du 13-Novembre.

Antoine Hasday Journaliste

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