Sciences / Culture

Ces médecins ont peu à envier au docteur Frankenstein

Temps de lecture : 7 min

ARTE diffuse mercredi 31 octobre un documentaire sur le mythe de Frankenstein. Réalisé par Jean Froment, il évoque entre autres des scientifiques bien réels dont les expérimentations rappellent celles du personnage créé par Mary Shelley dans son roman gothique de 1818.

Extrait du «funeste destin du docteur Frankenstein», une coproduction ARTE France, What's Up Films. | Capture d'écran Slate.fr
Extrait du «funeste destin du docteur Frankenstein», une coproduction ARTE France, What's Up Films. | Capture d'écran Slate.fr

Mary Shelley n’a que dix-huit ans lorsqu’elle commence la rédaction de son chef d’œuvre, Frankenstein ou le Prométhée moderne. La jeune Anglaise est alors en voyage en Suisse avec son futur mari, le poète Percy Bysshe Shelley, sa sœur et son amant, un autre poète, plus illustre encore: Lord Byron. Cet été 1816 est une saison sans lumière, aux pluies continuelles qui empêchent les jeunes gens de jouir du lac Léman, au bord duquel ils séjournent. Pour aller avec la météo, ils lisent des contes d’épouvante. Un soir de juin, inspiré par l’ennui, Byron lance un défi: «Chacun d’entre nous va écrire une histoire de fantômes!»

Pendant des jours, la jeune Mary, qui s’appelle alors encore Mary Godwin, a la tête vide comme une tombe qu’on vient de dépouiller. Chaque matin au petit déjeuner, le grand poète la tourmente. Il lui demande sans cesse si «elle a trouvé son histoire». Dans la préface de la troisième édition de Frankenstein, l’autrice révèlera comment l’inspiration lui est finalement venue un soir d’insomnie. «C’est là, les yeux fermés, mais l’esprit bien éveillé, que j’ai vu un étudiant à la peau pâle, agenouillé près de la chose qu’il venait d’assembler. J’ai vu alors, allongé, l’horrible fantasme d’un homme, qui, sous l’action de quelque puissante machine, montrait des signes de vie… » Un rêve éveillé qui donnera naissance à la première créature née de la science et de la littérature, et qui continue à inspirer, deux siècles plus tard.

Regardez ici le documentaire d'ARTE en exclusivité:

Avant de s’insinuer à jamais dans tous les esprits créatifs de ce monde, Shelley est inspirée par le contexte scientifique de son temps. Le documentaire rappelle d’abord la création des automates, dès les années 1730. La narratrice rappelle que ces machines primitives mais bluffantes pour l’époque «incarnent le regard scientifique du moment: l’homme est une machine [...] qui peut être analysée, démontée et copiée.» Inspiration plus personnelle: le père de Mary Shelley, le philosophe William Godwin, souffre de narcolepsie. À table, il s’endort et se réveille brusquement, tel un Lazare qui paraît mourir avant de renaître de manière quotidienne. En février 1815, Mary Godwin donne naissance à une fille prématurée de deux mois, qui meurt quelques jours plus tard. Frankenstein est pour l’écrivaine un moyen de redonner vie à l’enfant qu’elle avait mis au monde, par d’autres moyens.

Un assassin et un eugéniste

Un jour de 1786, un orage électrique éclate dans le ciel de Bologne. Dans son laboratoire, penché sur des cuisses de grenouilles, le physicien Luigi Galvani approche ses ciseaux des muscles du petit amphibien. Au contact de la lame froide, la cuisse tremble. Galvani fait le lien entre les éclairs et ce petit miracle. Plus tard, ce phénomène, la contraction d'un muscle stimulé par un courant électrique, prendra le nom de galvanisme et sera cité comme influence par Mary Shelley, dans la préface d’une édition de Frankenstein parue en 1831.

Le sujet sera également discuté près du Lac Léman, lors du dîner précédant le rêve éveillé de Mary Godwin. Si le film décrit Luigi Galvani comme «le premier à tenter de s’arroger le pouvoir divin en redonnant vie à un corps animal avec de l’électricité», c’est son neveu, Giovanni, qui pourrait être perçu comme le premier Frankenstein. Car il est le premier à tenter de ranimer des mammifères. Parmi lesquels l’Homme.

Son expérience la plus célèbre est réalisée à Londres, durant l’enfance de Shelley. Le cobaye s’appelle George Forster, pendu le 18 janvier 1803 pour avoir noyé sa femme et son enfant dans le canal de Paddington. Le cadavre est branché à une batterie volta et se met vite à convulser. Une revue criminelle de l’époque rapporte que: «la mâchoire du criminel s’est mise à trembler et un œil s’est ouvert.» Comme les yeux jaunes de la bête de Victor Frankenstein. Quelques heures après l’expérience, l’huissier de la compagnie de chirurgiens serait «mort de peur en rentrant chez lui.»

Toutefois, c’est un Français qui est dans le film cité comme la première incarnation réelle de Frankenstein. En 1910, soit ancinquante-sept ans après le décès de Shelley, Alexis Carrel commence à prélever des organes sur des cadavres, en vue de les transplanter sur les vivants. Pionnier de la greffe d’organes, il est le premier à parvenir à coudre veines et artères. En 1912, ses travaux lui valent de remporter le Prix Nobel de médecine. La même année, il n’est pas loin de citer Frankenstein, lorsqu’il couche sur papier: «Le jour viendra où la science découvrira le mystère de la vie. Ce jour-là nous serons capables de créer des êtres humains.» Un peu trop pressé, il finit par basculer dans l’eugénisme, avant de rejoindre le Parti populaire français de Jacques Doriot, principal parti fasciste hexagonal d’alors.

Un chien à deux têtes soviétique

De l’autre côté du spectre politique du milieu du XXe siècle, la deuxième incarnation réelle de Victor Frankenstein serait russe. Le film explique que la propagande soviétique montrait alors «comment divers organes peuvent fonctionner de manière isolée. Comme un cœur qui continue de battre en dehors de l’organisme. Ou une tête de chien séparée du reste du corps et qui fonctionne grâce à une machine.» La science-fiction devient réelle dans les années 1950 sous l’impulsion du Moscovite Vladimir Demikhov. Pionnier de la transplantation, il est amené de par ses expériences à engendrer sa propre créature: un chien à deux têtes. Une anomalie de la vie à laquelle on a du mal à croire. Et pourtant, un envoyé spécial du magazine américain LIFE attestait de la réalité de l’horreur.

Son compte-rendu est traduit en français sur Motherboard, le site scientifique du groupe VICE. « Demikhov dit que le plus petit des deux chiens était une chienne âgée de 9 ans nommé Shavka. […] “Elle va avoir la tête coupée afin de la transplanter. Quant à son nouvel hôte, il est ici.” Il désigna un grand bâtard anesthésié sur une table avoisinante. La zone autour de son cou et de ses épaules avait été rasée, tout comme une bande de poils sur le ventre de Shavka. Shavka ne cessait d'aboyer. Demikhov ignorait tout des origines de l'autre chien. Il avait été ramassé dans la rue. Demikhov l'avait baptisé “Brodyaga”, qui signifie “vagabond” ou “clochard”. Il affirmait qu'il avait de la chance. “Vous savez ce qu'on dit : deux têtes valent mieux qu'une.”» Demikhov et son humour de savant fou aurait réalisé vingt-quatre expériences de ce type. De la pauvre bête à deux têtes, il existe des images, qui secoueront le ventre de quiconque aime un temps soit peu les animaux mais souhaite tout de même les visionner.

L’expérience a beau paraître abominable, Motherboard précise que les recherches de Demikhov ont permis «des avancées majeures dans le domaine de la greffe d'organes.» Le Soviétique fut le premier à réussir une greffe de cœur et de poumons sur des animaux. Ainsi, ses travaux «ouvrirent la voie aux greffes humaines», ce qui permit de sauver de nombreuses vies.

Superman et Prométhée

Parmi ceux que Demikhov a inspirés, on trouve le neurochirurgien américain Robert J. White. Lui n’a pas donné naissance à des chimères d’une mythologie moderne où les scientifiques remplacent les dieux, mais a tout de même versé dans le bizarre de sa discipline. En 1970, il transplante la tête d’un singe sur le corps d’un autre singe. L’animal est capable d’entendre, de manger, de goûter, de sentir et de suivre des objets avec son regard. Mais neuf jours plus tard, la greffe est rejetée et il meurt.

Dans les années 1990, White aurait quand même évoqué la possibilité de transplanter la tête de Christopher Reeve, acteur paralysé, connu pour son rôle de Superman, ainsi que celle du physicien Stephen Hawking, sur des corps sains. Inutile de préciser que les deux hommes n’ont pas accepté de servir de cobayes. Peu avant sa mort en 2010, Robert J. White faisait par contre directement référence à l’œuvre de Shelley. «Je prédis que ce qui a toujours été vu comme de la science fiction, la légende de Frankenstein, dans laquelle un corps humain complet est fabriqué en assemblant des morceaux de corps, deviendra une réalité clinique au XXIe siècle.»

De quoi rejoindre l’analyse du professeur corse Laurent Lantieri, pionnier de la greffe du visage qui livre, dans le documentaire, son point de vue personnel sur Victor Frankenstein. «Il ne cherchait pas à créer un être, analyse-t-il. Lui, il cherchait une solution. Il cherchait la vie. Il cherchait à montrer qu’il pouvait transformer, qu’il pouvait créer, qu’il pouvait redonner de la vie, qu’il pouvait guérir des maladies.» Il n’était pas un savant fou, seulement un scientifique qui cherchait à prolonger la vie. Aujourd’hui, avec l’essor de la robotique, les Frankenstein sont nombreux. Ils ont seulement décidé d’abandonner les matières périssables pour créer une forme de vie immortelle. Si le roman de Mary Shelley est prophétique, l’Homme ferait mieux d’éviter de délaisser ses créations, sous peine d’avoir chaque jour le foie dévoré par un aigle du futur.

Le funeste destin du docteur Frankenstein

Diffusé sur ARTE mercredi 31 octobre à 23h05.
Et en replay 60 jours et en VOD.
Une coproduction ARTE France, What's Up Films - France, 2018, 54mn

Thomas Andrei Journaliste

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