Égalités / Monde

Si vous êtes victime d’agression sexuelle au Pérou, ne comptez pas sur la justice

Temps de lecture : 6 min

«Même si les femmes victimes ont des preuves, leur témoignage vaut très peu. Le système opère toujours en faveur de l'agresseur.»

Des centaines de personnes participent à la marche Ni una menos («Pas une de moins»), du centre de Lima au palais de justice pour dénoncer les violences faites aux femmes et les féminicides, le 13 août 2016. | Cris Bouroncle / AFP
Des centaines de personnes participent à la marche Ni una menos («Pas une de moins»), du centre de Lima au palais de justice pour dénoncer les violences faites aux femmes et les féminicides, le 13 août 2016. | Cris Bouroncle / AFP

«Je ne peux pas raconter en détails ce qu'il s'est passé; ça me fait trop mal», confie Arlette Contreras. En juillet 2015, cette avocate a été agressée par son ex-compagnon à Ayacucho, dans un hôtel du sud du Pérou. La scène a été filmée par les caméras de surveillance: on voit la jeune femme se faire violemment attaquer et traîner par les cheveux par Adriano Pozo. Cette preuve s'est pourtant révélée insuffisante: l'agresseur a été acquitté en février dernier.

Derrière ce verdict, cela fait plus de trois ans que la militante féministe péruvienne désignée par le Time comme l'une des personnalités les plus influentes au monde en 2017 connaît une «très mauvaise expérience» du système d'administration de la justice. «D'abord, le policier du poste où je me suis rendue a essayé de me persuader de renoncer à porter plainte, raconte Arlette Contreras. Ensuite, les médecins légistes ont transmis des résultats minimisant mes lésions pour dénaturer la tentative de féminicide et de viol. Puis le procureur qui a pris en charge l'affaire a rejeté les éléments de preuve ainsi que le récit du témoin présent au moment des faits.»

En septembre dernier, l'avocate a demandé pour la seconde fois le transfert de son dossier, avec succès, car il sera repris par la Cour suprême de Lima. «C'est une bonne nouvelle mais ça veut aussi dire que je n'en ai pas fini avec ce chemin fastidieux, épouvantable à suivre…», soupire Arlette Contreras, pour qui l'impunité des agresseurs est «quasi systématique» au Pérou, lorsqu'il est question de violences faites aux femmes.

Brûlée vive par un collègue

C'est également ce que dénonce Liz Meléndez, la présidente du Centre de la femme péruvienne (CFP) Flora Tristán, une des plus anciennes associations féministes du pays. «Même si les femmes victimes ont des preuves, leur témoignage vaut très peu. Le système opère toujours en faveur de l'agresseur», insiste-t-elle. «Les pouvoirs exécutifs, législatifs et judiciaires de l'État ne contribuent pas de manière efficace à la lutte contre la violence sexiste: la justice est refusée aux femmes», ajoute Arlette Contreras.

En toile de fond, un machisme prégnant. «L'écart entre les sexes est omniprésent au Pérou, dénonce Liz Meléndez. Les femmes sont victimes d'exclusion: elles sont bien plus concernées par le travail au noir et la précarité que les hommes. Elles subissent cette domination machiste qui cautionne la violence et le harcèlement de rue quasi systématique

La déclaration du président péruvien, Martin Vizcarra, après le meurtre d'Eyvi Ágreda le 1er juin dernier, brûlée vive dans un bus de la capitale péruvienne par un collègue qui la harcelait depuis plusieurs mois, illustre bien cette tendance à «cautionner». «Parfois, ce sont les aléas de la vie, et il faut les accepter», avait-il lâché en commentant le féminicide.

65,4% des Péruviennes victimes de violences conjugales

Dans le sombre état des lieux des inégalités femmes-hommes dépeint par Liz Meléndez, trône le nombre «alarmant» de violences faites aux femmes. Les candidates à l'élection de Miss Pérou avaient alerté le public sur le sujet en octobre 2017, le Pérou étant deuxième (après la Bolivie) dans le classement des pays d'Amérique du Sud qui comptent le plus grand nombre de femmes violées, dressé par l'Observatoire de la sécurité citoyenne. Le pays a ainsi enregistré 25.068 viols en 2017, soit plus de soixante-huit par jour –«sans compter ceux qui ne sont pas signalés», avertit la présidente du CFP Flora Tristán.

Le ministère de la Femme et des Populations vulnérables a également comptabilisé quatre-vingt-treize féminicides entre janvier et août 2018, contre 121 sur toute l'année dernière. Toujours en 2017, 65,4% des Péruviennes âgées de 15 à 49 ans ont été victimes de violences conjugales. «En parallèle, le harcèlement de rue et d'autres formes d'intimidation perdurent», déplore Liz Meléndez. Outre le peu d'élues péruviennes –par exemple, sur 1.656 maires de districts, seulement quarante-huit sont des femmes– deux femmes qui occupent des postes dans les autorités régionales et locales sur cinq sont victimes de harcèlement politique.

«Un des plus grands drames du pays reste le taux alarmant de violences sexuelles faites aux petites filles», ajoute la présidente du CFP Flora Tristán. En 2017, le ministère de la Femme et des Populations vulnérables a ainsi recensé 6.030 cas, concernant des filles âgées de 0 à 17 ans. «La situation est désastreuse: l'intolérance, la violence et l'injustice sont omniprésente, face à la vulnérabilité grandissante des femmes. Il faut agir. Avec d'autres associations féministes, on a demandé à ce que le gouvernement mette en place un état d'urgence… On attend toujours», se désole Liz Meléndez.

«Nous devons nous battre pour faire évoluer la société et pour défendre les avancées que nous avons déjà faites»

Le soutien aux associations féministes devrait pourtant s'intensifier. Depuis quatre mois, le gouvernement semble aller dans ce sens et multiplie les effets d'annonce quant à l'égalité femmes-hommes. Ayant été vivement critiqué pour sa réaction après le meurtre d'Eyvi Ágreda en juin dernier, le président péruvien a rectifié le tir. Martin Vizcarra a ainsi assuré que la lutte contre les violences faites aux femmes était un enjeu «d'intérêt national et une priorité de l'État», en promettant la création d'une «commission d'urgence».

Il a également soutenu le mouvement Ni una menos («Pas une de moins»), au nom duquel des manifestantes se rassemblent notamment en Argentine et au Pérou, pour protester contre les violences faites aux femmes. «Mon gouvernement est engagé dans la lutte contre la violence que subissent les femmes. Aujourd'hui, des milliers de Péruviennes marchent dans les rues de tout le pays pour réclamer un système de justice sans corruption, ni machisme. #MujeresXJusticia (#FemmesXJustice) peuvent compter sur moi», a ainsi publié Martin Vizcarra le 11 août sur son compte Twitter alors qu'une marche était organisée au Pérou.

Si l'engagement soudain du gouvernement doit encore être mis en pratique, les mobilisations sont essentielles pour les associations telles que le CFP Flora Tristán, dont l'enjeu déterminant est de bloquer l'action des groupes conservateurs. «Comme nous sommes dans un pays très machiste, non seulement nous devons nous battre pour faire évoluer la société, mais aussi pour défendre les avancées que nous avons déjà faites», explique Liz Meléndez.

L'éducation, chasse gardée des fondamentalistes

La militante craint notamment que le mouvement fondamentaliste Con mis hijos no te metas («Ne te mets pas sur le chemin de mes enfants») atteigne son but: mettre un terme à l'approche du genre développée par le gouvernement en 2016 afin de sensibiliser les élèves de primaire à l'égalité femmes-hommes. Pour lutter contre les droits reproductifs des femmes et ceux de la communauté LGBT+, ces opposants prétendent que l'approche du genre est une idéologie –un terme qui a une connotation très négative dans un pays religieux comme le Pérou. Le slogan de leur dernière campagne lancée en septembre? «Oui à l'éducation sexuelle, non à l'idéologie de genre»

«Le fait que ce groupe prenne de l'ampleur peut faire flancher l'engagement des politiques pro-égalité», alerte Liz Meléndez. Si elle tente de se montrer optimiste, puisqu'elle admet que les droits des Péruviennes ont beaucoup progressé depuis une trentaine d'années, la féministe reste très vigilante. «La résistance opposée par notre société patriarcale à leur évolution est bien plus visible: elle se transforme en violence envers les femmes, en cruauté, dénonce-t-elle. Il nous reste un très long chemin à parcourir et la situation est grave. Nous avons besoin d'un grand changement, d'une véritable révolution du contrat social, avec un respect mutuel entre les femmes et les hommes.»

Ce changement des mentalités tant convoité passerait indubitablement par l'éducation, d'où l'importance de s'opposer à Con mis hijos no te metas en continuant à développer l'approche du genre dans les écoles. Pour la présidente du CFP Flora Tristán, une évolution au sein du système éducatif entraînerait un changement de paradigme, qui mènerait lui-même à des évolutions structurelles. «Les nouvelles générations péruviennes auraient ainsi une approche différente du monde, espère Liz Meléndez. Les femmes, les petites filles et la population LGBT+ pourraient peut-être enfin s'émanciper de leur grande vulnérabilité.»

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