Culture

J'ai 60 ans et c'est ma dernière rave

Temps de lecture : 5 min

J'ai choisi Nördik Impakt. Je trouvais logique de faire ça dans ma région d'adoption au lieu d'attendre une hypothétique fête au bord de la Méditerranée.

Field Day (Sydney festival) | danny howe via Unsplash License by
Field Day (Sydney festival) | danny howe via Unsplash License by

Il faut souvent arriver tôt pour voir comment débute une fête. Ce sont les moments peu documentés de ces grands espaces quand les groupes d'amis se retrouvent; des moments de rêverie et d'attente qui rappellent les raves classiques du passé, les grandes dates devenues clichés historiques de cette culture.

Tous ces rassemblements commencent souvent de la même manière: les centaines de clubbers qui deviennent des milliers, la présence ou non de basses acides en début de soirée, la vérification du son dans tous les coins pour repérer les endroits sympas pour plus tard, le service d'ordre qui est cool ou non, la qualité des stands de frites à l'extérieur, le coin prévention des drogues, l'accès à l'eau gratuite –tout ce que fait très bien Nördik Impakt, selon les règles mises au point après des années d'expérience. Seul point noir pour cette édition, sujet de nombreuses critiques sur la page Facebook de l'événement: pas de toilettes extérieures et pratiquement rien pour les filles (attente de quarante-cinq minutes), ce qui est assez compréhensible pour une nuit qui a attiré 13.000 personnes (22.000 sur deux jours).

Avec les Nuits sonores lyonnaises, Nördik Impakt est un des rares rendez-vous de techno organisés en collaboration étroite avec la municipalité. Elle n'a pas la dimension internationale de Lyon, mais c'est un incontournable qui dure depuis longtemps et a survécu à l'érosion d'autres grands festivals de la région, comme les Trans Musicales de Rennes. À la base, c'est un point de rencontre de teufeurs hardcore qui a évolué vers un rassemblement d'étudiants.

La moyenne d'âge y est très jeune, entre 20 et 25 ans, même s'il y a quelques survivantes et survivants de mon époque. Et si les générations techno ont évolué, les mêmes rituels se reproduisent: c'est un exutoire pour les jeunes au trop-plein d'énergie à dépenser, les kids hurlent de joie en arrivant dans le hall principal, le flux des gens déambulant d'une salle à l'autre fait penser à une fête foraine.

Des Normands partout!

Et puis on est en Normandie. Il y a quelque chose de merveilleux chez les Normands, c'est leur absence totale de prétention. Cela fait quinze ans que je vis dans cette région et c'est pratiquement impossible de s'engueuler avec quiconque alors qu'à Paris, c'est presque tous les jours. Personne ne la ramène, les gens sont polis et les filles ne se font pas emmerder, on est clairement dans un endroit provincial, working class.

Pas de déco prestigieuse et d'effets lumineux ahurissants comme au Weather festival, ici l'absence de fashion est complète, on s'habille pour affronter le froid et le dancefloor, il n'y a pas de vestiaire, comme ça le problème est réglé, il y a bien quelques excités venus habillés en nounours ou avec des accessoires fluos, mais l'absence d'attitude semble être l'impression cachée de cette fête où presque tout le monde fait attention à ne pas déranger son voisin. D'ailleurs, cette «humilité» fait partie de l'esprit que ce festival met en relief dès le début de son dossier de presse: «Depuis vingt ans, le festival construit avec humilité et détermination un projet artistique et culturel exigeant, très à l'écoute de son époque et de son territoire».

= @la_gangue au Hall Of Death ! #NDK20

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La démographie de ces fêtes est toujours intéressante. À la base, c'est blanc à 98%, un tiers de filles pour deux tiers de garçons. Il y a des Noirs avec leurs copains blancs, mais le message universel de la house et de la techno n'est toujours pas parvenu dans les quartiers. Les grandes fêtes comme Nördik Impakt sont pourtant faites pour accueillir tout le monde. Et il ne faut pas croire que la techno n'est pas appréciée dans les banlieues. Tout est fait ici pour que les gens différents soient noyés dans la masse.

En tant que gay, je me sens à l'abri. Pour les personnes racisées, aller dans une rave est cent fois plus facile que d'aller dans un club. On est assuré que du début à la fin, l'ambiance est tolérante. Ces grands hangars sont faits pour être ouverts directement sur l'extérieur, l'accueil des personnes handicapées y est optimal. Il y a tellement peu de chichis ici que tout le monde a le droit de sortir directement du dancefloor pour aller faire pipi dehors, contre les barrières.

De la transe et encore de la transe

Musicalement, il y a le choix entre trois salles de techno transe moyenne, rapide ou très rapide, à la limite du gabber. Dans la Wonder Room, Josh Wink fait le warm up alors qu'il y a vingt ans, il aurait été dans la salle principale. Une seule chose est étrange dans la programmation de Nördik Impakt, c'est que chaque set de DJ s'interrompt pour laisser la place au DJ suivant, ce qui fait que le public ne bénéficie pas de la progression de la musique.

Il y a donc à chaque fois une perdition de l'énergie et une hémorragie du dancefloor, même si ça permet aux DJs de construire des sets en toute liberté, sans se caler sur le précédent. J'écoute l'intégralité du set de Jennifer Cardini, la marraine de cette édition, très organique, pulsatif, dans un style presque teuton très basé sur le suspense. Elle cartonne tout en restant intrinsèquement féminine. On sent que sa musique possède 5% de Hi-NRG cachée, ce qui se voit quand elle choisit pour thème de fin un remix de «What Time Is love» des KLF.

À quatre heures du matin, une heure avant l'arrêt de la vente d'alcool dans les bars, l'ambiance est déjà à la fin de fête. Il y a de plus en plus de mecs bourrés, mais rien de très grave. Il y a quelque chose de viking chez Nördik Impakt, qui se retrouve dans l'abondance de teufeurs de 30 ans expérimentés. Il y a un tapis roulant incessant de beaux mecs barbus: c'est bien simple, dès qu'un barbu disparaît dans le champ de vision, un autre apparaît. Pour quelqu'un qui aime regarder les gens comme moi, c'est agréable.

Et puis, il y a le désormais systématique échange:

Monsieur, vous avez quel âge? 50 ans?
– 60.
– C'est super que vous soyez là!

C'est adorable, mais c'est aussi le signe qu'il faut laisser la place aux autres, et Nördik Impakt est une fête comme une autre pour présenter ses adieux à cette scène. J'ai 60 ans et c'est ma dernière rave. Je trouve logique de faire ça dans ma région d'adoption au lieu d'attendre une hypothétique fête baléarique au bord de la Méditerranée. Je m'étais promis de rester jusqu'à 5 heures du matin ou même la fermeture, mais on se fait vieux.

Il y a une solitude à côtoyer des jeunes qui pourraient être mes neveux et nièces mais, même dans la navette qui me ramène au centre-ville de Caen, la certitude attendrissante qu'une époque se termine et qu'une certaine essence subsiste. La house et la techno n'ont pas changé le monde, comme nous l'espérions, mais demeure l'émotion de revoir ce qui nous a marqués à la fin des années 1980, comme avec Retro Rave sur Twitter.

Didier Lestrade Journaliste et écrivain

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