Médias

L'«esprit Gildas», c'était la bienveillance

Temps de lecture : 3 min

L'animateur emblématique de «Nulle part ailleurs» est mort dimanche 28 octobre. Et avec lui, une certaine vision de l'«infotainment».

Philippe Gildas et Antoine de Caunes sur le plateau du «Grand Journal» pour les 20 ans de Canal+, le 4 novembre 2004 à Paris | Franck Fife / AFP
Philippe Gildas et Antoine de Caunes sur le plateau du «Grand Journal» pour les 20 ans de Canal+, le 4 novembre 2004 à Paris | Franck Fife / AFP

En ce dimanche 28 octobre de deuil pour l’audiovisuel français, l’émission «Les Informés» de France Info consacre quelques minutes de conversation au souvenir de Philippe Gildas, disparu à l’aube de ses 83 ans la nuit précédente.

Pierre Neveux, animateur du débat, fait soudain cette remarque à propos de «Nulle part ailleurs», le programme culte qui a fait de Philippe Gildas un représentant non moins culte de l’esprit Canal alors en pleine bourre: «À cette époque là, on n’avait pas besoin de faire du buzz, on n’avait pas besoin de se taper dessus. Le souvenir que me laisse cette émission c’est que c’était à la fois de l’info, du divertissement et, je vais utiliser un mot, prévient le présentateur comme pour prévenir d’un blasphème à venir, la bienveillance.»

Méconnaissable Canal

Voilà lâché le mot que nous cherchions tous. Nous savions déjà que la mort de Philippe Gildas avait quelque chose de doublement triste. Parce que la mort, mais pas seulement. Parce que aussi, dirent beaucoup de journalistes à l’annonce de la nouvelle, le «Nulle part ailleurs» auquel on rattachait cet homme dont la carrière aura parcouru la quasi-totalité de l’histoire de la télé française, représente désormais une sorte de liberté perdue en termes hertziens –et à Canal+ tout particulièrement.

Canal aujourd'hui, c’est Vincent Bolloré, il est vrai peu attaché à la notion de liberté. «Les Guignols», que «Nulle part ailleurs» accueillait et qui lui ont survécu jusqu’à la prise de pouvoir du patron de Vivendi, peuvent en témoigner.

Le Canal d’aujourd’hui, le Canal devenu groupe, c’est aussi Cyril Hanouna sur C8 et Pascal Praud sur CNews. Des animateurs qui se définissent avant tout par le clivage qu’ils créent et exacerbent sans cesse –une opposition si pure et simple qu’elle en devient régressive.

Cette insulte à l’intelligence, on la retrouve dans la nature des programmes concernés, des débats politiques de «L’Heure des Pros», où plus une affirmation est choquante (pour ne pas dire autre chose) plus elle est encouragée, au déguisement de «Touche pas à mon poste!» en émission de télé sur la télé, cachant en réalité un programme de critique aux méchancetés exagérément théâtralisées, dans l'espoir de déclencher une réaction en chaîne.

On le retrouve également, cet esprit si peu bienveillant, dans la personnalité des animateurs en question. Que ce soit chez Pascal Praud, régulièrement outré à en gueuler le plus fort possible en fronçant les sourcils, histoire de bien montrer que tout cela est très sérieux et que les réseaux sociaux feraient bien d’en parler, ou bien chez Cyril Hanouna, qui se définit constamment en opposition à l’un de ses concurrents, dans une guerre larvée dont la fin heureuse –l’audience retrouvée– est toujours écrite à l’avance.

La dynamique est la même: il s’agit d’utiliser le public comme un outil à émotion contrôlable et à réflexion minime, dans l'unique but d’exister plus fort.

Quelque chose de pourri

Agnès Rotivel, journaliste à La Croix et invitée de Pascal Neveux dimanche 28 octobre, pointe du doigt «la concurrence beaucoup plus importante maintenant» qu’au temps du «Nulle part ailleurs» de Philippe Gildas. On pense à l’obsession d’Hanouna pour les audiences, dont il épie les variables en direct pour adapter son fil conducteur.

En face, «Quotidien», empêtré dans une logique promotionnelle à la TF1, tente difficilement de faire survivre l’esprit Canal en faisant survivre celui du «Petit Journal», qui essayait de faire survivre l’esprit du «Grand Journal», qui lui ramait à faire survivre celui de «Nulle part ailleurs». Autant dire qu’après autant de métempsycoses, ce n’est pas seulement le corps, mais aussi l’esprit Gildas qui semble bel et bien nous avoir quittés.

Comme s’il y avait désormais quelque chose de pourri au pays de l’infotainment. Comme si la bienveillance comme source de divertissement s'assimilait de nos jours à une forme de naïveté –économique, dans un pays En Marche vers une vision positive de l’ultra-richesse, comme intellectuelle et morale, dans un monde «terroristé», où la question du progrès est soudain devenue si difficile qu'on ne lui trouve plus que des réponses manichéennes faciles.

Bipolarité primaire, clivante et invective dont on ne saurait retrouver trace dans le «Nulle part ailleurs» des années 1990, ni dans les sketchs d’Antoine de Caunes, mélange bienheureux entre le potache à la française et le raffinement à la britannique, ni dans l’auto-dérision de Philippe Gildas, hilare dès qu’il servait de punching ball.

Ce rôle, on en comprend désormais mieux la finesse, la justesse, le besoin. Il est une sorte de point d’équilibre indispensable à ce type de programme, où les sujets, les personnes invitées, les goûts et les couleurs peuvent s’entrechoquer. Manié avec subtilité, il permet de lâcher les gonds, de perdre le contrôle en toute liberté, en toute sérénité. Il s'agissait simplement d'offrir un bon moment, plutôt que de le passer à vouloir exister.

Kamal Dafri, directeur du festival Villes des musiques du monde et autre invité du talk de Pierre Neveux, estime que les seuls «enfants de Canal+» de nos jours, ce sont les YouTubers et YouTubeuses. Même si les contenus de beaucoup répondent d'ores et déjà à la logique du strictement commercial, la migration d’une certaine liberté de ton de la télévision au web semble acquise. Reste à retrouver la bienveillance.

Thomas Deslogis Journaliste

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