Boire & manger

Quand le «manger mieux» creuse la fracture alimentaire

Temps de lecture : 8 min

Manger bio, local, en vrac: les appels à prendre le pouvoir sur son assiette foisonnent. Mais lorsqu’ils se transforment en injonctions individuelles, le risque est de se tromper de responsables.

«La somme des petits gestes individuels peut dessiner un grand projet collectif.» Vraiment?  | Rawpixel via Unsplash License by

C’est un gros bouquin sorti le 10 octobre qui s’arrache déjà en librairie: Et maintenant, on mange quoi? est le deuxième ouvrage de Christophe Brusset, un ancien industriel de l’agroalimentaire. En 2015, il tirait déjà la sonnette d’alarme sur les excès du food business, dont il a été pendant vingt-cinq ans témoin –et parfois complice.

Au gré des conférences qu’il donne et des courriers qu’il reçoit, Christophe Brusset accumule les retours du public. «Les gens me disaient: “Ok, mais maintenant, comment on peut faire pour mieux se nourrir?”», raconte-t-il. Alors il a pensé son deuxième opus en deux parties.

Dans la première, il montre comment les multinationales de l’agroalimentaire contournent les normes pour surcharger leurs produits en pesticides et additifs, sous la pression de la grande distribution. Ces mêmes acteurs, à travers leurs «associations interprofessionnelles» et autres «centres d’information», soit des lobbies, empêchent les pouvoirs publics, à l’échelle nationale comme européenne, d’appliquer de nouveaux contrôles. L'auteur donne notamment l’exemple éloquent du Nutri-Score.

La seconde partie de Et maintenant on mange quoi? oriente les lecteurs et lectrices à travers les rayons du supermarché pour choisir, aliment par aliment, les produits les moins nocifs. «L’idéal pour bien se nourrir serait de commencer par fuir les temples de la malbouffe que sont les supermarchés», écrit-il. Mais le lanceur d’alerte se veut «pragmatique»: «Ils sont en telle situation de monopole dans la distribution de produits alimentaires, autour des agglomérations et jusque dans les centres-villes, qu’il est strictement impossible de faire autrement.»

«La révolution commence par l’assiette»

Pourtant, celles et ceux qui décident de fuir les «temples de la malbouffe», qu’ils soient biophiles, locavores ou amateurs de «vrac», sont de plus en plus nombreux. Leurs motivations sont aussi bien sanitaires qu’environnementales.

Entreprise de l’économie collaborative, La Ruche qui dit Oui! s’est développée en 2011 sur cet engouement pour le local. À travers une plateforme numérique, elle met en relation les producteurs et productrices –dont les produits sont à 35% bios– avec les consommateurs et consommatrices, qui se rencontrent à l’occasion de «marchés éphémères» hebdomadaires, contournant ainsi l’étape du supermarché.

Ancienne journaliste, Hélène Binet est porte-parole de La Ruche qui dit Oui!. Pour elle, l’objectif d’un tel réseau est de faire en sorte que «les gens se réapproprient leur façon de produire et de consommer», et de leur offrir des «outils d’émancipation pour que chacun puisse reprendre en main son alimentation».

Le 17 septembre, l’entreprise a lancé le mouvement #FourchettePower, pour «dire qu’avec un geste assez anodin, passer à table trois fois par jour, on a un impact énorme sur l’environnement, l’emploi, les paysages». «Parce que la révolution commence par l’assiette», complète La Ruche sur son compte Twitter.

Cette «envie de rassembler et de montrer qu’on est beaucoup à changer le monde avec nos fourchettes» répond à une philosophie individualiste, que décrit Hélène Binet: «La somme des petits gestes individuels peut dessiner un grand projet collectif.»

«Faire sa part»

Une vision du monde qui n’est pas sans rappeler celle du mouvement Colibris, lancé en 2007 par le très médiatique agriculteur Pierre Rabhi et l’écrivain et réalisateur Cyril Dion, auteur du documentaire à succès Demain. Hélène Binet reconnaît la proximité des deux mouvements: «Tout ça va dans le même sens. Chacun fait un petit bout de sa part. Avec l’alimentation, ça peut aller très vite.»

La figure de Pierre Rabhi tout comme sa philosophie ont été maintes fois critiquées, d'abord par la journaliste de Mediapart Jade Lindgaard en octobre 2016, puis à deux reprises dans les colonnes du Monde diplomatique, sous la signature de Mikaël Faujour en octobre 2017 et de Jean-Baptiste Malet en août 2018.

Les Colibris tirent leur nom d’une légende amérindienne utilisée comme parabole par Pierre Rabhi afin d'appeler chacun et chacune à «faire sa part» pour changer le monde –le slogan du mouvement.

L’association a justement ouvert, voilà un an et demi, une université numérique pour «permettre aux citoyens d’approfondir les différents sujets de la transition écologique», détaille Aurore du Roy, chargée de développement de l’université: l’habitat, la «gouvernance partagée» ou encore la fiscalité énergétique sont abordées.

Depuis le printemps 2018, un parcours «Alimentation - Manger sain et pas cher» a fait son apparition. Il est gratuit, avec une participation facultative, et explique à travers des fiches et des vidéos réalisées par diverses personnalités –une journaliste, un responsable d’Amap ou le cofondateur d’un supermarché coopératif– ce que veut dire manger sainement, où acheter ses produits et comment les cuisiner. «Il devient urgent d’accélérer la mutation de notre système alimentaire, et la bonne nouvelle, c’est que nous pouvons tous y contribuer!», proclame la présentation.

«Le rôle de l’université n’est pas d’amener un discours tout fait, précise Aurore du Roy. L’idée est de montrer qu'il est possible de trouver des intermédiaires entre le tout industriel bourré d’additifs et le 100% bio, local, frais et éthique.»

Une dizaine de milliers de personnes se seraient déjà inscrites au parcours. Parmi elles, «beaucoup sont issues du public historique des Colibris, déjà sensibilisé», regrette la chargée de développement, qui souhaiterait rendre l’alimentation saine «accessible à tout le monde».

«Alimentation à deux vitesses»

Là est peut-être l’écueil principal du «colibrisme alimentaire»: en incitant chacun et chacune à faire son petit geste au quotidien, à prendre le pouvoir sur son assiette, le risque est d’oublier que nous ne sommes pas tous et toutes à égalité face à la malbouffe.

C’est ce que déplore Aude Vidal, autrice en 2017 d’Égologie. Écologie, individualisme et course au bonheur. Venue à l’écologie politique via sa passion du vélo, elle a accumulé de l’agacement à force d’observer certaines dérives des milieux écologistes qu’elle fréquente: «Parfois, le souci de vivre bien va jusqu’à l’adoption de manières de penser très aristocratiques: tout le monde est capable de mener une vie bonne, ceux qui ne le font pas n’ont que ce qu’ils méritent». Avec, pour corollaire de cette «égologie», un «déni des antagonismes de classes».

Car la qualité de l’alimentation de la population française varie avec le niveau de revenus et d’éducation. Ce qui explique que des maladies telles que l’obésité ou les troubles cardiovasculaires, dont Christophe Brusset impute en partie la responsabilité à l’industrie agroalimentaire dans son livre, frappent davantage les classes populaires. Ce système, la chercheuse Nicole Darmon le qualifie d’«alimentation à deux vitesses».

Et la fracture aurait tendance à s’aggraver, selon la directrice de recherche en nutrition et santé publique à l’Inra: «Maintenant, manger mieux ne veut plus seulement dire consommer plus de fruits et légumes et moins de produits sucrés. Il y a de plus en plus d’injonctions à manger bio, local, bon pour la planète. Ça devient plus compliqué et plus prégnant pour les populations défavorisées.»

«On a oublié de dire que manger des fruits et légumes qui ne sont pas bios, c’est mieux que de ne pas en manger du tout.»

Nicole Darmon, directrice de recherche en nutrition et santé publique à l’Inra

Des populations qu'elle connaît bien, pour avoir lancé en 2012 le programme de «recherche action» Opticourses dans les quartiers nord de Marseille, des ateliers collectifs pour «manger mieux sans faire exploser son budget».

Auprès des participantes et participants, elle a constaté un effet pervers des appels à consommer bio: «Avec le débat sur le bio et les pesticides, certaines personnes utilisent cette information selon laquelle les fruits et légumes peuvent contribuer à l’apport de contaminants pour ne plus en acheter et ne plus en donner à leurs enfants. On marche un peu sur la tête. On a oublié de dire que manger des fruits et légumes qui ne sont pas bios, c’est mieux que de ne pas en manger du tout, ou en quantité trop faible.»

Les prix élevés du bio –79% plus cher que le conventionnel pour un panier de fruits et légumes, selon une étude de 2017 de l’UFC-Que choisir– rebutent les ménages au budget serré, d’autant plus lorsqu’ils sont touchés par la précarité alimentaire, qui concerne une personne sur cinq en France, d’après un récent baromètre Ipsos-Secours populaire.

Christophe Brusset n’en est que trop conscient: «Je viens d’un milieu ouvrier et pauvre, je sais ce que c’est que de jongler avec les fins de mois. J’ai connu ça toute ma jeunesse.» C’est pourquoi son «guide», présenté dans Et maintenant, on mange quoi?, s’attache à montrer la voie vers les produits les «moins pires» en supermarché, sans augmenter le montant du ticket de caisse. Hors de question pour lui de «culpabiliser» les consommateurs et consommatrices: «C’est l’industrie qui est coupable, ce ne sont pas les clients.»

Le collectif, «seul espoir»

Pour sortir de cette nouvelle forme d’«alimentation à deux vitesses», Isabelle Saporta a quelques idées. La journaliste d’investigation, qui travaille depuis une quinzaine d’années sur l’agroalimentaire, pointe la responsabilité des pouvoirs publics: «La bouffe industrielle coûte moins cher parce que 80% des subventions [de la politique agricole commune, ndlr] vont à l’agriculture industrielle la plus polluante. Et les dommages collatéraux ne sont pas à la charge des pollueurs. Si demain on leur disait de payer la dépollution des cours d’eau, des sols, de l’air, les politiques de santé publique, la nourriture industrielle reviendrait beaucoup plus cher.»

Pour la pourfendeuse des lobbies, rétablir les justes prix ne suffira pas: «Il faudra en passer par un retour de l’éducation au goût et aux choses saines à l’école. Ce n’est pas parce que pour le moment il n’y a que les classes les plus aisées qui mangent bien qu’il faut arrêter. Il faudrait que ça se démocratise.» Si elle estime que «la révolution viendra du consommateur», par des mouvements de boycott et de «name and shame», elle le reconnaît: «Sans volonté politique forte, on n’y arrivera pas.»

En attendant que l’inertie des pouvoirs publics prenne fin, que faire? –comme dirait Lénine. Pour Aurore du Roy des Colibris, il ne faut pas tirer un trait sur le «manger mieux», au prétexte qu'il s'agirait d'un «truc de bobos»: «Beaucoup de solutions pour manger mieux passent par du collectif. Quelqu’un qui a un budget réellement limité pour s’alimenter, son seul espoir, c’est le collectif.»

«Il faut une transition, mais chacun doit la faire dans la mesure de ses capacités.»

Nicole Darmon, directrice de recherche en nutrition et santé publique à l’Inra

Elle cite à l’appui l’exemple de l’association Vers un réseau d’achat en commun (Vrac), qui organise des achats groupés dans les quartiers défavorisés de l’agglomération lyonnaise. D’après son site internet, Vrac vise à encourager l’«accès du plus grand nombre à des produits de qualité issus de l’agriculture paysanne/biologique/équitable à des prix bas, grâce à la réduction des coûts intermédiaires (circuits courts) et superflus (limitation des emballages)». Une manière de réduire à son échelle la fracture alimentaire, tout en remettant du collectif dans un «manger mieux» devenu trop individualiste et culpabilisant.

«Il ne faut surtout pas faire passer le message que si on ne fait pas telle chose, on va contre la nécessaire mutation et transition de la société, alerte Nicole Darmon. C’est ça l’erreur. Il faut une transition, mais chacun doit la faire dans la mesure de ses capacités.»

Toujours à Marseille, la chercheuse a mené une étude sur des jardins partagés installés au pied d’immeubles d’habitat social. «Au lieu d’avoir des messages négatifs et culpabilisants, les gens expérimentent en faisant par eux-mêmes, en partageant, en étant avec les autres. On a une voie d’accès pour qu’ils reprennent confiance et reprennent la main. Ils disent: “Ce que je fais dans ma parcelle, c’est bio; ce qu’on vend dans les magasins, ce n’est que du vent, de la publicité, pas du vrai bio.”»

Dans Égologie, l’illustrateur Nardo décline la légende du colibri tout au long du livre. Le dessin qui accompagne le dernier chapitre, intitulé «Vers une émancipation collective?», donne un aperçu de ce que pourrait être un «manger mieux» moins individualiste, tel que le décrit Aude Vidal: «L’anti-colibri, c’est qu’au lieu d’apporter une petite goutte pour satisfaire sa morale personnelle, plein de petits colibris tiennent une pompe à incendie et arrivent à faire beaucoup mieux que le petit colibri tout seul.»

Timothée de Rauglaudre

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