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La Chine et le Saint-Siège: les dessous d'une réconciliation

Temps de lecture : 10 min

L'annonce, le mois dernier, d’un accord entre le Saint-Siège et la Chine sur la nomination des évêques de Chine, est un geste symbolique fort. Mais autant le pape que le gouvernement chinois jouent ici avant tout leur propre agenda.

Le pape François avec des fidèles chinois au Vatican, le 18 avril 2018. | Tiziana Fabi / AFP
Le pape François avec des fidèles chinois au Vatican, le 18 avril 2018. | Tiziana Fabi / AFP

Un mois après avoir été écrite, la lettre conjointe que Pékin a signée le 22 septembre avec le Vatican garde ses caractéristiques: son texte précis est aussi secret qu’il est déclaré provisoire. Il s’agit pourtant d’une démarche conciliante à l’égard de l’Église catholique que le régime communiste chinois a jugé utile de faire. Ce qu’il refusait obstinément depuis son arrivée au pouvoir en 1949. Mais cette attitude nouvelle de Pékin s’accompagne d’une grande prudence. Côté chinois, la lettre a été seulement signée par un conseiller du ministère des Affaires étrangères.

La seule révélation faite sur le contenu de ce document est venue de Rome: le pape va désormais entrer dans le processus de nomination des évêques de Chine. La rupture entre la Chine populaire et le Vatican s’est produite en 1951. Le Nonce apostolique à Pékin avait alors été expulsé et le Parti communiste avait fait savoir qu’il n’acceptait pas qu’un pouvoir étranger désigne des religieux officiant en Chine. Depuis, des «élections démocratiques» sont effectuées dans l’Église mise en place par le Parti communiste. Elles aboutissent à la désignation d’évêques appartenant au «clergé national chinois». Et leur choix est confirmé par la conférence épiscopale chinoise.

Visite à Pékin

Cette institution n’était jusque là pas reconnue par Rome. Simplement, il est arrivé qu’elle nomme un évêque et que le Vatican avalise la décision. Mais désormais, il est convenu que le pape acceptera les désignations de cette conférence épiscopale. Que se passera-t-il si un candidat ne lui convient pas? Se contentera-t-il de refuser de le nommer? Pourra-t-il proposer un autre choix? La réponse n’est pas donnée officiellement.

La nouveauté, pour l’instant, est que le Vatican accepte de réintégrer au sein de l’Église catholique huit évêques «officiels» nommés ces dernières années par Pékin. Le Vatican l’annonce ainsi: «Afin de soutenir l’annonce de l’Évangile en Chine, le pape François a décidé de réadmettre dans la pleine communion ecclésiale les évêques ‘officiels’ ordonnés sans mandat pontifical».

La prochaine étape de rapprochement entre la Chine populaire et l’Eglise catholique devrait être spectaculaire: le pape pourrait effectuer un voyage à Pékin l’an prochain. Kim Jong-un, le dirigeant suprême de Corée du Nord, l’a invité à venir à Pyongyang. Ce qui serait déjà un événement parfaitement inédit. Si, comme cela semble se préparer, François accepte cette invitation coréenne, il serait surprenant qu’il n’en profite pas pour aller en Chine afin d’en rencontrer les dirigeants. L’an dernier, il avait indiqué «qu’il souhaitait se rendre en Chine mais qu’il attendait de recevoir une invitation».

La religion, bonne ficelle diplomatique

Or, précisément le 5 octobre, le ministère chinois des Affaires étrangères lui a fait parvenir une invitation. Ce sont deux dignitaires de l’Église chinoise qui la lui ont transmise: Mgr Yang Xiaoting, évêque de Yan’an, et Mgr Guo Jincai, évêque de Chengde. Le premier avait été reconnu par Rome en 2010 après que Pékin l’eut nommé. Le second, en revanche, est l’un des huit évêques qui viennent d’être réintégrés dans l’Eglise. Il est connu pour avoir récemment fait construire une immense cathédrale dans la ville impériale de Chengde. Ces deux évêques chinois sont venus à Rome pour assister du 3 au 28 octobre au synode consacré «aux jeunes, à la foi et au discernement vocationnel». Mgr Guo Jincai a déclaré à l’Avvenire, le Quotidien de la conférence des évêques d’Italie: «Le voyage du pape en Chine est comme notre présence à ce synode. Un temps elle était impossible, aujourd’hui elle est devenue possible».

Que la République populaire se prête aujourd’hui à des ouvertures à l’égard de l’Église catholique n’est certainement pas un hasard. Il y a d’abord, en arrière-fond, des raisons d’ordre diplomatique. La relation de la Chine avec les États-Unis s’est singulièrement compliquée depuis l’arrivée de Donald Trump. Les augmentations considérables de taxes américaines décrétées par Washington sur les produits chinois importés conduisent Pékin à chercher des partenaires plus accommodants sur le plan commercial. Si bien que donner une image plus libérale du système communiste chinois peut avoir une utilité. Et le domaine religieux peut fournir un terrain favorable à cet objectif. Le plus simple s’avère de passer un accord avec le chef de l’Église catholique. Il serait nettement moins facile de s’entendre avec la multitude de centres hiérarchiques que comporte le protestantisme dans le monde anglo-saxon.

Une fidèle catholique avant une messe à la cathédrale Saint Ignace de Shanghai, le 30 septembre 2018. | Johannes Eisele / AFP

Par ailleurs, Pékin peut trouver un intérêt à aider à renforcer la place du catholicisme en Chine: le nombre de ses fidèles est évalué à un peu plus de douze millions. Alors que le protestantisme, en plein essor, compterait près de cinquante millions de pratiquants, tandis que le Parti communiste chinois compte environ quatre-vingts millions de membres. À tout le moins, du point de vue des autorités chinoises, il peut être utile que l’importance des deux religions occidentales soit mieux équilibrée. Ou qu’en tout cas, le protestantisme cesse de se développer. Dès lors, afficher un début d’entente avec la seule papauté au sein de la chrétienté relève d’un souci tactique.

Le christianisme, toujours menacé

Pour autant, si une normalisation s’engage avec l’Église, il n’est pas question pour Pékin d’abandonner de sitôt sa vigilance à l’encontre des pratiques religieuses en Chine. Une répression sévère s’abat sur les musulmans de la région du Xinjiang ou sur les bouddhistes lamaïstes du Tibet. Et dans le Henan, les autorités s’emploient à contrer le développement récent du christianisme. Dans cette province du centre-est de la Chine, une réglementation de février 2018 interdit que des enfants aillent à la messe avec leurs parents ou qu’ils aient une éducation religieuse avant leurs 18 ans. Dans certaines petites villes, les croix des églises déclarées «trop voyantes» ont été retirées des façades d’églises. Dans d’autres, ce sont les églises elles-mêmes qui ont été détruites.

Le souci de maintenir sous bonne garde le domaine religieux est une constante du pouvoir politique en Chine. Ainsi, l’association patriotique des Catholiques de Chine (APCC), créée en 1957, supervise le catholicisme chinois. Elle dépend du Parti communiste et ses dirigeants, qui souvent ne sont pas baptisés, sont amenés à décider de la nomination de prêtres officiels. En même temps, cette association imprime en chinois et assure la diffusion de documents pontificaux comme le Code de droit canonique de 1983 ou la Catéchèse de l’Église catholique de 1992.

Autre élément de contrôle, tout Chinois qui adhère au Parti communiste doit remplir un formulaire où il déclare ne pas avoir de religion. Pour les autorités, la religion est, selon la formule de Lénine, «l’opium du peuple». L’opposition aux cultes n’est plus ce qu’elle était sous Mao Zedong, où les églises ont été fermées et les prêtres étrangers expulsés dès le début des années 1950. La situation a ensuite empiré sous la Révolution culturelle entre 1966 et 1976, où religieux et religieuses ont été internés en camps de travail ou en prison.

Échanges secrets avec Rome

Ce n’est qu’en 1975, quatre ans après l’entrée de la Chine populaire à l’Onu, qu’une église a pu rouvrir à Pékin. Seuls y était admis une trentaine d’employés d’ambassades occidentales qui venaient assister à la messe dite en latin par un prêtre européen. Après l’arrivée au pouvoir de Deng Xiaoping en 1978, des diocèses ont peu à peu rouvert dans les grandes villes du pays et des Chinois ont pu participer aux offices menés par des prêtres de l’Église officielle. «Depuis cette époque, des échanges secrets avec des membres de la hiérarchie catholique romaine n’ont cessés d’avoir lieu , raconte le Père Jean Charbonnier, qui est consultant pour les affaires chinoises auprès des missions étrangères à Paris. «Des envoyés du pape ont régulièrement fait des déplacements discrets en Chine depuis une trentaine d’années. Mais il y avait des périodes de fortes tensions. Par exemple en 2000, quand Jean-Paul II a canonisé 120 martyrs qui avaient été tués en Chine».

Parmi ceux-ci, Auguste Chapdelaine qui, en 1856, célébrait Pâques dans un village du Guangxi quand il a été arrêté par les autorités locales. Le religieux avait été soumis au supplice de l’étranglement lent dans une cage avant d’être finalement décapité. Ce terrible épisode avait fourni à Napoléon III en 1859 une bonne raison de joindre une armée française à celle des Anglais dans l’expédition au cours de laquelle s’est déroulé le sac du Palais d’été. Mais des décennies plus tard, le gouvernement chinois n’a pas apprécié que la Papauté rappelle 120 cas de meurtres du genre de celui d’Auguste Chapdeleine pour en sanctifier les victimes.

Évidemment, la Chine n’est plus ce qu’elle était au XIXe siècle. Ses changements et sa modernité, sur le plan de son économie et de sa société, sont même considérables. Mais le pouvoir d’aujourd’hui n’a pas abandonné les principes marxistes qui l’accompagnent depuis 1949. Une fois par an, tout cadre du Parti communiste chinois doit laisser ses fonctions dans l’administration ou l’industrie et se plonger dans des réunions d’études collectives qui durent une dizaine de jours. Le rappel de références du marxisme, en tant que guide de l’action publique, occupe une place fondamentale lors de ces séances. Au même titre que l’actualité et que la vie du Parti. Ces sortes de séminaires de mises à jour réguliers et obligatoires rappellent une pratique qui existait en Union soviétique.

Le cas de l'Église souterraine

Tout cela explique qu’il existe, au sein du catholicisme chinois, toutes sortes d’oppositions au rapprochement entre le pape et le Parti communiste chinois. Les plus critiques sont sans doute les catholiques de «l’Église souterraine», qui pourraient compter entre quatre à cinq millions de croyants. Ils sont restés fidèles à Rome depuis soixante-sept ans et ont été victimes de répressions continuelles. Ils se réunissent secrètement dans des appartements pour communier. Les relations de leurs prêtres clandestins avec le clergé officiel n’ont généralement pas été bonnes. Sauf dans quelques cas, comme à Shanghai, où, à partir de la fin des années 1990, les deux cardinaux –l’officiel et le clandestin– ont pris l’habitude de se rencontrer. La répression dans certaines provinces chinoises amène des fidèles de cette Église souterraine à parler sur des réseaux sociaux d’une «Révolution culturelle silencieuse» en Chine que le Vatican se refuserait à voir.

«Je ne peux pas comprendre comment on peut dire qu’un mauvais accord vaut mieux que pas d’accord du tout»

Cardinal Joseph Zen, ancien archevêche de Hong Kong

À Hong Kong, où la liberté d’expression n’a pas disparu, le Cardinal Joseph Zen, ancien archevêque de la ville, a dit en septembre sans nuance ce qu’il pense de l’attitude du pape: «Je ne peux pas comprendre comment on peut dire qu’un mauvais accord vaut mieux que pas d’accord du tout». Et il ajoute dans son blog, en pensant notamment à l’Église souterraine: «Que va dire le gouvernement chinois aux Catholiques de Chine? Obéissez-nous, le Saint-Siège est déjà d'accord avec nous?».

Par ailleurs, le lien entre les Chinois catholiques de Taïwan –ils sont 300.000 sur une population de vingt-quatre millions d’habitants et habitantes– et l’Église de Rome est appelé à se distendre. Actuellement, le Vatican est le seul État européen (sur dix-sept dans le monde) à entretenir une relation diplomatique avec Taïwan et non avec Pékin. Depuis une dizaine d’année, cependant, ce n’est plus un ambassadeur de l’Église de Rome qui est présent à Taipeh mais un simple chargé d’affaires. Ce qui peut faciliter l’ouverture de liens du Vatican avec la Chine populaire. Celle-ci exige de tout pays qui établit des relations diplomatiques avec elle qu’il rompe tous liens de haut niveau avec Taïwan.

L'Asie, incontournable pour Rome

En attendant ce probable éloignement diplomatique, un cardinal de Taipeh est venu à Rome pour participer aux travaux du synode sur la jeunesse. Et une invitation –sans doute sans illusion– a été adressée au pape pour qu’il fasse escale à Taïwan lorsqu’il effectuera son probable voyage en Corée du Nord et en Chine populaire.

À destination de celles et ceux qui peuvent être troublés par l’accord du Vatican avec la Chine, le pape François a écrit le 26 septembre un «message aux Catholiques chinois et à l’Église universelle» traduit en chinois. Il s’adresse aux fidèles qui ont pu se sentir «abandonnés par le Saint-Siège après tant de souffrances endurées depuis soixante ans». Il invite par ailleurs «ceux qui conduisent la République populaire de Chine à assurer un plus grand respect de la personne humaine y compris dans le domaine religieux». Il dit également espérer une «unité entière et visible» de l’Église catholique chinoise. Ce qui indique qu’à terme il ne devrait plus y avoir en Chine qu’une seule Église. La veille de la parution de cette lettre, le pape, dans l’avion qui le ramenait de Lituanie, a même admis devant des journalistes que l’accord avec Pékin allait «faire souffrir» une partie des membres de l’Église souterraine.

Le père Jean Charbonnier estime que «ce que cherche le pape, c’est un début d’entente qui permette d’aller plus loin dans les relations de l’Église avec la Chine. Pouvoir être présente en Chine est très important pour l’avenir de l’Église. Pendant les derniers siècles, elle a surtout été européenne. Elle l’est encore beaucoup. Mais l’avenir de l’Église est plus dans les pays d’Asie qu’en Europe désormais».

À l’évidence, la relation que le pape veut avec la Chine se situe dans le long terme. Les préoccupations chinoises, qui mettent en priorité le contrôle des religions, sont plus immédiates. Mais tout semble en place pour qu’un dialogue s’engage au plus haut niveau entre la Chine communiste et l’Église catholique.

Richard Arzt Journaliste

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