Politique / Monde

Le programme populiste miracle de l’Italie est un conte pour enfants

Temps de lecture : 4 min

On n'en serait pas là si l'Union européenne s'était dotée d'un gouvernement économique fédéral.

Luigi Di Maio, Giuseppe Conte et Matteo Salvini en conférence de presse à l'issue d'une réunion du Conseil des ministres sur le projet de budget du pays, le 15 octobre 2018 à Rome. | Filippo Monteforte / AFP
Luigi Di Maio, Giuseppe Conte et Matteo Salvini en conférence de presse à l'issue d'une réunion du Conseil des ministres sur le projet de budget du pays, le 15 octobre 2018 à Rome. | Filippo Monteforte / AFP

Si l’Europe avait un gouvernement économique fédéral, les causes des maux italiens auraient été pris en charge. Mais le refus des Nord-Européens d’aller plus loin dans l’intégration, de doter l’Union d’une politique coordonnée et d’un vrai budget, laisse les pays du sud sans aide, avive les critiques contre Bruxelles et provoque la montée des populistes. Au nord, la poussée de l’extrême droite renforce l’égoïsme et au sud, le désarroi renforce les extrêmes. L’Allemagne veut de moins en moins payer pour l’Italie, l’Italie s’en prend de plus en plus au diktat allemand. En clair, l’AfD allemand fait le jeu de la Ligue italienne et réciproquement. L’engrenage est parfait. Il accélère. Il est mortel.

Que doivent faire les pro-européens s’il n’est pas déjà trop tard? À Bruxelles, la tentation est grande de refuser strictement le budget italien qui dérape et de ne l’accepter que lorsque Rome aura fléchi le genou et sera rentrée dans les règles de Maastricht. Restons inflexible: cette politique a marché contre le Brexit, utilisons la même avec les Italiens. La Grande-Bretagne s’aperçoit qu’on ne quitte pas l’Europe sans de terribles dégâts, les Italiens vont vite être mis devant la même réalité. En rupture avec la Commission, sans l’appui vital de la Banque centrale européenne, les taux d’intérêt italiens vont grimper au-delà des limites du possible, les banques vont exploser. Résumé de cette stratégie: les marchés vont punir les populistes, point n’est besoin de faire autre chose que d’attendre que le fils prodigue rentre à la maison.

Échec des partis traditionnels

Cette stratégie a des chances économiques de fonctionner. Elle aboutira à la conclusion du même type que pour la Grande-Bretagne: l’Union est indispensable, l’intérêt économique est d’y rester et, corollaire, d’accepter ses contraintes et d’obéir à ses règles. Mais son défaut est d’aggraver le mal politique et d’attiser les rancœurs. Ne rien changer, attendre la sanction des marchés, renforce les Allemands dans leur conviction que les Italiens ne sont «pas sérieux» et encourage les populistes italiens à dire que l’Europe est une prison.

Alors? Les maux italiens ne sont pas européens. Contrairement à ce que laissent croire les populistes, ils sont italiens: croissance anémique, chômage élevé, productivité défaillante, taux d’emploi faible, graves lacunes du système éducatif avec trop de personnes sans qualification, système politique instable et un Mezzogiorno enfermé dans la misère du mal-développement et la corruption mafieuse. La droite berlusconienne s’est discréditée pour n’engager aucune réforme que de facilités. Le centre gauche qui dispose de gens de talent (Mario Monti, Enrico Latte, Matteo Renzi ou Paolo Gentiloni) s’est auto-détruit dans d’absurdes petites querelles de clans.

Le gouvernement de l’alliance entre la Ligue et le Mouvement 5 Étoiles (M5S) est le fruit de le l’impuissance des deux grands partis traditionnels. Il présente un programme économique qui affirme relancer la croissance. Il suffit de faire sauter le bouchon de l’austérité imposée par Bruxelles, cornaquée par l'Allemagne, et une fois la croissance revenue, tout rentrera dans l’ordre. Les recettes viendront, les mesures fiscales et sociales seront financées, et, finalement, le déficit et la dette pourront baisser.

Le Mezzogiorno, plaie ouverte

Engageant une procédure totalement inédite, la Commission a refusé le projet de budget de Rome avec l’espoir en tête, on l’a vu, que le gouvernement italien va aller à Canossa. Bruxelles s’en tient à son devoir de faire respecter les règles et pense que le «miracle» populiste va se terminer en désastre. La dette, que les précédents gouvernements avaient réussi à faire reculer un peu, va repartir dans le mauvais sens. Bruxelles a raison macro-économiquement. Le programme populiste miracle est, hélas, un conte d’enfants. La croissance pourrait peut-être repartir dans un premier temps mais les marchés inquiets des largesses auront entre-temps remonté les taux, ce qui freine la croissance recherchée. On relance d’une main mais bloque de l’autre, pas sûr que le bilan soit positif, loin de là. Feu de paille. Le bon programme voudrait que Rome s’attaque, par des réformes au long court, à la productivité, à la faiblesse de la R&D, au système éducatif et aux divergences régionales.

Peut-on espérer une autre stratégie autour d’un compromis? Si le projet de Rome de revenir sur la réforme des retraites est sans autre justification qu’électoraliste, l’idée de la Ligue de relancer les investissements publics et celle du M5S d’offrir un revenu universel méritent examen. Les investissements publics manquent –en atteste l'effondrement du pont de Gênes. Le sud est affecté d’une pauvreté indigne. Si ces deux idées étaient accompagnées d’une révolution dans leur gouvernance, si en clair, la corruption était éradiquée au passage, elles devraient être non pas refusées mais encouragées par Bruxelles.

Le Mezzogiorno est une plaie ouverte dont l’Italie souffre depuis l’origine. La lutte contre les mafias n’y a guère progressé malgré tous les morts. La région n’offre un emploi qu’à 38% de ses habitantes et habitants, soit un sur trois (!) contre 58% dans l’Italie toute entière, ce qui déjà est peu par rapport à la moyenne européenne. Parce qu’il ne dispose pas d’un État moderne et sain, le Mezzogiorno est en déserrance. Et si l’Italie, grand pays, diffère de la Grèce, elle ne peut pas porter seule son sud qui pèse démographiquement trois fois la Grèce. L’Europe devrait ne pas laisser l’Italie gérer seule les afflux de migrants du sud-méditerranéen, elle aurait dû soutenir le refinancement des banques, elle devrait également prendre plus en charge le sud italien.

Le principe de souveraineté interdit, on l’imagine, de regarder plus avant les conditions. Les Allemands ne sont sûrement pas prêts à financer un revenu au sud de l’Italie. On retombe sur le fédéralisme manquant.

On tourne en rond. Et l’engrenage d’écraser encore un peu plus l’espoir d’Europe.

Eric Le Boucher Cofondateur de Slate.fr

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