Politique

Au PS, du chic au choc

Temps de lecture : 4 min

Olivier Faure a déclenché la polémique en évoquant une «colonisation à l'envers».

Olivier Faure à l'Assemblée nationale le 18 avril 2018 | Jacques Demarthon / AFP
Olivier Faure à l'Assemblée nationale le 18 avril 2018 | Jacques Demarthon / AFP

Mais quelle mouche a donc piqué Olivier Faure? En utilisant les mots de «colonisation à l'envers», le premier secrétaire du PS s'est attiré les commentaires satisfaits d'une partie de la droite et de l'extrême droite. À commencer par Marine Le Pen qui, sur son compte Twitter officieux, jubile –et dégaine l'emoji «champagne».

D'autres, à gauche, se sont immédiatement révoltés:

Ainsi, le patron du Parti socialiste aurait décrit les quartiers sensibles avec des mots qui ne jureraient pas dans la bouche d'Eric Zemmour? La réalité est plus complexe. Quand on écoute attentivement son interview sur France Inter, Olivier Faure ne dit pas cela. Il raconte qu'une habitante de banlieue, ex-électrice de gauche, lui a confié éprouver ce sentiment (celui d'une «colonisation à l'envers»).

Il se garde bien de faire sienne cette «remontée» (dans les deux sens du terme?) de terrain. Pour autant, le chef de fil des socialistes explique «entendre» ce commentaire. En jouant, sans doute, sur l'ambivalence du verbe: l'entend-il au sens où ses concitoyens et concitoyennes le lui serinent régulièrement? Ou l'entend-il au sens où il partage ce sentiment? Toujours est-il que dans le studio de France Inter, ce passage n'a pas provoqué d'émoi particulier. Car le dirigeant socialiste ajoute d'ailleurs ceci: «En même temps, la difficulté, elle ne tient pas aux étrangers ou à ceux qui sont français depuis plusieurs années, en réalité. Elle tient à la politique du logement, elle tient à la façon dont a été conçu l’ensemble des politiques, et on a créé des ghettos, de véritables ghettos, des quartiers qui sont devenus des endroits où la mixité ethnique n’existe plus, donc c’est cette question-là qu’il faut reprendre.»

Bien loin, donc, de la réjouissance de Marine Le Pen et du désespoir de Jean-Luc Mélenchon, qui ont tous deux voulu voir Olivier Faure rejoignant les bataillons Ménardo-Zemmouriens.

Le nouveau champ lexical du PS sur les quartiers

Il n'empêche. Ce récit d'Olivier Faure vient confirmer une évolution spectaculaire du discours socialiste sur les «quartiers». Il y a un mois, Martine Aubry –jadis traitée de «laxiste», d'«angélique» par la droite– dénonçait la mise sous coupe réglée de blocs entiers par les bandes:

«Il faut absolument que nous ayons plus de policiers nationaux mais aussi de CRS. Non pas que je sois une fan absolue des CRS partout mais dans certains cas, je pense aux tours de Lille-sud qui sont tenues par des dealers; il n’est pas pensable que dans une ville, il y ait des tours où des assistantes sociales, des médecins ne puissent plus rentrer, où les amis, les parents, les familles qui y habitent ne puissent plus rentrer. On n’est plus dans une République, voilà.»

Se souvient-on que Gérard Collomb, lui aussi issu du Parti socialiste, a mis en garde contre des affrontements «face à face», dans un témoignage crépusculaire au moment de quitter le ministère de l'Intérieur?

«Le terme de reconquête républicaine prend, dans ces quartiers, tout son sens. Parce que oui aujourd'hui, c'est plutôt la loi du plus fort qui s'impose, [celle] des narcotrafiquants, des islamistes radicaux, qui a pris la place de la République.»

Le tournant n'est bien sûr pas nouveau. Après le choc du 21 avril 2002, le Parti socialiste a évacué ses utopies en matière de sécurité. «J'ai péché un peu par naïveté (...) Je me disais que si on fait reculer le chômage, on ferait reculer l'insécurité», a reconnu Lionel Jospin, en fin de campagne, quelques jours avant sa défaite.

De même, qu'il semble loin le temps où Jean-Pierre Chevènement déclenchait une polémique à gauche parce qu'il qualifiait de «sauvageons» les délinquants multirécidivistes. Le qualificatif, controversé à l'époque, serait aujourd'hui quasiment bucolique à côté des déclarations anxieuses et vindicatives relevées ci-dessus.

Une volonté de changer d'image


Cela dit, comment expliquer que le PS d'aujourd'hui parle comme la droite d'il y a vingt ans? Est-ce une manière de reconnaître, tacitement, qu'il avait tort hier quand elle avait raison? Ou bien la situation est-elle devenue si difficile que le statu quo idéologique est intenable? Est-ce un calcul démagogique pour coller à l'air du temps, dont les meilleures ventes de livres d'actualité se nomment Destin français, Inch'Allah et La France interdite?

Est-ce une manière de se différencier du macronisme au pouvoir, qui a fait de l'optimisme et de la bienveillance les deux mamelles de son action? Est-ce une façon de rompre avec l'échec de Benoît Hamon (6,36% des voix en 2017), accusé par certains de ses camarades de «déni» sur les enjeux identitaires, de «vacuité» sur les défis de sécurité?

À l'approche des élections européennes, puis des municipales, Olivier Faure vise en tout cas à changer l'image du PS. Celle d'un parti vaguement paternaliste et ignorant des réalités, occupé à théoriser la banlieue depuis le très chic VIIe arrondissement de Paris. «Je suis élu de Savigny-le-Temple [en Seine-et-Marne]», a-t-il d'ailleurs répété sur France Inter.

L'abandon du mythique siège de la rue de Solférino et l'inauguration d'un nouveau QG à Ivry-sur-Seine, mi-novembre, participe de ce changement. Évincé des centre-villes par le macronisme, le PS se cherche un avenir électoral chez les classes moyennes de la périphérie. Les «camarades» et l'électorat suivront-ils?

Frédéric Says Journaliste

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