Culture

Les jours et les nuits du «Grand Bal», dans la lumière et les ombres

Temps de lecture : 4 min

En accompagnant le rendez-vous festif du Grand bal de l'Europe, Laetitia Carton nous entraîne dans une heureuse farandole, qui révèle aussi de multiples facettes des rapports humains.

Se toucher, être touché | Pyramide Distribution
Se toucher, être touché | Pyramide Distribution

Entrez, entrez dans la danse. Il y a dans ce que montre ce film, et dans la façon dont il le montre, un étonnant pouvoir d’entraînement euphorisant, qui relève presque du sortilège des souliers qui ne pouvaient plus s’arrêter de danser.

Il ne s’agit pourtant pas, loin s’en faut, d’un récit univoque, fut-ce dans la tonalité la plus festive. Des enjeux bien plus complexes, et loin d’être tous heureux, affleurent au cours de ces sept jours et huit nuits que dure un Grand bal de l’Europe.

Chaque année depuis trente ans, dans le centre de la France –précisément à Gennetines, dans l’Allier–, des milliers de personnes s’assemblent durant une semaine. Toute la journée, par groupes, elles apprennent des pas, des figures venues de toutes les traditions de valses, rondes, bourrées, fandango, mazurka, scottish et mille autres connues ou non, originaires de toute l’Europe et de bien plus loin.

Et toutes les nuits, sous de grands chapiteaux, chacun dédié à un style, elles dansent et redansent encore, comme dit la chanson. Aucune musique enregistrée, tous les airs sont exécutés sur place, par des orchestres eux aussi venus du monde entier –ou du village d’à côté.

Là, il y a plus ou moins deux attitudes possibles: soit on est sensible à ce type de réjouissances collectives et on en perçoit les joies, soit on y est rétif.

Sous l'un des chapiteaux du Grand bal | Pyramide Distribution

Pour le premier type de public (dont l’auteur de ces lignes fait partie), accompagner comme l’ont fait la réalisatrice et les équipes de tournage qui ont enregistré la totalité d’un bal de l’Europe à l’été 2016 engendre une forme d’euphorie qui dépasse vite les situations particulières, les moments où l'on éprouve le plus d’affinités avec une musique, une gestuelle, des échos pour chacun ou chacune différents. L’ensemble subvertit et dynamise les parties, et c’est très exactement ce que l'on attend d’un film comme totalité, au-delà de l’intérêt des moments qui le composent.

Mais quand bien même serait-on dans le cas, bien légitime, d’avoir peu de goût pour les danses dites traditionnelles, Le Grand Bal reste une proposition passionnante, parce qu’on y approche un gigantesque répertoire d’enjeux de toutes natures.

Un immense répertoire d'affects

S’y jouent en effet, de manière exacerbée par le temps et le lieu circonscrits et par la concentration de personnes très diverses (paysans et routards, mamies et teuffeurs, amatrices éclairées et débutants maladroits...), nombre des affects et des rapports qui organisent nos existences habituelles sur un mode plus diffus.

La séduction et la timidité, la performance physique et les ressources du savoir, l’image de soi et la distance aux autres, la capacité à associer plaisir, nécessité du respect des règles et leur transgression. Se toucher, être touché.

Extrait de la bande annonce du Grand Bal | Capture écran via YouTube

De la tendresse et des rires, plein. Mais il y a également de la violence dans Le Grand Bal. Il y a de la tristesse. Et du burlesque, volontaire ou non. Le sexisme souvent, le racisme parfois s’y manifestent, et sous plus d’un aspect. L’exclusion, le sentiment d’exclusion. Qu’est-ce que c’est, «danser mal»? Sentir, croire qu’on danse mal, dans un collectif entièrement voué à cette activité?

Il y a ce que produit le fait de devoir faire manger et dormir plusieurs milliers de quidams dans un lieu non prévu pour. Il y a les effets de la fatigue, du désir, de l’excitation. Dans la journée, les gens apprennent (des gestes, des manières de se tenir ensemble pour faire quelque chose), le soir…

La mesure et la démesure

Le soir, règnent la mesure et la démesure. Danser, les gens le disent de bien des manières au cours du film, c’est s’amuser, se faire plaisir, c'est aussi se mettre en danger. Et puis parfois, quelque chose en plus surgit. Alors l’orchestre s’arrête et la danse se poursuit. Les nuits sont longues, pour celles et ceux qui le souhaitent ou ne savent pas faire autrement.

La grande réussite du Grand Bal est, en suivant de loin en loin quelques figures tout en laissant la plus grande place au collectif, d’accueillir ces multiple dimensions dans un mouvement général, qui est la farandole du film lui-même.

Et il faut encore ajouter les enjeux historiques et culturels: ces danses, ces musiques, ces gestes chorégraphiques simplissimes ou très sophistiqués ne viennent pas de nulle part, ils ont une histoire, une géopolitique.

La seule limite à ce mouvement est le regrettable penchant de la réalisatrice à en dire beaucoup en voix off, à employer des «grands mots», dont on se passerait volontiers. Cette intentionnalité déclarative et explicative pesait plus encore sur son précédent film, J’avancerai vers toi avec les yeux d’un sourd, alors qu’on l’avait découverte, bouleversante de justesse, avec son premier long métrage, La Pieuvre, consacré à la confrontation à la maladie de Huntington.

Le film lui-même raconte, suggère, évoque si bien les multiples facettes de cette énorme boule-miroir que construit peu à peu son montage qu’il était bien suffisant. Comme si Laetitia Carton n'avait pas assez confiance dans les pouvoirs de son art, qu'elle sait pourtant très bien mobiliser.

Cette réserve n’enlève rien à l’énergie qui porte Le Grand Bal, essentiellement festive mais qui met en mouvement et en rythme un bel assemblage d’aperçus sur nos humaines natures, et nos communes pratiques –y compris de celles et ceux qui ne dansent pas.

Le Grand Bal

de Laetitia Carton

Séances

Durée: 1h39.
Sortie: 31 octobre 2018.

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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