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J’ai scanné mes cosmétiques avec deux applis différentes: mauvaise idée

Temps de lecture : 9 min

Les applis qui scannent nos gels douche et dentifrices se sont multipliées ces derniers mois. Le hic? Elles ne disent pas toujours la même chose.

Au scan | louda2455 via Pixabay CC License by
Au scan | louda2455 via Pixabay CC License by

Les appli conso qui décryptent ce que contiennent les produits cosmétiques et alimentaires? Une idée de génie dont je ne peux plus me passer. En supermarché ou parapharmacie, j’étais parée. Yuka pour vérifier la composition de mon alimentation, Inci Beauty pour connaître en profondeur mon placard de salle de bain. Eau micellaire, dentifrice, déodorant, shampoing… L’organisation de mes achats était parfaitement rodée jusqu’à ce que Yuka, lancée en janvier 2016 et qui revendique près de six millions de téléchargements, décline son application pour les cosmétiques l’été dernier.

Inci beauty m’allait bien. Toutefois, devenue addict au scan, je ne pouvais m’empêcher de tester Yuka déclinée aux cosmétiques. J’ai donc commencé à scanner deux fois chaque produit, chez Inci Beauty et chez Yuka. Mauvaise idée! Si les deux applications sont souvent d’accord, il n’est pas rare que leurs avis se contredisent totalement. Rapidement, je ne savais plus quel déodorant ni quelle huile de douche utiliser. J’étais perdue dans les crèmes.

Lancée en novembre 2017, Inci Beauty, plus confidentielle que Yuka, totalise un peu plus de 200.000 téléchargements. N’empêche que l’appli, arrivée après Cosmethics, CleanBeauty… s’est rapidement imposée parce que plus maligne et complète que les autres. Et Yuka étant la Rolls du scan en matière d’alimentation, je ne pouvais pas passer à côté pour les cosmétiques. Voici pourquoi ce sont elles que j’ai choisies et elles qui m’ont embrouillé le cerveau.

Zoom sur le dioxyde de titane

Toutes deux fonctionnent plus ou moins de la même manière. Un produit récolte un score sur 100 chez Yuka, 20 chez Inci Beauty. La note est calculée en fonction des ingrédients classés en quatre catégories. De rouge à vert en passant par l’orange et le jaune. Les codes couleurs sont les mêmes pour les deux appli, leur intitulé diverge. «Risque élevé, risque modéré, risque faible et sans risque» pour la nomenclature Yuka. «Controversé/à risque, pas terrible, satisfaisant et bien» pour celle d’Inci beauty. Premier composant qui illustre bien leurs divergences: le dioxyde de titane, utilisé parfois comme colorant dans les cosmétiques.

J’ai scanné le dentifrice de ma fille de 3 ans avec Inci Beauty. Résultats: 11,9/20. Pas génial mais ça se défend. Un seul composant est jugé «pas terrible» pour l’appli, c’est le Peg-32. Le dioxyde de titane est, lui, jugé «satisfaisant». Passé une seconde fois sur le grill, ce dentifrice devient un véritable poison chez Yuka. J’empoisonne ma fille tous les jours avec ce dentifrice qui récolte la note épouvantable de 14/100 pour l’application à la carotte. En cause? Le dioxyde de titane! Celui-là même qu’Inci Beauty a jugé «satisfaisant». Mais alors qui dit vrai? Selon Yuka, le dioxyde de titane peut être présent sous forme de nanoparticules qui peuvent franchir la barrière intestinale et passer dans le sang. «Elles sont suspectées d’avoir des effets de perturbateurs endocriniens, de provoquer des troubles du système immunitaire et d’augmenter les risques de cancer.» Un produit hautement toxique, à en croire cette description.

Il existe effectivement une controverse autour de ce composant. En 2006, il a été classé comme «cancérogène possible chez l’homme» par le Centre international de recherche contre le cancer lorsqu’il se présente en nanoparticules et qu’il est inhalé. Inci Beauty ne remet pas en cause cette étude mais pour l’application, le produit ne pose pas de problème dans ce dentifrice puisqu’il n’est pas présent sous forme de nanoparticules –dont l’étiquetage est obligatoire sur les emballages depuis 2013.

Pour Laurence Coiffard, professeur à l’université de Nantes, spécialiste des cosmétiques et cofondatrice du blog «Regard sur les cosmétiques», le dioxyde de titane sous cette forme ne pose effectivement aucun problème pour la santé. Chez Yuka, nanoparticules ou pas, on joue la prudence. «Yuka applique le principe de précaution et sanctionne tous les ingrédients controversés, même si le risque n'est pas définitivement prouvé», indique Julie Chapon, cofondatrice de Yuka. Pour l’appli, le dioxyde de titane apparaît donc en rouge, décrit comme «cancérigène».

«Quand c’est rouge pour nous, le produit est classé “controversé/à risque”. Chez Yuka, c’est “cancérigène”. C’est tout de même un vocabulaire très anxiogène. Surtout que si c’était avéré, le produit serait tout simplement interdit», commente le fondateur d’Inci Beauty Jean-Christophe Janicot. «C’est un secteur très complexe la cosmétique, plus complexe que l’alimentaire avec 6.000 ingrédient actifs!»

La liste INCI, carte d’identité d’un produit cosmétique

Les ingrédients d’un produit cosmétique sont répertoriés dans la liste INCI, la nomenclature internationale des ingrédients cosmétiques. Depuis 1999, celle-ci doit obligatoirement s’afficher de manière bien visible sur les emballages des produits cosmétiques. Se place en haut de la liste l’ingrédient présent en plus grande quantité dans le produit. Ils se placent ensuite en ordre décroissant. La réglementation prévoit que quand on passe sous la barre des 1%, le fabricant n’a plus l’obligation de respecter l’ordre de concentration. Ces produits arrivent en fin de liste INCI. «Pour analyser un produit cosmétique, il faut avant tout prendre en compte la place d’un ingrédient dans la liste des composants, explique Laurence Coiffard. Quand on arrive à parfum, on sait qu’on est autour de 1% et moins de concentration. Si un ingrédient n’est pas terrible mais qu’il s’agit, pas d’une impureté mais presque, alors clairement, le produit n’agressera pas la peau, pas besoin de mal le noter.»

Chez Yuka, quand on scanne un produit, les composants apparaissent du plus dangereux au moins dangereux et non selon la liste INCI, du plus concentré au moins concentré. Celle-ci n’apparaît qu’après avoir cliqué sur «Voir tout», ce que l’utilisateur ou l'utilisatrice ne fait pas toujours. «Il faut étudier chaque ingrédient dans son contexte. La concentration est importante! Et un produit n’a pas le même impact rincé, et non rincé», insiste Jean-Christophe Janicot, fondateur d’Inci Beauty, qui classe les produits du plus concentré au moins concentré.

Recraché ou avalé? Rincé ou non rincé? Contrairement au domaine alimentaire où un aliment est tout simplement ingéré, les observateurs des produits cosmétiques doivent se poser une question supplémentaire: où finit ce produit? Sur notre corps, dans notre corps, ou dans l’évier? Prenons par exemple le produit star de Bioderma, Créaline H2O. Inci Beauty n’attribue qu’un 8,7/20 à cette «solution micellaire démaquillante». En cause notamment, le cétrimonium de bromure, qu’elle juge «pas terrible». La Créaline H2O est classée excellente chez Yuka avec un score de 86/100!

«Effectivement, ce produit est bon mais à condition de le rincer puisqu’il contient un agent irritant, le cétrimonium de bromure. À l’origine, le fabricant ne préconise pas de se rincer après l’utilisation de cette eau micellaire, il est donc compréhensible qu’il recueille une mauvaise note chez Inci Beauty», analyse Laurence Coiffard.

Dangereux pour la santé ou allergène?

Autre produit testé: le shampooing bio d’Eugène Perma, noté seulement 43/100 chez Yuka alors qu’il récolte la note de 15,7/20 chez Inci Beauty. Le cocamidopropyl betaine fait largement baisser la note, jugé allergène et irritant pour l’application à la carotte.

Pour Laurence Coiffard, un produit allergène ne doit pas être chassé de toutes les armoires de salle de bain pour autant. «Est-ce qu’on déconseille les produits cosmétiques en fonction de risques avérés ou systématiquement dès qu’il y a des risques allergènes? Sur notre blog, quand le produit est indemne de risque pour la santé et qu’il y a des allergènes, on le signale. Mais on ne met pas le produit de côté pour autant. On est quand même en face de deux situations dermatologiques qui n’ont rien à voir l’une avec l’autre: quand un produit est dangereux, donc pour tout le monde, il faut éviter le produit. Si c’est un allergène, c’est seulement l’allergique qui doit éviter ce produit», tranche la professeure d’université.

Mais Laurence Coiffard peut aussi se ranger du côté de Yuka, comme pour cette Eau de mousse micellaire aux pétales de rose de Nuxe. Le produit, qui contient du laurylsulfate de sodium, est jugé médiocre pour Yuka et ne score qu’à 41/100. Pour Inci Beauty, il décroche la jolie note de 12,8/20 et son composant, le laurylsulfate de sodium, est lui classé dans «satisfaisant». Pour la fondatrice de «Regard sur nos cosmétiques», le laurylsulfate de sodium est «un tensio-actif extrêmement irritant, qui devrait disparaître de l’industrie cosmétique»! Cette fois donc, c’est Yuka qui l’emporte.

Yuka marque aussi un point pour sa note de 93/100 attribué au Dermo protector déodorant stick 24 heures. Il s’agit tout simplement «du meilleur déodorant du marché», selon Laurence Coiffard. Mais chez Inci beauty, notre déodorant ne récolte que la faible note de 9,4/20. Qu’est-ce qui fait plonger ainsi le déodorant de Sanex? Le tetrasodium EDTA. «L’EDTA est décrié partout, suspecté de nuire à l’environnement. Mais il n’existe aucune notion écologique sur Yuka», note Jean-Christophe Janicot.

Effectivement, l’une des principales différences entre les deux applications est le rapport à l’écologie. Inci Beauty classe en «pas terrible», sous le code couleur orange, les composants qui nuisent à l’environnement tandis que chez Yuka, les impacts environnementaux d’un produit sont laissés de côté. Un choix parfaitement assumé: «Nous nous donnons pour mission d'évaluer l'impact sur la santé des produits. Nous n'avons pas prévu pour le moment d'évaluer d'autres types d'impacts, que ce soit environnemental, sociétal ou lié à la condition animale. En effet, nous avons encore énormément de travail sur la santé, et analyser l'impact environnemental est extrêmement complexe. […] Nous préférons faire une chose bien, que plusieurs choses en le faisant un peu moins bien. Comme nous sommes une petite équipe, il faut faire des choix. Mais ça n'exclut pas qu'on le fasse un peu plus tard».

Quelles sources scientifiques?

Tantôt d’accord avec Inci Beauty, tantôt avec Yuka, Laurence Coiffard ne défend pas une appli plutôt qu’une autre. «Une application est plus intéressante que l’autre au cas par cas. Cela montre bien que les unes et les autres n’utilisent pas les mêmes critères et de ce fait, on est confronté à des conclusions différentes. Ce n’est vraiment pas facile à suivre pour le consommateur.»

Sur quelles données s’appuient ces applications? Toutes deux affirment croiser les informations et consulter diverses sources, une multitude même. «EDX List, Liste SIN, ANSES, CSSC (Comité Scientifique Européen pour la Sécurité des Consommateurs), INSERM, HBM4EU (Human biomonitoring 4 European Union), 60 millions de consommateurs, UFC Que Choisir, Fondation David Suzuki, Générations Cobayes, La vérité sur les cosmétiques, L’observatoire des cosmétiques, Skin Deep…», énumère-t-on chez Yuka. Côté Inci Beauty, on reste plus vague.

«Je travaille en permanence sur les ingrédients, affirme Jean-Christophe Janicot. Je récupère des informations un petit peu partout sur le web, il y a effectivement beaucoup de choses en libre accès sur internet. Nous suivons les bases américaines, canadiennes, européennes afin d’avoir une vision globale du marché et des ingrédients.»

Laurence Coiffard reproche à ces applications de ne pas s’appuyer sur des données scientifiques. C’est d’ailleurs pour ça qu’elle a cofondé le blog «Regards sur nos cosmétiques», «avec des références véritables, sur des bases scientifiques avérés, ce qui permet au consommateur de décider ou pas s’il achète un produit».

En désaccord avec la science ou en avance sur la science?

Pour ce qui est de ne pas être en accord avec les avancées scientifiques, Julie Chapon et Jean-Christophe Janicot le reconnaissent volontiers. «On sait qu'il faut des dizaines d'années, et des milliers d'études et de cas graves avant qu'une substance dangereuse soit interdite. C’est ce qui s'est passé avec l'amiante», justifie-t-on chez Yuka.

«Si on suit les scientifiques, aucun produit n’apparaîtrait en rouge. À partir d’un moment où il est avéré qu’un produit est dangereux, il est supprimé. Mais, nous devons aussi suivre la vulgarisation et les croyances collectives qui rentrent dans les mœurs, comme pour le sel d’aluminium par exemple. Nous suivons effectivement la tendance, sinon l’utilisateur ne comprendrait pas», plaide-t-on chez Inci Beauty.

Pour Laurence Coiffard, ces applications surfent sur des peurs en diabolisant certains composants. Pour autant, a-t-elle confiance dans tous les produits cosmétiques qui ont obtenu une autorisation sur le marché? «Bien sûr que non! Il est impératif de supprimer l’alcool, les filtres UV et le formol. Si on épurait les produits de tout ça, on améliorerait grandement la situation, et pour la santé, et pour l’environnement. Mais pour ça, rien ne bouge!»

Alors que conseille-t-elle d’acheter quand on est seul au rayon cosmétique? «Malheureusement, il n'existe pas de règle infaillible pour ne pas se tromper quand on est très étranger aux domaines de la santé et de la chimie.» Je vais donc continuer à scanner mes produits, faute de mieux. Par contre, je vais choisir une appli. Une bonne fois pour toutes.

Dorothée Duchemin Journaliste

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