Politique / Monde

Le Brésil déteste Lula et son système plus qu'il n'aime Bolsonaro

Temps de lecture : 9 min

L’avance que conserve, à la veille du scrutin, le candidat d’extrême droite Jair Bolsonaro est d’abord le signe d’un rejet viscéral du Parti des Travailleurs.

Un partisan de Jair Bolsonaro tient une figurine de Lula en tenue de prisonnier lors d'une manifestation à Curitiba, le 6 avril 2018. | Mauro Pimentel / AFP
Un partisan de Jair Bolsonaro tient une figurine de Lula en tenue de prisonnier lors d'une manifestation à Curitiba, le 6 avril 2018. | Mauro Pimentel / AFP

Il est franco-brésilien, chef d’entreprise et vit avec sa femme médecin et ses enfants dans un quartier résidentiel de São Paulo. Contrairement à la plupart des familles aisées du Brésil, il n’a pas d’employée de maison, mais fait appel à une femme de ménage une à deux fois par semaine. Comme elle habite à soixante-dix kilomètres, explique-t-il, elle se lève à 4 heures du matin, prend un train puis trois bus différents pour venir travailler.

Il a été surpris d’apprendre que le 28 octobre, jour du deuxième tour de la présidentielle, elle irait voter pour Jair Bolsonaro, le candidat d’extrême droite, et non pour Fernando Haddad, qui représente le Parti des travailleurs (PT), celui de Lula. «Je lui ai demandé, raconte-t-il, si elle ne craignait pas que l’élection de Bolsonaro ne menace la démocratie au Brésil, et elle m’a répondu: “De quelle démocratie parlez-vous? Dans mon quartier, on vit déjà sous la dictature des gangs!”»

Chaque semaine, elle lui parle de l’agression qu’une personne de son entourage ou elle-même a subie, et des guerres de territoires terrifiantes que se livrent les bandes armées rivales dans la banlieue pauvre où elle et sa famille vivent. La sécurité est sa priorité absolue, et c’est la raison pour laquelle elle vote Bolsonaro –comme beaucoup de Brésiliennes et Brésiliens très modestes.

Qu’importe que l’ancien militaire devenu député pendant vingt-sept ans n’affiche aucun programme crédible pour faire baisser la criminalité galopante dans le pays, se bornant à proclamer qu’«un bon bandit est un bandit mort» et à promettre d’autoriser le port d’armes «aux gens bien». Qu’importe, par ailleurs, qu’il soit perçu comme le candidat de l’agrobusiness, des riches et des élites, comme le montre un sondage Ibope du 16 octobre.

À la veille du scrutin, Jair Bolsonaro, ultranationaliste, admirateur de la dictature, machiste, homophobe et apparemment incompétent sur la plupart des enjeux de cet immense pays, semble avoir conquis la majorité des 147 millions d’électeurs et électrices que compte le Brésil : malgré un léger tassement depuis une semaine , le dernier sondage de Datafolha publié jeudi le crédite encore d'une large avance, à 56% de voix.

Tardive candidature Haddad

En face, Fernando Haddad a été évidemment lourdement handicapé par son propre camp et son mentor. La branche la plus radicale du PT s’est accrochée jusqu’à l’absurde à une candidature de Lula, même lorsque ce dernier, condamné à douze ans de prison pour corruption, a été emprisonné en avril. Ce n’est qu’en septembre, lorsque sa candidature a été invalidée, que l'ancien président s'est résigné à chercher quelqu'un pour le remplacer.

Il aurait pu adouber Ciro Gomes, homme politique de centre gauche qui a été son ministre au début des années 2000 et qui se présentait sous l’étiquette du Parti démocratique travailliste, avec des perspectives pas si mauvaises. Les mauvaises langues diront que Lula s’est bien gardé d’introniser ce politicien aguerri, qui risquait de prendre trop d’ascendant au sein du PT. «Il a fait passer son désir de préserver sa stature avant l’intérêt de son parti», constate le géographe Hervé Théry.

Lula a donc choisi Fernando Haddad, un universitaire de 55 ans modéré, qui a été son ministre de l’Éducation et celui de Dilma Rousseff entre 2005 et 2012. Le système de bourses mis en place par Haddad pendant cette période a d’ailleurs permis d’entrouvrir les portes de l’université aux jeunes des classes moins favorisées –et notamment à des étudiantes et étudiants noirs. Élu maire de Saõ Paulo en 2013, il s'y est montré plutôt bon gestionnaire.

Fernando Haddad en rally à Recife, le 25 octobre 2018 | Leo Caldas / AFP

En dehors de la mégapole pauliste néanmoins, le nom d’Haddad n’était guère connu dans le pays. Un vrai problème quand il ne reste que trois semaines pour faire campagne, d’autant qu’il est un piètre tribun et que ses visites répétées à Lula dans sa prison de Curitiba ont vite permis de le caricaturer en créature docile de l’ex-président.

Le 7 octobre, Haddad est tout de même parvenu à se hisser au second tour –certes avec dix-sept points de retard sur son rival (46%)– grâce aux couches les plus pauvres de la population, qui vivent dans le Nordeste et dans les périphéries des grandes villes. Elles sont les bénéficiaires de la Bolsa Familia, l'aide sociale efficace développée par Lula, ce qui lui vaut leur reconnaissance indéfectible. Un électorat fidèle, mais insuffisant pour faire gagner Haddad au second tour.

Espoir déçu du «front démocratique»

Celui-ci a donc aussitôt appelé à un «front démocratique» pour faire barrage au «fascisme», et envoyé quelques signaux de rassemblement. Exit la couleur rouge et les affiches avec Lula, jugées trop gauchisantes. Le programme a été expurgé de ses mesures les plus radicales, telles que le recours massif aux prêts bonifiés pour doper la croissance. Haddad a également dénoncé la dérive autoritaire du Venezuela, un chiffon rouge agité par son rival, contrairement à la direction de son parti, qui s'y est refusée.

Mais Bolsonaro a continué de grimper dans les sondages, et aucun front démocratique ne s’est constitué. De petits partis de gauche ont annoncé leur ralliement à Haddad, tout comme la candidate écologiste Marina Silva (1% des voix), mais les partis traditionnels de centre droit, laminés lors des législatives, n’ont pas bougé. Ciro Gomes (12,5% des voix au premier tour, tout de même), s’est pour sa part contenté d’un «soutien critique» qui n’en est pas vraiment un, avant de s’envoler en vacances en Europe. Le Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB) a décidé de rester neutre, tandis que l’un de ses ténors, João Doria, rejoignait les rangs de Bolsonaro.

Ces jours-ci, dans un climat de panique et de tension extrêmes, Haddad s’est démené pour rallier quelques figures, parmi lesquelles Gomes et surtout le très respecté Fernando Henrique Cardoso (PSDB), ancien président du Brésil (1995–2002) et père du Plan Real qui a permis de vaincre l’hyperinflation.

Dans un long entretien à l’Estadão, le 13 octobre dernier, celui-ci s’est agacé des pressions «pétistes»: «Je n'ai à subir de contrainte morale de personne, je ne vends pas mon âme au diable [...]. Personnellement, Bolsonaro représente tout ce que je n’aime pas. Mais je ne pense pas que le vote pro-Bolsonaro soit lié à ce qu’il dit ou pense. Le vote est anti-PT. [...] Le PT est en grande partie responsable de la situation au Brésil, qu'il s'agisse de l'économie ou de la complicité avec la corruption.»

L'ex-président s’est depuis montré plus incisif sur Twitter, condamnant notamment les menaces du candidat d’extrême droite envers les journalistes de la Folha de São Paulo, qui ont révélé le scandale des fake news anti-PT diffusées massivement sur WhatsApp, mais il n'a pas appelé à voter Haddad pour autant.

Peut-être a-t-il été frappé par la violence qui émanait de la dernière prestation de Jair Bolsonaro dimanche 21 octobre, lorsque celui-ci s’est adressé en direct de son domicile, sur écran géant, à la foule de ses soutiens réunis sur l’avenue Paulista de São Paulo. Les clameurs qui se sont élevées lorsqu’il les a appelés à «rayer les voyous rouges de la carte» ou lorsque, s’adressant à Lula, il hurlé «Tu vas pourrir en prison!» en disent long sur le degré de haine anti-PT qui règne désormais dans le pays, et qu'il attise sciemment .

Absence d'autocritique

Le bilan des treize années de «pétisme» est clairement critiquable. D'autant que, comme le déplorent Ciro Gomes et l’ex-président Cardoso, le parti se refuse à toute réelle autocritique –les récents regrets de Haddad paraissent surtout opportunistes.

Avec le recul, on s’étonne que durant ses deux mandats flamboyants (2003-2011), Lula n’ait pas davantage utilisé la manne des matières premières pour rénover l’organisation archaïque du pays et investir dans les infrastructures et les services publics. Malgré tout, on ne peut que saluer les aides sociales intelligentes mises en place, qui ont fait sortir près de trente millions de personnes de la pauvreté, et les avancées démocratiques en faveur des minorités autochtones, noires et LGBT+.

En revanche, la profonde récession de 2015 (-4%) et 2016 (-3,5%) et la dégradation des comptes publics sont, pour la plupart des économistes, en grande partie imputables aux erreurs du gouvernement de Dilma Rousseff, et non au seul retournement des cours des matières premières.

Surtout, le tentaculaire scandale de corruption qui a éclaté en 2014 et l’opération judiciaire Lava Jato qui a suivi ont porté un coup dévastateur à l’image du PT et de Lula auprès d’une bonne partie de son électorat –notamment les petites classes moyennes, qui ont la vie dure et qui ont été écœurées.

Une véritable aubaine pour un Bolsonaro jugé «clean», même si depuis près de trente ans, rappelle le chercheur François-Michel Le Tourneau, il a fait de sa carrière politique «une véritable PME familiale», où travaillent femme et enfants, eux-mêmes élus fédéraux ou locaux.

On pourrait objecter que des dizaines de personnalités politiques de tous bords sont mouillées dans des scandales, que nombre d’entre elles sont déjà passées par la case prison ou s'y préparent. Que Dilma Rousseff a été destituée par des parlementaires souvent infiniment plus corrompus qu’elle, dont le président de la Chambre Eduardo Cunha, aujourd’hui sous les verrous. Mais venant du parti de l’ancien ouvrier de gauche Lula, le héros des pauvres qui avait promis de rompre avec les vieilles méthodes des partis brésiliens, la corruption institutionnalisée semble plus insupportable encore.

Lula à son arrivée à la prison de Curitiba, le 7 avril 2018 | Heuler Andrey / AFP

Clientélisme obstiné

«La grande erreur du PT a été de s’allier en 2003 avec ce qui il y a de pire dans la tradition politique brésilienne depuis cinquante ans: le Parti du mouvement démocratique brésilien [PMBD], qui n’est qu’un comptoir de commerce, dénonce Jean-Yves Carfantan, économiste installé au Brésil depuis plus de trente ans. Le PT n’a inventé ni le clientélisme, ni le capitalisme de connivence, ni le système de rentes distribuées par l’État à une élite restreinte, mais, avec le PMDB, il l’a considérablement amplifié.»

Idem en ce qui concerne les relations «incestueuses » entre l’État et le monde des affaires : via la banque nationale de développement BNDES (un levier puissant de la politique industrielle de l'Etat brésilien), les gouvernements Lula et Dilma ont octroyé des prêts bonifiés à un rythme soutenu – ce, aux frais des contribuables. «Mais beaucoup des entreprises bénéficiaires, souvent de grandes entreprises, auraient pu se financer elles-mêmes. L'octroi de ces prêts n'a pas toujours répondu à des critères de politique industrielle», ajoute Jean-Yves Carfantan.

Selon lui, la finalité est évidente: «Se maintenir coûte que coûte au pouvoir». Quitte à basculer dans le détournement de fonds et le versement de pots de vins : des pratiques qui consituent un mal endémique de la politique brésilienne, mais qui se sont démultipliées pendant le règne du PT – comme l’a montré dès 2005 le scandale du Mensalao (dont Lula est sorti miraculeusement indemne) puis celui, gigantesque, du Lava Jato. «Lula a été manipulé par son bras droit José Dirceu, un juriste brillant, tête pensante de tout le système.» Condamné en 2012 puis emprisonné dans le cadre du Mensalao, ce très proche de Lula, cofondateur du PT, a été remis en liberté mais fait l'objet de nouvelles condamnations, cette fois dans le cadre de Lava Jato.

Pour les soutiens de Lula, l'emprisonnement de ce dernier et la destitution de Dilma Rousseff procèdent d’un même coup d’État, et d’une justice partisane. À l’autre extrémité du spectre, la grande bourgeoisie d’affaires a toujours méprisé le parti du président métallo –même si elle a longtemps volontiers collaboré avec lui– et voit désormais d’un bon œil le programme ultra libéral de Bolsonaro. Les évangéliques, en nombre croissant (22,2% de la population selon le dernier recensement), peuvent être séduits par les thèses conservatrices de ce dernier.

Mais la majeure partie de la population brésilienne semble surtout animée d’une volonté farouche d’en finir avec la corruption et le régime de castes, pour enfin obtenir ce qu’elle demande depuis les grandes manifestations de 2013, et que le PT n'a pas su entendre: des transports publics qui fonctionnent, des routes carrossables, des soins de santé acceptables, une éducation moins indigente.

Cet «antipétisme» virulent se retrouve dans toutes les strates de la société, comme le montre encore le sondage Ibope du 16 octobre. Il risque de porter au pouvoir un homme autoritaire, impréparé et imprévisible, mais qui appelle depuis des années à la haine –des «rouges», des femmes, des minorités LGBT+, autochtone et noire...– avec constance. Un retour vers un sombre passé, ou un saut dans un inconnu inquiétant, qu’une majorité de Brésiliennes et Brésiliens semblent décidés à faire demain.

Anne Denis Journaliste, éditrice du site Latina-eco.com

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