Société / Culture

L’être humain et le caca, une histoire commune

Temps de lecture : 10 min

On a délégué à l’artiste David Wahl la délicate mission de comprendre notre idéal de perfection pour la partie la plus merdique de notre existence.

En guise de sirop contre l'angine, le médecin grec Galien prescrivait des excréments à mêler au miel. | Jordane Mathieu  via Unsplash License by
En guise de sirop contre l'angine, le médecin grec Galien prescrivait des excréments à mêler au miel. | Jordane Mathieu via Unsplash License by

Cet article est publié en partenariat avec l'hebdomadaire Stylist, distribué gratuitement à Paris et dans une dizaine de grandes villes de France. Pour accéder à l'intégralité du numéro en ligne, c'est par ici.

Parmi tous les sujets du spectacle de Blanche Gardin qui nous auront arraché de grands rires cathartiques (c’est-à-dire des rires trop bruyants, le corps recroquevillé par la honte et secoué de hoquets très peu instagrammables), il y a eu celui de son analyse de selles. De longues minutes à nous raconter comment elle a entreposé un peu de son caca au frigo dans l’espoir de comprendre son microbiote et de reprendre le contrôle sur une digestion de plus en plus surprenante. Et au vu de la réaction de la salle, elle était loin d’être la seule à nourrir une obsession silencieuse pour son transit.

On en parle peu (bien moins que de son obsession pour les grandes années du Palace, par exemple), mais il est pourtant le graal de toute une époque qui a découvert que ses intestins étaient son deuxième cerveau. Plus simple que de se faire au débotté une petite opération à crâne ouvert, s’occuper de son transit est donc devenu une pratique à laquelle le wellness et nous-même nous dévouons corps et âme. Compléments alimentaires à base de psyllium, techniques acrobatiques aux toilettes pour aligner son colon, hydrothérapie comprise comme un soin de base dans n’importe quel stage de remise en forme, nouveau code Pantone pour chaque matin faire le point sur sa météo intérieure… La quête de la perfection a désormais gagné notre plus pudique intimité.

Pour comprendre comment on en est arrivé là, on a demandé à l’artiste David Wahl, croisé non pas aux toilettes mais à la Maison de la poésie où il donnait une représentation de son spectacle génial Le Sale Discours, de faire pour nous ce qu’il sait faire le mieux: retracer de grandes épopées historiques à partir de sujets a priori peu éligibles aux envolées lyriques. C’est lui qui nous raconte la grande quête du caca parfait.


En 1254, bien avant l’aube, le bon roi Saint Louis se rendait à l’église des Cordeliers pour entendre les mâtines. Il chevauchait tranquillement dans les rues de Paris toutes ensommeillées, lorsqu’il reçut sur la tête le contenu bien dégoûtant d’un vase de nuit. Ce crime de lèse-majesté, passible de la peine de mort, avait été commis par un étudiant distrait et bien pauvre, qui, comme tout le monde alors, jetait à la fenêtre plutôt qu’il ne tirait la chasse.

On fait chercher le garçon. Le malheureux se croit condamné. Louis est un roi. Mais Louis est aussi un saint. Le jeune homme se vit ainsi offrir une bourse pour ses études, car, l’encouragea le bon monarque, «il est très méritant de se lever si tôt pour étudier». Cet exemple devrait me donner du courage. Je l’avoue, j’en manque encore. Lorsque Stylist m’a demandé d’écrire un article sur ce que pourrait être un caca parfait, j’en fus tout d’abord épouvanté. Le sujet n’est pas facile. S’il faut en croire Freud, j’ai dépassé depuis fort longtemps, hélas, le stade anal; je ne m’amuse plus à faire de mes selles un sujet de conversation familial. Elles sont à peine nées que je les fais disparaître au plus vite.

Bien sûr, comme tout le monde, j’y sacrifie un temps dans ma journée, mais comme tout le monde aussi, je le fais pour ainsi dire comme en n’y pensant pas. Surtout en ne le disant pas. À y réfléchir profondément, ça c’est plutôt remarquable. De nos jours, où l’on nous reproche souvent de parler sans rien faire, ici, nous faisons sans rien dire. Et dans nos sociétés de services où l’on cherche toujours à refiler à quelqu’un le sale boulot, celui-ci du moins, personne ne peut le faire à notre place.

À fouiller la merde, on découvre des choses

Se trouverait-il un enseignement caché, voire vertueux, dans nos excréments? De là à parler de «caca parfait»... Caca vient du grec κακά. On a si peu utilisé ce mot, qu’il paraît –vous le lisez comme moi– n’avoir eu le temps de s’user et semble avoir passé sans évoluer les époques et les langues. C’est qu’il porte en lui une éternelle mise en garde. κακά signifie en effet «mauvaises choses». Et puisque l’on sait depuis Platon que la perfection est un bien sans mélange, il ne peut s’y trouver de κακά. Ainsi selon les règles de la philosophie, pour être parfait, le caca devrait ne pas être. Ne pas exister. Ou alors, la perfection n’étant pas de ce monde, être le moins possible.

Ce serait dommage. Parce qu’à fouiller la merde, on découvre des choses inattendues, celle-ci semblant en effet n’avoir pas été pour tout le monde et à toutes les époques une si «mauvaise chose». Depuis les Égyptiens, nos grosses commissions ont toujours été réputées pour leurs vertus thérapeutiques. On les diluait dans l’eau pour soigner les maux de gorge. Galien, le médecin grec, prescrit pour venir à bout d’une angine «de se procurer les excréments d’un jeune homme de bon tempérament et de les mêler avec du miel et de l’eau», afin d’en confectionner un délicieux sirop. On peut également s’en tartiner le torse en guise de cataplasme, un peu odorant, mais très efficace, dit-on, pour guérir les poumons malades. Après tout, comme disaient les Romains: «Stercus suum cuique bene olet», on n’est jamais gêné par l’odeur de son propre caca.

Aux vertus médicales s’ajoutèrent tout naturellement ses vertus économiques. Au Japon, les excréments humains furent très vite considérés comme une source de richesse inestimable. Les paysans s’en servaient comme fertilisants. Ils laissaient au bord des chemins des petits baquets pour encourager les voyageurs et autres promeneurs à s’y soulager. Ils récupéraient ensuite le précieux engrais. Puis la population augmenta considérablement. Il fallut trouver des moyens pour développer la rentabilité agricole. On prit alors cette décision: les locataires d’appartements ou autres maisons pourraient désormais payer en partie leur loyer avec leurs propres excréments. Quel dommage que les propriétaires parisiens n’aient eu la même idée, elle soulagerait pourtant bon nombre d’habitants, et déconstiperait certainement le marché immobilier!

Course au caca contre la montre

On ne le répétera jamais assez, l’argent c’est de la merde. Et puisque l’argent est aussi le nerf de la guerre, il y eut, dans l’histoire, de nombreuses guerres pour s’emparer du caca des autres. Ce qui rapporte encore plus d’argent que les loyers. L’un des plus meurtriers de ces conflits, appelé pudiquement «première guerre du Pacifique», éclata en 1864. L’Espagne envahit les îles Chincha, propriété du Pérou, pour y confisquer les immenses réserves de guano –des fientes d’oiseaux marins– dont elle avait absolument besoin pour régénérer ses sols épuisés par l’agriculture. Les États-Unis, engagés eux aussi dans une course au caca contre la montre, se lancèrent, après avoir voté le Guano Islands Act, dans la conquête de plus de cinquantes îles riches en merde. Un historien américain, Robert Marks, va même jusqu’à prétendre que l’explosion planétaire de la population et son essor économique ont été rendus possible par la découverte d’immenses réserves de fientes de chauves-souris.

Le caca serait-il fondateur de la modernité? En tout cas, on lui doit la renommée de bien jolis paysages, les plus à la mode qui soient. Ce que vous prenez, lors de vos vacances aux Caraïbes, pour du sable blanc, et sur lequel vous aimez tant vous allonger, loin de provenir de l’érosion des roches, n’est rien d’autre que –veuillez pardonner cette affreuse révélation– l’amas gigantesque des déjections d’un poisson-perroquet, amateur de corail jusqu’à la boulimie.

Le sable blanc ds Maldives fait déjà moins rêver. | tommy-online via Pixabay License by

Et le Montparnasse, à Paris, ne tire pas son nom d’une colline naturelle, sur laquelle auraient vécu des Muses, à l’instar de son homonyme grec. C’était jadis la décharge de la capitale. Pendant des siècles, on y entassa les excréments des Parisiens jusqu’à créer une haute dénivellation. Pour se moquer de son infernale odeur, on lui a par la suite donné ce nom ironiquement céleste.

C’est un fait désormais assuré, depuis toujours nous nous vautrons dans la fange. «Si vous croyez baiser une jolie petite bouche avec des dents bien blanches, vous baisez un moulin à merde. Tous les mets les plus délicats, les biscuits, les pâtés, les perdrix, les jambons, tout n’est que pour faire de la merde mâchée», philosophait la princesse Palatine, la belle-sœur de Louis XIV, en contemplant ses crottes. Preuve, s’il en était besoin, que l’adage populaire «Les princesses ne font pas caca» n’est pas si bien fondé que cela. D’où vient cette assertion, je n’ai pu le découvrir. En 1882 cependant, la reine Victoria s’en inspira visiblement pour assurer «qu’une femme honnête ne jouit pas et doit savoir contenir les nécessités de la nature». Malheureusement pour la poésie, on sait maintenant que ce n’est pas possible. Tout le monde sur cette Terre fait caca. Et si les princesses ne le faisaient pas, ça se terminerait horriblement mal pour elles. À l’instar certainement du King Elvis Presley, mort, non d’obésité, mais d’une constipation longue de plusieurs années.

Au commencement était l'anus

Je viens de me tromper. Il est un animal sur cette terre qui ne va jamais aux toilettes. Un papillon, l’éphémère. Mais celui-ci vit d’une si courte vie, à peine vingt-quatre heures, que la nature ne l’a pas même doté d’une bouche pour manger. Pas de bouche, pas d’anus. C’est une belle leçon de la nature. Ainsi, nous tous, êtres humains et animaux, une très grande partie du vivant, sommes classés dans la famille des deutérostomiens, dont l’organisme se constitue et se développe à partir de l’axe primordial anus-bouche. Voilà pourquoi deutérostomien signifie «seconde bouche». Parce que, oui, on en a deux: celle qu’on utilise pour manger, mais qui se trouve être en réalité la seconde bouche... et la première… qui est notre troufignon. Car il se forme bien avant notre cavité buccale. Veuillez me pardonner encore une fois, mais c’est à partir de lui, le premier trou du vivant, que tout s’ordonne et se construit. L’origine de l’être, en quelque sorte. Le fondement.

Quoi qu’il en soit, à la différence de problèmes métaphysiques beaucoup plus compliqués tels que celui de la poule ou de l’œuf, une chose nous semble indubitable: la vie est apparue, et puis ce fut la merde. En tout cas, cette dernière en est toujours sa conséquence. Et ça n’est assurément pas un hasard de dire d’une vie réduite à sa plus stricte banalité, qu’elle est une «existence de merde». Néanmoins, on aurait tort de penser qu’une «existence de merde» n’ait aucun poids en ce monde; en 2017 par exemple, l’espèce humaine a produit plus de 500 millions de tonnes de selles. Soit l’équivalent d’à peu près le poids de quatre-vingts millions d’éléphants (si tant est qu’il y ait en ce monde plus d’éléphants que de Français). Ça fait beaucoup...

Si l’on ajoute à cela les déjections des dizaines de milliards d’animaux élevés pour notre alimentation, cela dépasse l’entendement. Surtout, ça pose d’énormes problèmes de pollution des eaux et des sols. Les immenses quantités de méthane ainsi dégagées contribuent de plus pour une large part au réchauffement climatique. Un argument de poids pour nous encourager à diminuer notre consommation de viande. Pour s’engager sur la voie de la perfection, le caca doit être en effet harmonieusement réparti et en quantité raisonnable. Sans compter les produits dérivés: chaque jour, 27.000 arbres sont abattus dans le monde, rien que pour la confection de papier toilette.

Le caca, nouvel or noir?

La bonne nouvelle dans tout cela, c’est qu’il y en a tant qu’on ne peut plus faire comme si on ne le voyait pas. Ainsi, depuis quelques années, les savants découvrent dans nos excréments de nouvelles propriétés, encore plus miraculeuses que celles vantées par nos ancêtres. On commence à en faire du papier, des briques et même du carburant... Certains assurent même que nos matières fécales pourraient remplacer le pétrole dans toutes ses utilisations et créer un plastique sans danger pour l’environnement. Le caca, nouvel or noir?

Enfin, en explorant nos intestins, on y a découvert un étonnant et très riche écosystème bactérien –le microbiote– pesant pour près de deux kilos de notre poids total. Vivant de nos excréments et s’y développant, celui-ci communique avec le cerveau, allant jusqu’à influencer, voire fonder ce que nous sommes. Au point d’être désormais considéré comme le deuxième organe cérébral de l’être humain. On le sait maintenant: de la qualité de nos excréments dépend en partie la bonne marche de ce nouveau cerveau, notre santé physique, notre équilibre mental. On envisage même des greffes fécales pour des individus au microbiote falot. D’où la quête désormais vitale, en médecine, du caca parfait.

Ça vous a plu, vous en demandez encore? Pour voir David Wahl: à partir du 3 décembre, il présentera sa nouvelle création: Histoire de fouilles. Première représentation à la Scène nationale de l’Essonne. Se jouent encore Le Sale Discours (notamment en juin à la Scala, à Paris), La Visite curieuse et secrète, Histoire spirituelle de la danse et Traité de la boule de cristal. Toutes les dates sur davidwahl.fr.

Pour lire David Wahl: Traité de la boule de cristal, Histoire spirituelle de la danse et La Visite curieuse et secrète sont publiés aux éditions Archimbaud/Riveneuve, Le Sale Discours a été publié en 2018 aux éditions Premiers Parallèles.

David Wahl

Stylist Mode, culture, beauté, société.

Newsletters

Votre nom de famille en dit beaucoup sur vous et vos origines

Votre nom de famille en dit beaucoup sur vous et vos origines

Ces patronymes, que nous n'avons pas choisis, nous influenceraient plus que l'on croit. En les décortiquant, on découvre bien des surprises.

Drogues licites ou pas: qui consomme quoi et à quel prix sur le marché français

Drogues licites ou pas: qui consomme quoi et à quel prix sur le marché français

Le marché de la cocaïne inquiète aussi l’Observatoire français des drogues et toxicomanies, qui a publié son rapport le jeudi 18 avril.

La droite américaine se déchire autour des shorts cargo

La droite américaine se déchire autour des shorts cargo

Une polémique née sur Twitter à propos de ce vêtement a divisé un certain nombre d’activistes alt-right.

Newsletters