Société / Monde

Je n’ai pas investi dans un lombricomposteur pour m’acheter une bonne conscience

Temps de lecture : 4 min

En France, on a tendance à penser qu’on a d’abord des idées politiques, et qu’ensuite on essaie de les appliquer. Le féminisme m’a appris l’inverse.

Ce ne sont pas les vers de votre lombricomposteur qui vous attaqueront. | Christophe.Finot via Wikimedia Commons License by
Ce ne sont pas les vers de votre lombricomposteur qui vous attaqueront. | Christophe.Finot via Wikimedia Commons License by

J’ai récemment raconté ce qui m’avait amenée à installer un lombricomposteur chez moi. Je pourrais vous donner des nouvelles de mes vers (j’ai un souci d’humidité) mais on s’en fiche. Sur le sujet, je vous conseille les deux vidéos d’Ophélie, ma YouTubeuse trucs-de-la-nature préférée, sur l’installation du lombricomposteur et son fonctionnement quotidien.

Mais je préfère vous prévenir. Vous, vous croyez peut-être que vous faites un truc bien en vous emmerdant avec votre lombricomposteur (parce qu'on ne va pas se mentir, ça demande un peu de boulot ce machin). Ce que vous ne savez pas, c'est que vous risquez de vous faire attaquer (fonctionne avec n'importe quel autre marqueur de «je fais un petit geste à mon échelle»).

Ce qu’on entend chez une partie de la gauche, c’est que ce serait inutile, et même pire, contre-productif. Le problème écologique étant indissociablement lié au capitalisme, nous serions des idiots utiles en nous focalisant sur des micro-actions individuelles qui ne changent rien. L’idée est qu’on s’achète ainsi une bonne conscience («moi j’ai fait ma part») et qu’on laisse le système perdurer en toute tranquillité.

Engrenage

Je comprends l’accusation mais elle me semble fausse. Ce qui est vrai, c’est que ce genre d’actes sont motivés par une angoisse et représentent une sorte de dérivatif pour canaliser son sentiment d’impuissance. Ce qui me paraît faux, c’est de penser que les gens achètent des céréales en vrac et rentrent tranquillement chez eux en se désintéressant de l’enjeu global. Personne ne croit avoir sauvé la planète en faisant un trajet en vélo. En fait, je constate même l’inverse.

Il y a angoisse, il y a prise de décision individuelle du type «on va réduire nos déchets», mais ça ne s’arrête pas là, ce n’est que le démarrage d’un long processus. Avoir un lombricomposteur ne suffit pas à me rassurer sur l’avenir de la planète. C’est le contraire qui se produit. On commence à se renseigner et à lire de plus en plus sur le sujet. Or comme toujours dans ce genre de cas, on est d’abord au niveau débutant, on lit des petits articles succincts, puis on passe à des textes plus costauds. On croit qu’on va juste calmer nos angoisses mais on met le doigt dans un engrenage.

D’abord, dans mon cas, on apprend des choses (il faut dire que je partais de très, très loin: grosso modo, je suis en train de découvrir les saisons). Ensuite, très vite, on devient sensible à ses propres contradictions. Ça sert à quoi d’avoir un lombricomposteur si c’est pour jeter autant d’emballages plastiques? Le plastique, je n’y prêtais pas attention, désormais je ne vois plus que ça. On est obligé de remettre en question des choses qui paraissaient évidentes, auxquelles on n'avait jamais prêté attention. «Attends, rappelle-moi pourquoi on achète des carottes râpées sous vide alors qu’on pourrait le faire nous-mêmes?»

Faire des efforts individuels aboutit à exiger des mesures politiques

Vous me direz, tout cela reste du purement individuel, on est loin d’un changement de modèle de société. Mais pas tant que ça. En France, on a tendance à penser qu’on a d’abord des idées politiques, et qu’ensuite on essaie de les appliquer. L’idée précède l’action. Mais le féminisme m’a appris l’inverse. Ces dernières années, j’ai vu un paquet de femmes qui n’avaient pas d’idées féministes commencer à s’y intéresser sur un sujet précis, très souvent hyper concret, partant d’une expérience qu’elles avaient vécue. Et puis, au fur et à mesure, elles ont continué à lire et leur pensée féministe s’est formée, devenant de plus en plus radicale.

On peut partir d’une expérience, de quelque chose qui paraît assez anecdotique, comme un lombricomposteur, et c’est cette action qui entraîne une pensée, qui structure un engagement politique. Personne ne se dit «oh bah c'est bon, j'ai fait ma part, tout va bien». Il y a un aller-retour permanent entre théorie et pratique qui pousse à aller plus loin dans sa démarche. C’est d’autant plus vrai sur un sujet comme l’écologie qui est un peu le summum du «tout est lié». On devient de plus en plus conscient ou consciente des problèmes, de plus en plus engagé ou engagée. Faire des efforts individuels aboutit à exiger des mesures politiques. Ce n’est pas contradictoire, ou ce n’est pas l’un à la place de l’autre. L’un entraîne l’autre.

Conséquemment, ça me paraît complètement con de décourager à l'avance des gens qui hésitent à se lancer dans un petit changement en leur disant «de toute façon, ça sert à rien, recycler dans une société capitaliste c'est inutile». Il faut au contraire les inciter à franchir le pas parce qu’il provoque des changements de plus en plus importants et une politisation inévitable.

Et puis, le féminisme m’a montré autre chose. Pendant tout le XXe siècle, les féministes de gauche se sont entendu répondre par leurs compagnons de lutte qu’il fallait d’abord faire la révolution, et que l’égalité femme-homme en découlerait puisque le patriarcat était indissolublement lié au capitalisme. Si elles les avaient écoutés et avaient attendu la révolution prolétarienne, en France, on n’aurait toujours pas le droit d’avorter. De même, si on doit réussir à mettre d’abord à terre le capitalisme avant de commencer à changer les choses, on n’est pas sorti de l’auberge. On peut se demander s’il ne faut pas tenter l’inverse. Commencer à changer des choses concrètement pour mener à un changement global.

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq.

Titiou Lecoq

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