Monde

Au Proche-Orient, l'expansionnisme russe bat son plein

Temps de lecture : 7 min

La Russie est à l’offensive dans plusieurs pays de la région pour regagner un rôle qu’elle avait totalement perdu après la chute du bloc soviétique.

Vladimir Poutine serre la main d'Abdel Fattah al-Sissi lors de leur rencontre à Sotchi (Russie) le 17 octobre 2018. | Pavel Golovkin / POOL / AFP
Vladimir Poutine serre la main d'Abdel Fattah al-Sissi lors de leur rencontre à Sotchi (Russie) le 17 octobre 2018. | Pavel Golovkin / POOL / AFP

Intervention militaire en Syrie, participation aux projets d’exploration gazière offshore au Liban, bourses universitaires en Palestine et en Jordanie, projets nucléaires et contrats d’armements avec l’Égypte et l’Irak... La Russie fait feu de tout bois depuis la crise ukrainienne pour accroître son influence au Proche-Orient, dominé par les États-Unis depuis la chute de l’URSS il y a près de trois décennies.

Son intervention musclée au côté du régime de Bachar al-Assad à partir de 2015 a constitué le point d’ancrage d’un come-back qui va au-delà des frontières syriennes. Au Liban, pays voisin de la Syrie et traditionnellement proche de l’Occident, la Russie a implanté une dizaine de centres culturels au cours de la dernière décennie, dont trois nouvelles antennes ont été inaugurées cet été. Ces sentinelles dispensent des cours de langue mais aussi de ballet et d’autres arts par des professeurs, dont certains venus exprès de Russie.

Une professeure de danse russe donne un cours dans un centre culturel russo-libanais à Aley (à l'est de Beyrouth), le 5 juillet 2018. | Joseph Eid / AFP

Sur le plan éducatif, Moscou multiplie également les bourses universitaires accordées aux étudiantes et étudiants libanais désireux de poursuivre leurs études dans la capitale russe ou dans d’autres villes de l’ex-espace soviétique. Ils sont une soixantaine cette année à avoir bénéficié de ces aides. La Russie espère renouer avec une vieille tradition ayant permis depuis les années 1950 à quelques 13.000 Libanais et Libanaises d’étudier dans ses universités et celles de l’URSS. Parallèlement, Moscou accorde de plus en plus de bourses universitaires en Jordanie et dans les territoires palestiniens.

La Russie mise, par ailleurs, sur la présence chrétienne au Proche-Orient, qui représente près de 8% de la population en Jordanie, 10% en Syrie et 40% au Liban, pour asseoir son image de protectrice des chrétiens d’Orient, un terrain qu’elle dispute désormais à la France.

Nucléaire civil et coopération économique

Dans le cadre de sa stratégie d’implantation dans la région, la Russie se positionne, par ailleurs, aux avant-postes de divers secteurs à fort potentiel de croissance et privilégiés par des stratégies nationales.

Dans le domaine du nucléaire civil, de plus en plus prisé dans une région qui souffre d’une dépendance pathologique au pétrole, le russe Rosatom a arraché en octobre 2017 un contrat avec la King Abdullah City for Atomic and Renewable Energy (Kacare) pour la fabrication de réacteurs nucléaires de petite et moyenne taille. Dans le cadre du programme stratégique «Vision 2030», l’Arabie Saoudite a pour objectif de se doter de seize réacteurs durant la prochaine décennie, afin de diversifier ses sources d’énergie et d’augmenter sa production électrique.

Fin 2017, le géant russe a signé un accord similaire avec les autorités égyptiennes pour la construction d’une première centrale nucléaire à Dabaa, près d'Alexandrie, pour un montant total de trente milliards de dollars, financés à 85% par un prêt russe.

En Jordanie, la firme russe AtomStroyExport négocie, quant à elle, la construction de quatre unités nucléaires, tandis qu’un accord a été signé cette année avec Rosatom pour construire un microréacteur nucléaire à Amman.

Le rapprochement stratégique avec l’Égypte s’est traduit, par ailleurs, par un accord de construction d’une zone industrielle de deux millions de mètres carrés au niveau du Port-Saïd, sur le canal de Suez. «Cela sera le plus grand centre de production et d'exportation de biens russes sur les marchés du Moyen-Orient et d'Afrique», selon le président russe Vladimir Poutine, qui a dit prévoir «un volume total d'investissement de sept milliards de dollars».

Le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi, Valdimir Poutine et Alexei Likkhachev, PDG de Rosatom, signent l'accord pour la construction de la première centrale nucléaire d'Égypte, le 11 décembre 2017 au Caire. | Khaled Desouki / AFP

Moscou espère à travers ce projet avoir un accès privilégié à un marché de 100 millions de consommateurs en Égypte, mais aussi d’en faire la porte d’entrée à d’autres marchés voisins, notamment le Soudan, la Somalie et l’Éthiopie.

Elle cherche également, à travers le renforcement de ses liens avec Le Caire, à accéder facilement à la mer Rouge, autre mer chaude –alors qu’elle bénéficie déjà d’un accès à la Méditerranée via le port de Tartous en Syrie– et au transport maritime qui mène à l’océan Indien à travers le canal de Suez.

Cet investissement en Égypte n’est pas sans rappeler la contribution de l’URSS à la construction du barrage d’Assouan dans les années 1960, à l’époque où l’Égypte de Gamal Abdel Nasser cherchait à s’affranchir de l’influence occidentale.

Ailleurs, l’économique est également au cœur de la stratégie expansionniste russe: au Liban, la société Novatek fait désormais partie d’un consortium avec le français Total et l’italien Eni pour l’exploration du gaz offshore, alors que des entreprises russes cherchent à s’implanter dans le nord du pays, voisin de la Syrie, en vue de la reconstruction post-guerre.

Le militaire, autre levier d’influence

Parallèlement, les contrats et négociations d’armement avec les pays de la région prolifèrent depuis quelque temps. Premier bénéficiaire des aides militaires américaines dans la région après Israël –1,2 milliard de dollars par an– l’Égypte est désormais dans le viseur de Moscou. Au cours des quatre dernières années, cinquante chasseurs MiG-29 et presque autant d’hélicoptères de combat Ka-52K dédiés aux navires Mistral ont été livrés au pays, pour un montant de plus de trois milliards de dollars. Des négociations sont, en outre, en cours pour l’équipement de ces porte-hélicoptères par des systèmes navals russes.

Plus que des bénéfices financiers, ces exportations d’armes par la Russie constituent un levier d’influence pour renforcer son statut géopolitique dans la région.

Dans son retour sur la scène militaire égyptienne, la Russie cherche d’ailleurs à s’engouffrer dans la brèche du retrait partiel des États-Unis qui ont gelé, sous le mandat de Barack Obama, une tranche d’environ 200 millions de dollars de leur aide militaire, avant que celle-ci ne soit débloquée cet été par l’administration de Donald Trump.

Autre marché majeur dans la région: l’Irak, un des plus importants clients de l’industrie militaire russe à l’ère de la guerre froide. Un contrat portant sur la livraison de plus de soixante-dix chars T-90S du constructeur Uralvagonzavod a été signé en 2017 entre les deux pays.

Moscou s’intéresse également à des marchés plus modestes comme le Liban, à qui elle a récemment proposé un contrat militaire d’un milliard de dollars. Mais ce projet n’a pas fait son chemin jusqu’à l’exécutif, Beyrouth craignant des représailles américaines. D’autant que l’armée libanaise, traditionnellement équipée par la France et les États-Unis, bénéficie depuis 2006 d’un soutien exceptionnel de la part de Washington qui a débloqué plus de 1,7 milliard de dollars.

Diplomatie basée sur l’équidistance

En dépit de son exiguïté, le pays du cèdre, chasse gardée occidentale et voisin direct de la Syrie, revêt un intérêt stratégique aux yeux de Moscou, qui y voit un laboratoire pour sa diplomatie et son positionnement à égale distance des divers acteurs régionaux. La Russie mise, dans ce domaine, sur le différend énergétique et frontalier entre le Liban et Israël pour renforcer son rôle d’arbitre sur les questions géoéconomiques dans la région. Sa participation l’an dernier au consortium gazier pour l’exploration d’un bloc maritime disputé par Tel-Aviv n’est pas anodine. Moscou veut s’imposer comme le garant de la stabilité dans ces eaux troubles et les exploiter au demeurant pour mieux tirer les ficelles du jeu d’équilibriste entre les deux adversaires. Mais aussi, par transitivité, entre l’Iran et Israël, après les mises en garde du Hezbollah libanais, allié de Téhéran, contre une usurpation des ressources offshore du Liban par l’État hébreu.

La Russie joue déjà l’intermédiaire entre les deux puissances régionales sur l’échiquier syrien, qui l’a propulsée au rang d’acteur incontournable pour l’ensemble des pays impliqués dans ce conflit interne internationalisé.

Tout en défendant becs et ongles le régime syrien –un des objectifs stratégiques de Téhéran–, en sus de la livraison récente des missiles anti-aériens S-300 à l’armée de Bachar al-Assad pour mieux se prémunir contre les éventuelles frappes israéliennes, Moscou a réussi à tempérer les craintes de l’État hébreu concernant la présence militaire à sa frontière de groupes iraniens ou dans l’orbite de Téhéran, dont le Hezbollah.

Un hélicoptère russe Kamov vole près du système de missiles S-300 à la base aérienne de Hmeimim, au nord-ouest de la Syrie, le 12 septembre 2017. | Maria Antonova / AFP

Dans le cadre de cette offensive diplomatique basée sur l’équidistance, la Russie tente également de se rapprocher de l’Arabie saoudite, autre poids lourd régional face à l’Iran. Là aussi, Vladimir Poutine profite des faux pas américains.

Le président Trump, qui alterne volonté de désengagement du Moyen-Orient et maladresses, a récemment fait savoir publiquement que le roi saoudien devait «payer» en contrepartie de la sécurité fournie par les États-Unis à son royaume.

Rompant totalement avec le langage diplomatique, Trump a été jusqu’à humilier la monarchie saoudienne. L’affaire du journaliste saoudien disparu à Istanbul, Jamal Khashoggi, a attisé davantage les tensions, Washington menaçant Riyad, qu’elle accuse d’avoir tué le journaliste, d’un «châtiment sévère».

Une divergence croissante qui ne fait que profiter à la Russie et à sa stratégie de créer un ordre post-américain au Proche-Orient, après trois décennies de monopole quasiment exclusif de Washington dans la région. Un come-back qui commence déjà à porter ses fruits et de plus en plus plébiscité par l’opinion publique russe. Selon un sondage de l’institut américain Pew Research Center, près de trois quarts des Russes appuient le rôle croissant de leur pays sur la scène mondiale, contre moins de 60% il y a juste un an.

Saleh Ben Odran Saleh Ben Odran est journaliste.

Newsletters

Al-Qaida diffuse le bêtisier d'une vidéo de Daech

Al-Qaida diffuse le bêtisier d'une vidéo de Daech

Les djihadistes d'Al-Qaida ont tenté de ridiculiser les membres du groupe État islamique au Yémen en publiant les images d'un combattant interrompu par un oiseau.

Kamala Harris, seule candidate démocrate à pouvoir battre Trump?

Kamala Harris, seule candidate démocrate à pouvoir battre Trump?

La sénatrice de Californie, encore une outsider il y a quelques semaines, joue des coudes avec le favori de la primaire démocrate, l'ancien vice-président Joe Biden.

En Angleterre, une pub avec deux pères incompétents interdite pour sexisme

En Angleterre, une pub avec deux pères incompétents interdite pour sexisme

La représentation de deux jeunes pères ayant du mal à gérer leurs enfants a été jugée sexiste par l'autorité des standards de publicité.

Newsletters