L'Homme qui remet le marché en marche

La sculpture de Giacometti est devenue l'oeuvre la plus chère jamais vendue lors d'une vente publique. Un record.

Inattendu le record atteint mercredi 3 février dans la soirée, à Londres chez Sotheby's, pour L'Homme qui marche I d'Alberto Giacometti. En quelques minutes, la sculpture en bronze est devenue l'œuvre la plus chère jamais vendue lors d'une vente publique: 104,3 millions de dollars, soit 74 millions d'euros. Cela représente tout de même près de quatre fois la plus haute estimation (28.8 millions de dollars) faite par Sotheby's. Le précédent sommet remontait à 2004. Le garçon à la pipe de Picasso avait alors atteint le prix de 104,1 millions de dollars (85,6 millions d'euros a l'époque)... déjà dans la maison d'enchères Sotheby's.

Pourquoi inattendu?

Outre la somme, la vente a battu un autre record. C'est tout simplement la première fois qu'une sculpture atteint un tel prix. Jusqu'au 3 février, la règle était que le prix des sculptures ne rivalisait jamais avec celui des peintures lors des ventes aux enchères. Le précédent record pour une sculpture remonte à il y a un an, lors de la vente Yves Saint Laurent à Paris. Madame LR de Constantin Brancusi vendue alors pour un petit peu plus de 29 millions d'euros.

L'Homme qui marche I

Cette statue en bronze, de taille humaine (1m83), fait partie d'une série qui avait été commissionnée au début des années 60 pour occuper l'esplanade qui borde le siège de la Chase Manhattan Bank à Wall Street à New York. Un projet qui n'a jamais vu le jour, Giacometti étant remplacé au final par un autre artiste Noguchi. Pourtant deux sculptures ont été fondues ainsi que 4 épreuves d'artiste. En 1968, cette sculpture était finalement vendue par la galerie Maeght à un galeriste new-yorkais, Sidney Janis. On la retrouve dans les années 80 lorsque la Dresdner Bank l'achète pour la mettre sa collection privée.

C'est à cause de la crise que la statue s'est retrouvée à nouveau sur le marché et paradoxalement, c'est aussi sans doute à cause de la crise, jouant le rôle de valeur refuge, qu'elle a atteint de tels sommets. La Dresdner Bank ayant été sauvée de la faillite par la Commerzbank en décembre 2009, cette dernière a finalement décidé de vendre la sculpture, assurant au passage que les fonds ainsi récoltés seront versés à une œuvre de charité.

Pourquoi un tel prix?

La popularité de Giacometti y est sans doute pour quelque chose, mais elle n'explique pas tout. Même si l'artiste a une très grande notoriété parmi les nouveaux acheteurs notamment de Russie ou du Moyen Orient, il n'arrive qu'à la 25e place dans le gigantesque sondage réalisé par le Times de Londres au printemps dernier sur les 200 personnalités artistiques du XXe siècle.

Les vendeurs des maisons d'enchères reconnaissent à demi-mot que la taille et le sexe de la sculpture ont aussi leur importance. Ainsi L'homme qui chavire, une petite sculpture d'à peine 60cm n'avait atteint en novembre dernier «que» 19.3 millions de dollars à New York. Une très grande  sculpture de 2m74, Grande femme debout II, avait changé de main pour 27.4 millions de dollars, chez Christie's en mai 2008.

Autre particularité, l'acheteur, qui reste anonyme, y tenait vraiment beaucoup. Philip Hook, l'un des directeur du département impressionniste et moderne de Sotheby's, a confié au Guardian que l'acquéreur a attendu 40 ans que la sculpture revienne sur le marché.

Et puis, dernier facteur important, le côté valeur refuge d'une telle œuvre. Au contraire de l'art contemporain, considéré à juste titre comme très risqué et très surcoté, l'art moderne bénéficie d'un engouement planétaire, ses grands noms sont établis et incontestés et sa valeur artistique ne fait pas de doute.

La fin de la crise?

Ce record marque-t-il une reprise du marché de l'art? Il confirme déjà une tendance amorcée lors des grandes ventes d'automne, et entérine la justesse de la nouvelle politique des maisons d'enchères: peu de lots, mais de très grande qualité et des estimations avec des fourchettes «raisonnables». Résultat, peu d'invendus. La vente de mercredi soir illustre parfaitement cette nouvelle politique. Sur les 39 lots, seuls 8 n'ont pas trouvé preneur. Et parmi ceux proposés, un paysage de Gustave Klimt a atteint 43 millions de dollars, un Paul Cézanne près de 19 millions.

Feu de paille? La réponse devrait venir assez vite. La semaine prochaine Londres accueillera les ventes contemporaines et à la fin mars, les regards se tourneront vers les ventes new-yorkaises.

Anne de Coninck

Image de une: L'Homme qui marche I / Sotheby's


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