Politique

L'autre gauche lorgne-t-elle déjà les déçus de Jean-Luc Mélenchon?

Temps de lecture : 7 min

Après les perquisitions dont lui-même et son mouvement ont été l’objet, le chef des Insoumis est en position délicate. Hamon et le PS se mettent en embuscade pour ramasser les morceaux.

Jean-Luc Mélenchon au Parlement européen, le 24 octobre 2018 à Strasbourg. | Frederick Florin / AFP
Jean-Luc Mélenchon au Parlement européen, le 24 octobre 2018 à Strasbourg. | Frederick Florin / AFP

Jean-Luc Mélenchon est victime d'une «offensive politique organisée par toute la Macronie». Ce sont ses mots. Et dans cette attaque «sans précédent» qui a vu se dérouler une quinzaine de perquisitions simultanées dans les locaux de La France insoumise, de ses organisations satellites, et au domicile de plusieurs membres du mouvement, l'ancien candidat à l'élection présidentielle voit l'action conjuguée de policiers et de magistrats instrumentalisée par Emmanuel Macron. Et pour faire bon poids, des médias, où sévissent des «abrutis», prêtent la main à la manœuvre.

Visé par deux enquêtes préliminaires, une sur le financement de sa campagne élyséenne qui a été lancée en mai 2018, et une autre sur des soupçons d’emplois fictifs au Parlement européen, ouverte en juillet 2017, Mélenchon a clamé son innocence, dès le départ, dans les deux dossiers. Il estimait que les mises en cause étaient infondées. L'affaire a pris un tour plus brutal avec la vague de perquisitions du 16 octobre.

Dans un premier mouvement, le chef de file des Insoumis a rendu compte sur Facebook, en temps réel, de la perquisition matinale dont il faisait l'objet à son domicile. Puis, il s'est rendu au siège de La France insoumise, en compagnie de plusieurs députées et députés de son groupe (Éric Coquerel, Alexis Corbière, Adrien Quatennens, Bastien Lachaud, Muriel Ressiguier, notamment) pour perturber, voire tenter d'entraver comme les images des vidéos tendent à le montrer, les opérations qui étaient en cours. Le parquet a du reste ouvert une enquête pour «menaces» et «violences» contre des agents dépositaires de l'autorité publique.

«La fameuse enquête préliminaire a dû déjà être fructueuse...»

Dès lors, Mélenchon s'est fixé un objectif: démontrer que lui et ses amis sont la cible d'une opération de «police politique» qui a pour but d'abattre un opposant au président de la République. Et pas n'importe lequel, puisqu'il revendique la place de premier opposant, les sondages lui attribuant celle de «meilleur opposant» à Macron.

Et quitte à défendre une thèse au fumet légèrement complotiste, il met dans le même sac l'exécutif, en y incluant les ministres de la Justice et de l'Intérieur, la magistrature, la police et les médias. Mais il jure de ne pas mener une «guerre» contre eux puisque, bien contraire, ce sont tous ceux-là qui conduisent une guerre contre lui.

«Il me semble probable que la décision de l’ouverture de l’information judiciaire et la saisine d’un ou plusieurs juges d’instruction est déjà prise»

«Répétons une fois de plus que l’opération du 16 octobre avec ses 15 (17?) perquisitions n’a pas pu être organisée sans que non seulement le pouvoir exécutif soit au courant, mais ait pris lui-même la décision», écrit à cet égard l'avocat Régis de Castelnau sur son blog, le 21 octobre, en ayant recours à sa propre expérience professionnelle et au «simple bon sens». Cette prise de position qui va dans le sens de la thèse du leader des Insoumis est relayée sur les réseaux sociaux par certains de ses partisans.

S'ils ont bien lu le post de cet avocat, les mélenchonistes n'ont pas pu rater un autre passage qui est lourd de sous-entendus pour la suite. «Je ne pense pas m’avancer beaucoup, formule-t-il, en disant que la fameuse enquête préliminaire a dû déjà être fructueuse et que le parquet dispose d’un dossier bien étoffé. De la même façon il me semble probable que la décision de l’ouverture de l’information judiciaire et la saisine d’un ou plusieurs juges d’instruction est déjà prise, et les magistrats instructeurs choisis.»

Le contrecoup des enquêtes de satisfaction

En bonne logique, si l'on suit le propos de Régis de Castelnau, qui fait un parallèle avec l'affaire Fillon pendant la campagne présidentielle également, l'étape suivante est déjà écrite: convocation de dirigeants et de collaborateurs de La France insoumise, à plus ou moins brève échéance, à des fins de garde à vue ou de mise en examen. Un tel scénario avait conduit à l'explosion en plein vol de la candidature du candidat de la droite parlementaire en 2017. Que magistrats attendent ou non le prochain scrutin européen de mai 2019 pour enclencher ce processus, trois conséquences politiques pointent d'ores et déjà le nez.

Deux instituts de sondage ont relevé, dans la foulée des perquisitions et des vidéos qui ont été diffusées, une baisse sensible de «satisfaction» ou de «popularité» pour Mélenchon. Une première enquête réalisée par Opinionway, les 17 et 18 octobre, auprès de 1.063 personnes, fait apparaître un recul de sept points de la satisfaction éprouvée pour le chef des Insoumis: 22% contre 29% en septembre. Classé alors deuxième parmi les personnalités testées, il dégringole à la neuvième place.

Une seconde étude effectuée par Ipsos, les 19 et 20 octobre, auprès de 1.003 personnes, met en évidence, dans sa partie consacrée au classement des leaders politiques, un sérieux recul pour Mélenchon qui passe de la sixième place en septembre à la dix-septième. La proportion de Français portant un jugement favorable sur son action tombe à 23% contre 30% le mois précédent.

La solidité du noyau militant et la fragilité de l'électorat flottant

Ces paramètres de «bienveillance» sont évidemment différents des mesures d'intentions de vote aux élections –les européennes en l'espèce– mais ils sont un indice de la perception et de la sensibilité de l'électorat vis-à-vis d'une personnalité ou d'un courant politique. De ce point de vue, le sondage Opinionway révèle un point important, peut-être passager, concernant la réaction de l'électorat du premier tour de Mélenchon à la présidentielle. Alors qu'en septembre, 67% de celui-ci se montraient satisfaits de l'action de l'Insoumis, le pourcentage tombe à 52% dans l'enquête post-perquisitions, soit une chute sèche de quinze points.

En revanche, le curseur de satisfaction ne varie pratiquement pas chez les sympathisants de La France insoumise dans l'enquête Ipsos entre septembre et octobre: 84% contre 83%. Si ce noyau apparaît solide dans ce sondage, l'électorat, lui, semble plus fragile dans le précédent. C'est pourquoi la stratégie de Mélenchon a consisté, dans un premier temps, à consolider les rangs des militantes et militants en les impliquant dans la bataille qu'il conduit pour éviter les fissures internes, et en jouant sur la corde de l'honneur bafoué. En s'attaquant au sien, laisse-t-il entendre, c'est à celui de tous les Insoumis qu'on s'attaque.

Il n'en demeure pas moins qu'il existe dans l'électorat mélenchoniste, comme dans celui de toutes les dirigeantes et dirigeants qui aspirent à des fonctions représentatives, une partie flottante qui est moins bien amarrée au candidat que la partie militante ou convaincue. C'est évidemment celle qui est convoitée, en priorité, par les autres leaders de gauche qui espèrent pouvoir profiter électoralement des difficultés politico-judiciaires que traverse le chef des Insoumis, en lorgnant ses futures dépouilles. La vie politique n'étant pas un champ de roses, certains ne seraient pas trop mécontents de se refaire une santé sur son dos... après avoir été les victimes de ses assauts et de ses prises de guerre.

Hamon en embuscade pour dénoncer le «populisme»

Si le Parti socialiste et son premier secrétaire, Olivier Faure, escomptent pouvoir démontrer que le frondeur Emmanuel Maurel et sa camarade sénatrice Marie-Noëlle Lienemann ont fait un choix sans issue, en rompant avec leur parti pour obtenir une place sur la liste insoumise aux européennes, Benoît Hamon et son mouvement Génération.s sont déjà entrés dans le cycle de récupération des dépouilles.

Dans une tribune publiée le 24 octobre sur le site du Monde, Hamon adresse une «Lettre aux orphelins d'une grande idée». Celle d'une «gauche écologiste européenne, démocratique et fraternelle».

«Le tumulte et le scandale sont désormais notre quotidien politique», écrit l'ancien candidat du PS à la présidentielle, en dénonçant à plusieurs reprises le populisme de gauche, et en rejetant «la jouissive colère dégagiste» qui, selon lui, sont sans lendemain. Coincé entre La France insoumise qui entre dans une phase interne compliquée et le Parti socialiste qui peine à sortir de l'ornière où le maintient l'opinion, Hamon tente d'élargir son étroite base, en rameutant d'un côté un électorat déboussolé par les excès du «bruit» et de la «fureur», et séduisant, de l'autre, un électorat lassé d'être confiné dans l'anonymat.

Il n’y a pas loin du Capitole à la roche Tarpéienne

Dans cet exercice d'équilibriste qui se soldera peut-être, au bout du compte, par un rapprochement avec une partie du PCF qui, elle aussi, cherche à s'émanciper de la tutelle de Mélenchon sur la gauche, Hamon observera sans doute avec attention les tensions imperceptibles mais pourtant bien réelles qui naissent dans la sphère insoumise. Elles sont apparues sur la question des migrants, elles existent entre les dirigeants historiques du Parti de gauche et d'autres composantes du mouvement sur le thème des plans A et B de sortie des traités européens, elles traînent depuis des mois sur le leadership interne avec la place implicitement revendiquée par François Ruffin et elles apparaissent, maintenant, avec les emportements de Mélenchon qui nuisent à son image. Tout cela provoque le trouble en interne.

Vue sous ces différents angles, la période qui vient de s'ouvrir risque d'être chaotique pour La France insoumise et son chef. Alors qu'il voulait se faire le champion du rassemblement de la gauche, le voilà contraint de défendre les frontières de son territoire politique. Offensif en septembre, sur la défensive en octobre. Décidément, il n’y a pas loin du Capitole à la roche Tarpéienne. Mais à gauche, l'adage ne s'applique pas seulement à la sphère mélenchoniste...

Olivier Biffaud Journaliste

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