Sciences / Économie

De la Bretagne à l'Indonésie, mon tour du monde des low-tech

Temps de lecture : 7 min

Au programme: dessalinisateur solaire, éolienne de vingt watts et bio charbon.

Corentin de Chatelperron à l'oeuvre | Arte
Corentin de Chatelperron à l'oeuvre | Arte

Un ingénieur aventurier, un équipage, un catamaran et c'est parti pour un tour du monde un peu particulier: rechercher aux quatre coins du globe les meilleures techniques de recyclage, d'économie, d'artisanat. Corentin de Chatelperron raconte son expérience dans Nomade des mers, les escales de l'innovation, une série documentaire d'ARTE diffusée à partir du 29 octobre à 17h35 dont Slate est partenaire, et dans le livre Nomade des mers, éditions ARTE Editions/EPA dont nous tirons l'extrait ci-dessous.

Je m’appelle Corentin, je suis ingénieur. Avec mon équipage, nous voulons rendre notre bateau autonome grâce aux low-tech, ces systèmes D que l’on peut fabriquer et réparer partout. Alors, nous partons autour du globe rencontrer ceux qui les inventent, car si elles étaient mieux connues, elles pourraient changer le monde. Je suis parti seul pour six mois, naviguant du Bangladesh à la Malaisie avec un objectif: vivre en autonomie en expérimentant des technologies qui me passionnent depuis longtemps, les low-tech, des systèmes ingénieux, faciles à fabriquer et à réparer, et qui répondent aux besoins de base.

Concarneau est une petite cité médiévale bretonne, qui a dû accueillir plus d’un pirate. De nos jours, elle accueille surtout des kouign-amann, mon gâteau préféré. C’est aussi le port d’attache du Nomade des Mers, un catamaran qui a déjà bravé tous les océans de la planète, des coups de vent, des vagues géantes, des embruns qui fouettent et des déferlantes: bref, il a dû en essuyer pas mal. Il mériterait largement une retraite tranquille sous le soleil breton, mais ce n’est pas pour tout de suite. Je le prépare pour une nouvelle aventure: bientôt, le Nomade des Mers sera prêt à parcourir le monde. Avec mon équipage, il va vivre une expérience qu’aucun autre bateau n’a connue: tenter de devenir autonome en mer, grâce à des inventions ingénieuses, toutes simples et à la portée de tous.

Un échec constructif

C’est une idée que j’ai eue à l’époque où je vivais au Bangladesh. Il y a quelques années, diplôme d’ingénieur en poche, je suis parti travailler là-bas, dans un chantier naval, et j’y ai découvert les propriétés de la fibre de jute, une plante qui pousse à profusion dans le delta du Gange. J’ai alors pensé que cette fibre naturelle pourrait être utilisée à la place de la fibre de verre pour la construction des bateaux, parce qu’elle présente un avantage à la fois sur le plan écologique (la fibre de verre, elle, ne se recycle pas et s’avère très énergivore à produire) et pour l’économie locale. Après deux années de recherches avec l’équipe que j’avais recrutée, le premier bateau fabriqué en jute et en résine a vu le jour: le Gold of Bengal. Pour tester sa résistance, je suis parti seul à bord pour six mois, naviguant du Bangladesh à la Malaisie avec un objectif: vivre en autonomie en expérimentant des technologies qui me passionnent depuis longtemps, les low-tech, des systèmes ingénieux, faciles à fabriquer et à réparer, et qui répondent aux besoins de base. Dans cette optique, j’avais embarqué un peu de matériel sur le Gold of Bengal: une serre pour faire pousser des pommes de terre, un four solaire, un réchaud à économie de bois, et aussi… deux poules, dans l’espoir d’obtenir des oeufs! Mon rêve était de revenir avec plus de nourriture qu’au départ! Mais cela n’a pas du tout marché comme prévu. Et pourtant, je n’avais pas prévu grand-chose.

D’abord, il y a eu la «crise de la patate»: mes plants ne poussaient pas. Et puis, en cherchant du bois sur des îles désertes, j’ai ramené à mon insu des termites, qui se sont attaquées à mon mât en bambou: il s’est rompu à la première tempête. Bref, moi qui me voyais comme un Robinson des temps modernes, je me suis vite senti comme un clochard des mers. Même les poules n’ont quasiment pas pondu en six mois. Avec le recul, cette expérience ne fut clairement pas un succès, mais plutôt un échec constructif. Parce que c’est à ce moment-là qu’une idée a mûri dans ma tête, le genre d’idée qui ne vous lâche plus jamais: fonder un grand projet sur les low-tech et les faire connaître au plus grand nombre, afin qu’elles deviennent accessibles à tous.

Partout sur la planète, des hommes et des femmes de différents pays, de différentes cultures et de différentes origines partagent leurs expériences sur internet afin de s’entraider; cela représente une ressource inestimable, et j’ai pensé qu’il fallait procéder de la même manière avec les low-tech: les documenter, les tester, les améliorer, puis les partager librement. Pour cela, j’ai créé l’association Gold of Bengal: depuis 2009, elle organise des expéditions destinées à mettre en lumière des solutions techniques à impacts positifs pour l’homme et l’environnement. Elle porte également le Lowtech Lab, un projet de recherche et de documentation collaborative visant à diffuser et promouvoir les low-tech, afin de répondre de manière globale aux objectifs de développement durable identifiés par les Nations unies. C’est cette association qui portera mon grand projet low-tech: l’aventure Nomade des Mers.

Le monde des low-tech

De retour de mon expédition sur le Gold of Bengal, je me suis installé à Concarneau, où le navigateur Roland Jourdain m’a proposé de lancer mon projet dans ses locaux. Après avoir parcouru les océans, Roland a décidé de soutenir les explorateurs du monde de demain en fondant la base Explore, afin de leur apporter un soutien logistique. Nous avons commencé par ratisser internet, lire des bouquins et passer des coups de fil pour lister les meilleures inventions low-tech autour du globe. Et rapidement, tout un monde s’est ouvert à nous: un monde de débrouille, d’entraide, de connaissances, de systèmes D. En Afrique de l’Ouest, par exemple, les problèmes d’accès à l’électricité ont poussé les habitants sur place à fabriquer des éoliennes à partir de moteurs électriques récupérés sur de vieilles photocopieuses; à Madagascar, la culture de la spiruline s’est développée pour lutter contre la malnutrition, et au Sri Lanka, un carburant a pu être obtenu à partir de plastique recyclé.

Mieux avec moins

Partout, les humains innovent pour répondre aux grands défis du quotidien: l’accès à l’eau, à la nourriture et à l’énergie. Notre mode de développement se heurte en effet aujourd’hui à de nombreuses limites –émissions de gaz à effet de serre, réchauffement climatique, chute de la biodiversité, pollution, dégradation et destruction des sols…– et repose encore essentiellement sur des ressources non renouvelables (énergies fossiles, ressources métalliques), induisant à terme d’éventuelles pénuries.

Grâce au recours aux low-tech, certains arrivent à faire mieux avec moins: ils développent des économies locales, des emplois, des compétences, et renforcent en même temps leur autonomie.

Si l’innovation technologique semble avoir un rôle central à jouer, des ingénieurs, tels que Philippe Bihouix –L’Âge des low-tech. Vers une civilisation techniquement soutenable, Seuil, 2014–, expliquent qu’il serait cependant risqué de tout miser sur une «sortie par le haut», le déploiement des high-tech nécessitant en effet des ressources naturelles, dont des métaux rares, que l’on a par ailleurs du mal à recycler correctement. Mais grâce au recours aux low-tech, certains arrivent à faire mieux avec moins: ils développent des économies locales, des emplois, des compétences, et renforcent en même temps leur autonomie. Rendre ces innovations accessibles à tous et dans le monde entier, c’est le pari fou du Nomade des Mers.

Pour le réaliser, il nous fallait un laboratoire pas comme les autres: un bateau de quatorze mètres de long, débarrassé de ses banquettes et de ses cabines spacieuses, afin de libérer de l’espace pour créer un atelier dans lequel bricoler des prototypes et les tester, cultiver des plantes et élever des insectes. Dans les flotteurs, les cabines de l’équipage, un atelier d’électricité, un laboratoire de biologie et des espaces de stockage; au-dessus, un poulailler et des éoliennes, et, dans l’habitacle, des espaces de culture, qui nous serviront au fil de nos escales à tester différents systèmes de culture hors-sol. Nous héritons de quatre poules, que mes parents m’ont confiées. Elles portent les noms des membres de l’équipe restée à terre: Marvin, Camille, Chab et Amandine. Avant de partir, nous nous assurons qu’elles disposent d’un nid agréable: je souhaiterais qu’elles pondent tous les jours, et pour cela, elles doivent se sentir à l’aise. Pour une poule, ce n’est pas la vue sur la mer qui importe, mais plutôt le sentiment de sécurité.

En route

Jusqu’au jour du départ, le 23 février 2016, des amis se relaient pour nous donner un coup de main. C’est motivant de sentir toute cette énergie et de voir le bateau devenir un Nomade des Mers. Pour la première partie de l’expédition, je suis accompagné d’Élaine, chargée de contacter à chaque escale de nouveaux inventeurs pour définir quelles low-tech nous étudierons, et de Pierre-Alain, qui comme moi est ingénieur. Pour commencer, nous mettrons le cap plein sud, direction l’Afrique. Une fois au Cap-Vert, nous partirons plein ouest jusqu’au Brésil. Et, enfin, nous naviguerons jusqu’à l’Afrique du Sud, avant de gagner l’Asie.

Sur ces milliers de kilomètres, nous irons à la rencontre de centaines de low-tech. Notre première escale est prévue au Maroc. Mais, pour l’atteindre, il faut d’abord traverser le golfe de Gascogne. En plein milieu de l’hiver, c’est l’une des zones de navigation les plus dangereuses du monde. Le jour du départ, le golfe a l’air un peu nerveux –nous aussi, d’ailleurs, car en aménageant le Nomade des Mers comme une ferme, nous avons quelque peu oublié qu’il s’agissait d’un bateau et que nous n’étions pas franchement des marins confirmés. Il bruine, il fait froid et noir, et devant nous se déploie un océan qui en a englouti plus d’un. Mais nous voyageons en compagnie de skippers hors pair: Roland Jourdain, qui nous accompagne jusqu’en Espagne, et Gwénolé Gahinet, qui poursuivra jusqu’au Maroc. Et je me sens réconforté en voyant sur le ponton tous les entrepreneurs, les inventeurs et les passionnés qui m’ont aidé à en arriver là. Je suis fier du Nomade des Mers. Avec lui, nous sommes prêts à scanner la planète, à l’affût des low-tech les plus prometteuses, tels des astronautes investis d’une mission prestigieuse, gonflés par l’espoir de contribuer à la construction d’un monde meilleur.

© texte extrait du livre Nomade des mers

Retrouvez «Nomade des mers, les escale de l’innovation» sur ARTE dès lundi 29 octobre à 17h35 et en replay sur arte.tv

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