Économie

Trump gère l'économie américaine comme si elle était en crise, et ça pourrait bientôt être le cas

Temps de lecture : 8 min

En apparence, l'économie américaine est en pleine forme. Beaucoup d'économistes craignent pourtant un fort ralentissement à venir, voire une récession, qui aurait un impact mondial.

Donald Trump en meeting à Erie, en Pennsylvanie, le 10 octobre 2018. | Photo Jeff Swensen/Getty Images/AFP
Donald Trump en meeting à Erie, en Pennsylvanie, le 10 octobre 2018. | Photo Jeff Swensen/Getty Images/AFP

Peut-être Donald Trump se souvient-il de la fameuse expression employée par le stratège de la campagne électorale victorieuse de Bill Clinton face à George Bush père en 1992: «It's the economy, stupid!» S'il est vrai que le climat économique a un effet déterminant sur les votes, l'actuel président des États-Unis peut aborder les élections de mi-mandat du 6 novembre en toute confiance. Avec un taux de croissance du PIB de 3,5% en rythme annuel au troisième trimestre après une pointe à 4,2 % au deuxième (contre 1,8% au quatrième trimestre 2016, quand il a été élu) et un taux de chômage de seulement 3,7% en septembre, le plus faible depuis décembre 1969, il peut se flatter d'avoir tenu ses promesses: l'Amérique est «great again». De ce point de vue, tout au moins.

Pourtant, à voir le comportement de la bourse américaine (et, par contrecoup, de la plupart des bourses mondiales) depuis le début du mois d'octobre, on peut se demander si cette réussite inspire vraiment confiance. Il est vrai que les motifs d'inquiétude ne sont pas tous liés à la situation des États-Unis et à la politique de leur président. Beaucoup d'interrogations portent sur la croissance chinoise, sur l'Arabie saoudite et le prix du pétrole dans les prochaines semaines, sur le Brexit et la politique de l'Italie.

Mais deux points essentiels de l'action menée par Donald Trump suscitent de grandes réserves: ses mesures protectionnistes (et les mesures de rétorsion qu'elles entraînent de la part des pays visés) et sa politique budgétaire. Si, incontestablement, l'Amérique d'aujourd'hui est prospère, cela risque fort de ne pas durer. Les avis divergent sur l'étendue des problèmes qui risquent de surgir et sur le calendrier, mais une quasi unanimité se fait sur un point: la croissance américaine et la croissance mondiale sont passées par un pic et elles vont probablement ralentir. Et, selon certains, le choc pourrait être brutal.

Trump fait ce qu'il dit

Quel est le raisonnement? Commençons par la politique de relance mise en place par Donald Trump. Lorsqu'il a été élu, en novembre 2016, le taux de chômage venait juste de passer au-dessous de 5%, la progression des salaires retrouvait son niveau le plus rapide depuis la récession de 2008-2009. Certes, l'économie avançait alors à un rythme relativement modeste (1,6% en moyenne en 2016), mais l'état dans lequel la laissait Obama ne justifiait pas un traitement de choc. D'ailleurs, après des années d'une politique monétaire très accommodante, la Réserve fédérale avait entrepris de la normaliser et la seule question qu'elle se posait alors était celle du rythme de cette normalisation. Mais Donald Trump avait promis de donner un grand coup de fouet. Et il l'a fait.

Que peut décider un gouvernement pour accélérer l'activité? Réduire les impôts ou augmenter les dépenses. En général, on choisit l'un ou l'autre, car agir sur les deux leviers en même temps, c'est augmenter le déficit budgétaire de façon brutale. Et cela, normalement, on ne le fait qu'en cas de nécessité absolue, si le pays est entré en récession. Donc, s'il n'y a pas de crise majeure, pour imprimer sa marque, un président libéral sera tenté de faire voter des baisses d'impôt tandis qu'un président plus interventionniste préférera demander au Congrès de voter des hausses de dépenses dans des secteurs jugés prioritaires.

Excès de vitesse

Donald Trump, lui, en-dehors de toute nécessité, a décidé d'actionner les deux leviers en même temps, et de façon énergique qui plus est: baisse de l'impôt sur le revenu pour les ménages, baisse du taux de l'impôt sur les bénéfices des entreprises, de 35% à 21%, incitation à rapatrier les bénéfices réalisés à l'étranger en ramenant leur taxation à un taux compris entre 8% et 15,5% au lieu d'un taux à 35%. Et il a fait augmenter considérablement les dépenses militaires, qui doivent passer de 575 milliards en 2017 à 716 milliards en 2019, soit une hausse de 25% en deux ans.

Ainsi que l'écrit Jean-Luc Proutat, responsable de l'équipe OCDE au sein du service des études économiques de BNP Paribas, dans un article intitulé sans équivoque «Excès de vitesse», les déficits publics américains «se creusent au rythme d'un milliard de dollars par jour et connaissent leur plus important dérapage hors période de récession». Les statistiques de l'OCDE montrent clairement l'impact que ce dérapage aura sur les finances publiques: le déficit de l'ensemble des administrations américaines doit passer de 3,6% du PIB en 2017 à 5,5% en 2018 et 6,1% en 2019 (en comparaison, l'Italie joue petit bras!) et la dette publique brute de 105,4% du PIB à 109,3% sur la même période.

Cette dégradation attendue de la situation financière du pays n'a pas encore pour l'instant de conséquences fâcheuses, mais elle vient s'ajouter à un autre sujet de préoccupation déjà bien présent: la dénonciation de nombreux accords commerciaux et la hausse des tarifs douaniers sur les importations chinoises perturbent les échanges de marchandises à l'échelle mondiale et ont un effet négatif sur les États-Unis eux-mêmes. À supposer que des produits made in USA puissent se substituer aux produits importés, ce qui n'est pas évident (on ne transforme pas un appareil productif du jour au lendemain), ils seront probablement plus chers. Si l'on tient compte du fait que le taux de chômage est déjà très bas, que dans de nombreux secteurs les entreprises peinent à trouver les compétences dont elles auraient besoin et que la relance budgétaire doit normalement stimuler la demande, les États-Unis sont bien partis pour avoir une inflation en hausse.

Pour l'instant, la hausse des prix à la consommation est encore raisonnable, à 2,3%. Mais, constate l'OCDE, «les prix à la consommation des lave-linge ont augmenté de 20% entre mars et juillet. Les prix à la production des produits de fonderie ont augmenté de 18,6% entre août 2017 et août 2018». Ces tensions, encore localisées, pourraient se généraliser.

Une dangereuse balance des risques

Est-ce grave? Oui, si cela doit inciter la Réserve fédérale à relever ses taux directeurs plus vite et plus haut qu'elle ne l'aurait fait sans cela. Si Donald Trump appuie trop fort sur la pédale de l'accélérateur au risque d'un excès de vitesse de l'économie, il risque de provoquer un raidissement de la banque centrale, qu'il ne se prive pas de critiquer depuis déjà plusieurs mois. L'homme qu'il a choisi pour diriger la Fed ne lui convient plus et celle-ci a un gros défaut: elle est trop indépendante! Pourtant, elle ne fait que son travail et, Trump excepté, personne ne juge son action déraisonnable. Le problème est qu'un mauvais équilibre entre politique budgétaire et politique monétaire aux États-Unis a un impact sur le reste du monde. Pour tous les pays émergents endettés en dollars, qu'il s'agisse des États ou des entreprises, un relèvement des taux d'intérêt américains pèse lourdement sur l'activité économique. Une onde de choc partie de Washington peut gagner très vite les autres continents.

Dans ce contexte –escalade des tensions commerciales et risque de durcissement des conditions financières mondiales–, les grandes organisations internationales préviennent: la balance des risques penche du mauvais côté. C'est le cas du Fonds Monétaire International dans ses dernières Perspectives de l'économie mondiale et de l'OCDE, qui estime que «de lourdes incertitudes pèsent sur la croissance mondiale». C'est ici que l'on retrouve un paradoxe que souligne Michel Didier, président de Rexecode: «Les mêmes organisations internationales qui annoncent des catastrophes ou du moins des phénomènes inquiétants pour 2019 défendent aussi la thèse du plateau», c'est-à-dire d'une stabilisation de la croissance mondiale à son niveau actuel. De fait, les deux organismes prévoient une croissance mondiale qui se maintiendrait à 3,7% en 2018 et 2019 comme en 2017.

À court terme, pas de problème

Évidemment, le paradoxe n'est qu'apparent. Les économistes des grandes organisations internationales peuvent exprimer des inquiétudes, ils ne peuvent les traduire en chiffres tant que ces dangers qu'ils redoutent ne se sont pas matérialisés. Les économistes privés peuvent se montrer plus audacieux. Ainsi, Rexecode annonce pour 2019 une croissance mondiale un peu plus modeste, de 3,2%, avec une croissance américaine qui reviendrait à 1,9% (alors que l'OCDE annonce 2,8% et le FMI 2,5%). Les économistes de l'OFCE sont encore confiants dans la capacité des États-Unis à garder une croissance soutenue de 2,6% en 2019, mais estiment que le ralentissement sera prononcé en 2020, à 1,4% seulement, avec l'essoufflement de l'effet expansionniste de la politique budgétaire et une politique monétaire plus restrictive. Xavier Ragot, président de l'OFCE, estime d'ailleurs que les vrais problèmes se poseront au-delà de 2020, quand la dette publique des États-Unis dépassera 110 % du PIB et commencera à inquiéter les investisseurs.

Si les prévisions à court terme restent donc dans l'ensemble plutôt rassurantes, bon nombre d'économistes semblent partager le point de vue émis par Joseph Stiglitz, prix Nobel d'économie 2001 dans un entretien au Monde: «En faisant exploser le déficit public, Trump déplace le fardeau de la charge fiscale sur les générations futures. Sa politique n'est pas viable à long terme. Je m'attends à un vrai ralentissement de la croissance vers fin 2019, début 2020 (...).» Peu d'économistes esquissent la perspective d'une récession en bonne et due forme, mais l'idée progresse. On retrouve évidemment les sombres pronostics de Nouriel Roubini, l'homme qui annonce toujours des catastrophes et qui n'a pas toujours tort. On voit aussi TACS Economics prévoir franchement une entrée en récession au tournant des années 2019-2020. Et on ne saurait oublier le récent numéro de The Economist sur la prochaine récession: «Un autre recul de l'économie est juste une question de temps. Il sera plus difficile à combattre que le précédent».

Une prévision n'est pas une prédiction

Si l'on tient vraiment à se rassurer, on peut trouver de bons arguments. D'abord, la plongée des marchés boursiers n'est pas un indicateur avancé: fort heureusement, il arrive souvent que les financiers se fassent des frayeurs excessives et, au total, les phases de récession sont moins nombreuses que les phases de baisse de la bourse. Ensuite, il faut bien voir que les avertissements des économistes ne sont pas des prédictions: ce n'est pas parce qu'ils attirent l'attention des gouvernants sur un risque de catastrophe que celle-ci va se produire. Au contraire: le rôle des économistes est de montrer ce qu'il risque de se passer en prolongeant les tendances en cours et en raisonnant à politique inchangée; ainsi informés, les responsables politiques et économiques sont en mesure de prendre les décisions qui leur permettront d'éviter le désastre annoncé.

Enfin, il ne faut pas oublier qu'une crise grave résulte généralement de la conjonction de plusieurs facteurs; il n'est jamais certain que tous les éléments pouvant y conduire seront réunis. En 2008, l'économie mondiale était certes fragile, mais il a fallu un déclencheur pour que la crise financière éclate; comme le rappelle Michel Didier, ce fut le cours du pétrole, qui était monté à plus de 140 dollars le baril en juillet. Un déclencheur aussi efficace et brutal se retrouvera-t-il dans les prochains semestres? Ce n'est pas une fatalité.

Il reste toutefois un vrai motif d'inquiétude: Donald Trump est-il prêt à tenir compte des avertissements des économistes et à infléchir sa politique? Il est permis d'en douter.

Gérard Horny Journaliste

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